La Symphonie en fa majeur, opus 68, dite Pastorale, de Ludwig van Beethoven, est composée entre 1805 et 1808Élisabeth Brisson, Guide de la musique de Beethoven, Éditions Fayard, 2005, . Beethoven l'intitule précisément dans une lettre à Breitkopf & Härtel ()Lettres de Beethoven. L'intégrale de la correspondance 1787-1827, trad. Jean Chuzeville, Actes Sud 2010 : Symphonie Pastorale, ou Souvenir de la vie rustique, plutôt émotion exprimée que peinture descriptive et la co-dédie au prince Lobkowitz et au comte Razumovsky. L'œuvre est créée le au Theater an der Wien de Vienne et publiée en chez Breitkopf & Härtel, jouée et publiée en même temps que la cinquième.

Pour Hector Berlioz, la symphonie pastorale est un « étonnant paysage qui semble avoir été composé par Poussin et dessiné par Michel-Ange. L'auteur de Fidelio, de la Symphonie héroïque veut peindre le calme de la campagne, les douces mœurs des bergers ; il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubannés de M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du RossignolLe Rossignol, opéra comique en un acte de Louis-Sébastien Lebrun (10.12.1764-27.06.1829), ténor et compositeur, sur un livret de Charles-Guillaume Étienne, 1816., ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du Devin du Village. C'est de la nature vraie qu'il s'agit ici. »Hector Berlioz, Beethoven, Buchet/Chastel, Paris, 1970,

La Pastorale clôt en quelque sorte une longue tradition d'œuvres instrumentales dans lesquelles les choses de la nature (le chant des oiseaux, le vent, l’eau, le tonnerre, etc.) étaient imitées grâce à des moyens musicaux plus ou moins stéréotypés ; mais elle marque en même temps le début de ce nouveau genre de « musique à programme intérieur » qui sera caractéristique du et qui s’efforcera de représenter l’univers émotionnel d'un sujet humain imaginaire, telle la Symphonie fantastiqueLa Symphonie fantastique de Berlioz (1830) doit beaucoup à Beethoven ; dans le troisième mouvement, la Scène aux champs fait une allusion directe à la Scène au ruisseau de la Pastorale.. Beethoven anticipe sur la fameuse définition d'Amiel : « chaque paysage est un état d'âme » (Jedes Landschaftsbild ist ein Seelenzustand).

Composée en même temps que la Cinquième symphonie, la Pastorale en donne la clé d'interprétation psychologique : l'une nous montre l'homme aux prises avec le destin, l'autre face à la nature ; tandis qu'il luttait avec celui-là et finissait par le terrasser, il s'abandonne à celle-ci.

Histoire de l'œuvre Beethoven et la nature Nous connaissons par plusieurs témoignages le grand amour que le citadin Beethoven vouait à la nature et à la vie à la campagne, où il séjournait chaque été.

vignette|L'allée Beethoven à Heiligenstadt.

Un des premiers biographes de Beethoven, Alexander Wheelock Thayer, rapporte les propos du musicien anglais Charles NeateCharles Neate (Londres, 1784 - Brighton, 1877), pianiste, violoncelliste et compositeur britannique. Il contribua à fonder la Société Philharmonique de Londres en 1813. En mai 1815, il se rendit à Vienne où il séjourna jusqu'au 7 février 1816 environ et rencontra Beethoven à de nombreuses reprises, entretenant par la suite une correspondance avec lui. Le 24 janvier 1816, Beethoven écrit dans l'album personnel de Neate les deux canons à trois voix, WoO 168 avec une dédicace affectueuse. (Dictionary of National Biography, 1885-1900, Volume 40, qui rencontra souvent Beethoven à Vienne :

« Il aimait être seul avec la nature, pour en faire sa seule confidente », écrivait la comtesse Theresa von Brunswick. Un jour à Vienne, il refusa de prendre ses appartements dans une maison lorsqu’il découvrit qu’il n’y avait aucun arbre autour. « J’aime un arbre plus qu’un homme », aurait-il rétorqué (l’authenticité de cette phrase est discutable). Beethoven aimait faire l’expérience de la nature dans toutes ses humeurs, sentir le vent, la pluie et le soleil sur sa figure. À Baden, on dit qu’il refusa un jour avec colère l’offre d’un parapluie, et seule l’éminence du personnage pouvait faire sourire son hôtesse devant son habitude d’éclabousser tout le mobilier au retour d’une de ses marches sans parapluie.

vignette|"Le repos de Beethoven", buste d'Anton Dominik Fernkorn, érigé en 1863 à l'endroit évoqué par Schindler.

