L’Étape est un des romans majeurs de Paul Bourget (), rédigé d' à et qui inaugure dans l’œuvre de l'auteur du Disciple un genre nouveau : le roman à thèse, que Paul Bourget préfère nommer « le roman d’idées »La définition du roman à idées se trouve étudiée en plusieurs endroits dans l’œuvre de Bourget : ; la préface du Tribun : ) y fait aussi référence ainsi que la Revue hebdomadaire du 5 mars 1910 (8 – 10)..
Parue quelque temps après L’Affaire Dreyfus., cette littérature engagée à forte teneur idéologique permet à l’académicien de développer les thèmes sociaux, religieux et politiques qui lui sont chers et qu’il a découverts en lisant Louis de Bonald, théoricien de la Contre-révolution, adversaire complet des idées révolutionnaires et de l’esprit des Lumières.
Paul Bourget oriente son roman en faveur d’une réaction royaliste et religieuse, de la défense de l’Église catholique, de la famille traditionnelle et des valeurs patriotiquesL’Affaire Dreyfus n'est jamais explicitement nommée : « La funeste guerre civile à laquelle une retentissante affaire judiciaire servit de prétexte plus que de cause », ..
Titre et dédicace
L'ouvrage est dédié à Eugène-Melchior de Vogüé.
Genèse du roman
Résumé
Roman traditionaliste, L'Étape relate principalement l'ascension sociale et la conversion d'un jeune homme, Jean Monneron, socialiste et anticlérical au monarchisme et au catholicisme, avec l'aide d'un philosophe chrétien qui le suit dans sa progression..
Au début du , dans une France malade d'individualisme, d'idées égalitaires héritées de la Révolution française et de démocratie, Joseph Monneron, jacobin avéré et fils de cultivateur, est parvenu, grâce aux concours, à devenir professeur dans un lycée de la République. Il est déraciné et déclassé par le haut, .. Devant le spectacle de la débâcle morale de sa propre famille, Jean Monneron, le cadet, comprend l'importance de la Tradition, la vérité du catholicisme. Il épouse une jeune fille intelligente et fonde une famille bourgeoise. Parallèlement à l'histoire de la famille Monneron, Paul Bourget décrit l'échec d'une université populaire, l'Union Tolstoï, fondée avec l'aide de Jean Monneron et de Rumesnil, par un jeune millionnaire Crémieux-Dax, type intéressant de juif idéaliste, absorbé par des rêves de régénération sociale.
Personnages
Joseph, Antoine et Julie Monneron
Joseph Monneron, fils de paysan et titulaire de plusieurs bourses, a pu, grâce à l'État donc, s'affranchir du milieu rural paternel et il enseigne au lycée Louis-le-Grand. Il est un pur produit de l'école de la République. Aveuglé par les idées jacobines il a épousé une femme gaspilleuse, « vulgaire, de cœur étroit et d'esprit court ».. Chaque membre de la famille de Joseph Monneron semble un étranger pour les autres et évolue dans un univers étriqué dans lequel cette famille, en état de décomposition, essaie de « paraître ». Le fils ainéDans l'article « Un roman à thèse de Paul Bourget, L'Étape » (Avez-vous lu Paul Bourget ? 2005), Béatrice Laville désigne Jean Monneron, personnage central de l'œuvre, comme l'aîné, alors que Bourget en a fait volontairement le cadet dans son roman. de la famille Monneron, Antoine Monneron, a fréquenté au lycée des jeunes gens riches qui ont une mauvaise influence sur lui puisque pour satisfaire son envie de luxe, il commet des indélicatesses et devient un escroc. Julie Monneron s'est laissé séduire par un jeune aristocrate sans scrupule et, enceinte, a projeté de se venger par le meurtre du séducteur.
Jean Monneron
Jean Monneron est le personnage central du roman. Élevé dans l'athéisme par un père professeur, républicain radical et libre penseur, il est le cadet et a échappé à la corruption. Il effectue le cheminement qui le conduit vers la foi chrétienne et vers le monarchisme.. Jean Monneron n'a pas la foi dans les premières pages du récit mais il subit l'influence d'un professeur de philosophie, Victor Ferrand, dont il s'éprend de la fille. Ce camarade de classe de son père, Joseph Monneron, est un disciple de Bonald et de Le Play ; il est donc un penseur catholique et un chrétien avoué.
Victor Ferrand
Victor Ferrand est l'ancien condisciple de Joseph Monneron à l'École normale supérieure, professeur de philosophie au lycée Henri-IV, catholique traditionaliste et contempteur des . Ce personnage représente la voie que Bourget recommande.