Lors de ses nombreuses marches aux alentours de Heiligenstadt et Nußdorf, au nord de Vienne, c’était de vastes prairies, des crevasses rocheuses, des chemins dans les bois cernés d’ormes et des ruisseaux murmurant, se précipitant, qui ravissaient Beethoven. La beauté d’une scène naturelle faisait souvent naître chez lui un véritable transport, ainsi qu'une ferveur religieuse. « Tout-Puissant dans la forêt ! Je suis bienheureux, plein de bonheur dans la forêt : chaque arbre parle à travers toi. Ô Dieu ! quelle splendeur ! Dans un tel pays de forêts, sur la hauteur est le repos, le repos pour le servir », écrit-il dans son journal en 1815, dans un moment d'exaltation panthéiste, après la lecture de philosophes indiens, des Upanishads et de la Bhagavad-Gita!

Anton Schindler raconte qu'un jour d' il se promenait avec Beethoven :

Composition vignette|Lithographie de 1834 exposée à la Beethoven-Haus de Bonn, représentant Beethoven en train de composer la Symphonie pastorale.

Beethoven n'est pas le premier compositeur qui s'est proposé d'écrire une symphonie Pastorale. En 1784, l'éditeur Heinrich Philipp Bossler publie à Spire une œuvre symphonique de Justin Heinrich Knecht intitulée Tongemälde der Natur (Portrait musical de la nature), qui comporte un programme bien détaillé dont voici les grandes lignesJean Chantavoine, Les symphonies de Beethoven, Éditions Mellotée, coll. « Les chefs-d'œuvre de la musique expliquée [sic] », 1965, pages 119-150: « Le Portrait musical de la Nature ou Grande Symphonie… Laquelle va exprimer par le moyen des sons : Une belle Contrée où le Soleil luit, les doux Zéphyrs voltigent, les Ruisseaux traversent le vallon, les oiseaux gazouillent, un torrent tombe du haut en murmurant, le berger siffle, les moutons sautent et la bergère fait entendre sa douce voix. Le ciel commence à devenir soudain [sic] et sombre, tout le voisinage a de la peine à respirer et s'effraye, les nuages noirs montent, les vents se mettent à faire un bruit [sic] et l'orage approcha à pas lents. L'orage accompagné des vents murmurants et des pluies battans [sic] gronde avec toute la [sic] force, les sommets des arbres font un murmure et le torrent roule ses eaux avec un bruit épouvantable. L'orage s'apaise peu à peu, les nuages se dissipent et le ciel devient clair. La Nature transportée de la joie [sic] élève sa voix vers le ciel et rend au Créateur les plus vives grâces par des chants doux et agréables. »

Il faut noter que ce même éditeur publiait l'année précédente les trois sonatines de Beethoven dédiées à l'électeur de Cologne, Maximilien-François d'Autriche. On ne sait si Beethoven avait connaissance de cette œuvre mais son programme se confond presque avec celui de la Pastorale. Cependant, Beethoven goûtait peu le « portrait musical » car à plusieurs reprises il notera en marge des esquisses pour la Pastorale et indiquera finalement dans le titre lui-même : « plutôt expression de la sensation que peinture. » En 1807 : « Laissons à l'auditeur le soin de s'orienter. Sinfonia caracteristicaPaul Wranitzky compose en 1797 une Grande Symphonie Caractéristique pour la paix avec la République française; en 1792, il avait composé une autre œuvre à programme, la Symphonie Aphrodite et, en 1794, une symphonie pour l'anniversaire du prince Lobkowitz, ami et protecteur de Beehoven à Vienne, à qui la Pastorale est dédiée. — ou un souvenir de la vie à la campagne. Tout spectacle perd à vouloir être reproduit trop fidèlement dans une composition musicale. — Sinfonia Pastorella — les titres explicatifs sont superflus; même celui qui n'a qu'une idée vague de la vie à la campagne comprendra aisément le dessein de l'auteur. La description est inutile; s'attacher plutôt à l'expression du sentiment qu'à la peinture musicale. » Et en 1808 : « la Symphonie Pastorale n'est pas un tableau ; on y trouve exprimées, en nuances particulières, les impressions que l'homme goûte à la campagneBeethoven: The Pastoral Symphony, David Wyn Jones, Cambridge University Press, 1995, 103 p.. » Il s'agit donc d'une partition à la fois expressionniste et impressionniste : on sait la fortune que ces deux esthétiques ont connue ensuite, chez Claude Debussy et Richard Strauss notamment.

vignette|Manuscrit d'une esquisse. Dans une lettre au poète GerhardWilhelm Christian Leonhard Gerhard (1780-1858), un homme d'affaires de Leipzig qui se piquait d'écrire des vers, avait connu Beethoven pendant un séjour qu'il avait fait à Vienne en 1816., c’est en ces termes qu’il précise le domaine de la musique :

Il ressort en conséquence que l’expression du sentiment, ce qui est spécifique à l'homme, a la primauté sur la “peinture” sonore; le souvenir et la vie à la campagne (cette dernière représentant l’existence des hommes dans un cadre naturel) expriment la même idée.

La première esquisse pour la Symphonie pastorale se trouve dans un cahier de 1803 mêlée à celles de l’Héroïque et au début de la en ut mineurCahier d'esquisses dit « Landsberg 6 » d'environ juin 1803 à avril 1804, vendu aux enchères lors de la dispersion du legs de Beethoven le 5 novembre 1827 (“Nachlaß)”, acquis d'abord par Artaria puis par Ludwig Landsberg, sans doute avant 1844 (d'après Douglas Porter Johnson, Alan Tyson, Robert Winter, The Beethoven Sketchbooks: History, Reconstruction, Inventory, University of California Press, 1985, 611 pages, ).; on y trouve une étude pour un « murmure de ruisseau » qui sera utilisée dans le et le motif de contrebasses qui sera repris dans le Beethoven note: « Je größer der Bach, je Tiefer der Ton » (plus le ruisseau grossit, plus grave devient le son).. Le thème de l'orage est déjà présent dans l'introduction qui suit immédiatement l'ouverture du ballet Les Créatures de Prométhée, alors que Prométhée est poursuivi par l'orage du ciel Le principal du travail de composition est cependant étroitement liée dans le temps à la Symphonie en ut mineur, écrite à la même époque 1806-1808, et jouée pour la première fois au même concert le .

Anton Schindler rapporte dans ses souvenirs que Beethoven s'est inspiré de chants populaires autrichiens pour le troisième mouvement et les danses paysannes, allant jusqu'à parodier la danse nationale du peuple autrichien.

La transition vers le dernier mouvement présente une très grande similitude avec l'introductionPartition de l’Hymne à l'agriculture de Jean-Xavier Lefèvre de l’Hymne à l'agriculture, pour orchestre d'harmonie et chœur composé en 1796 par Jean-Xavier Lefèvre, pour la fête de l'agriculture célébrée le et il n'est pas interdit de penser que Beethoven s'en soit inspiré pour le final de sa sixième symphonie.

Selon des indications de certains brouillons, Beethoven aurait songé un moment à couronner le finale et la Symphonie par un chœur religieux — il aurait envisagé un Gloria ou un des lieder de Gllert. Sur un manuscrit antérieur l'intention religieuse est en effet plus explicite; Beethoven avait écrit: « Hirtengesang, vohltätige, mit Dank an die Gottheit verbundene Gefühle nach dem Sturm » (Chant de pâtres, sentiments bienfaisants joints aux remerciements à la divinité après la tempête). « En renonçant à la parole et à la voix, pour laisser chanter seulement la musique pure, il maintenait l'œuvre dans le domaine de la sensation, à distance égale de la “peinture” et de la “pensée”. »

Première vignette|Le Theater an der Wien comme on pouvait le voir au début du