Structure narrative
Dans le débat sur la définition du roman qui oppose, au début du , Paul Bourget à Albert Thibaudet., l'auteur de L'Étape défend l'idée du schéma du roman français traditionnel., c'est-à-dire une œuvre qui raconte une histoire, une intrigue, et dans laquelle chaque passage concourt au dénouement final. Dans cette suite d'épisodes qui a pour but d'acheminer l'histoire vers sa conclusion, les personnages . et mobilisés pour la démonstration finale..
L'auteur intervient tout au long de la trame pour expliquer les états d'âme de ses personnages (métalepse narrative). Sans possibilité de laisser au lecteur une activité interprétative, celui-ci a donc . puisque le but de ce roman est de le rallier à une thèse. Béatrice Laville évoque un véritable « pacte de lecture » entre l'auteur et le lecteur puisque le premier utilise des tournures qui ne peuvent être comprises que par un public averti et complice : l'ironie que Bourget déploie à l'égard de l'érudition de Joseph Monneron ne peut être comprise que par un lecteur raffiné et acquis aux idées du romancier. Susan Suleiman a théorisé les fondements de ce genre littéraire dans son étude sur le roman à thèse en remarquant que Bourget, dans L'Étape, s'efforce d'amener son lecteur à se transformer en fonction des valeurs qu'il lui propose .. Cette technique, étayée par l'insertion d'éléments d'érudition (principalement les thèses de Théodule Ribot sur les « maladies de la volonté » ou les théories d'Eduard Von Hartmann. et mobilisés pour la démonstration finale par exemple) pour renforcer l'autorité de la thèse qui prend corps au fil des pages, rend le genre sérieux, austère et l'auteur, le narrateur, les personnages, suivent une voie tracée à l'avance vers la démonstration finale.
Paul Bourget construit aussi une communauté de visées et d'expériences au fur et à mesure que s'affirme sa thèse en utilisant un « nous » de connivence et des épiphrases fréquentes (« comme nous nous rappelons », « vous me direz ») destinés à ménager la mémoire du lecteur. Enfin, cette technique littéraire du discours commentatif, présente dans L'Irréparable, Cruelle énigme, ou L'Étape entre autres, est, selon Colette Becker, une des raisons de la désaffection contemporaine de l'œuvre de Bourget..
Thèmes développés dans l'œuvre
L'Étape renferme deux thèses, l'une sociale, l'autre religieuse..
Thèse sociale, critique du système démocratique thumb|upright|alt=Bourget, assis à son bureau est en train d'écrire, plume dans la main droite, la main gauche posée sur le manuscrit qu'il rédige. Tête baissée et regard concentré. Bibliothèque dans le fond à gauche derrière l'écrivain. Le romancier Paul Bourget.|Le théoricien catholique à l'œuvre. L'élévation trop rapide dans l'échelle sociale est un danger. Le système démocratique crée, en effet, des envies et invite à toutes les ambitions et de ce fait, ne respecte pas les hiérarchies nécessaires à l'ordre. Cette étude des classes sociales et de leur hiérarchisation fait de L'Étape, selon Denis Pelletier, une « transposition littéraire » des travaux du sociologue catholique Frédéric Le Play, connu pour son enquête monographique sur le rétablissement d'un ordre social traditionnel.. Pour l'écrivain, l'Ancien Régime permet une ascension sociale plus respectueuse de la nature humaine. Ce déclassement social par le haut, trop rapide, engendre l'anarchie. L'étape du niveau social supérieur peut toujours être franchie par les individus de valeur mais « il s'agit de savoir si l'étape, franchie au hasard, sera un bienfait pour eux, leur famille et la société ».
Avant Paul Bourget, d'autres écrivains comme Maurice Barrès (Les Déracinés, 1897) ou Édouard Estaunié (Le Ferment, 1899) traitent ce problème des risques d'une ascension sociale trop rapide et artificielle. « Le désarroi d'une famille entière ». incite Jean Monneron à rechercher un exemple, un modèle de vertu, qu'il trouve dans le personnage de Victor Ferrand, symbole du catholicisme traditionnel et véritable « guide moral ».. Ce rapprochement du héros vers un philosophe symbolisant l'ordre, la tradition et l'autorité permet à Susan Suleiman d'affirmer qu'après 1900, l'œuvre de Bourget devient « une fiction autoritaire », consulté le 27 janvier 2013. dans laquelle ses protagonistes sont influencés par des « personnages d'autorité » (prêtres, nobles, penseurs ou bourgeois traditionalistes)..
Paul Bourget s'appuie sur les développements philosophiques de Louis de Bonald pour démontrer que la Révolution française est responsable des grands maux de la société au tournant du siècle :
D’après Paul Bourget, la famille traditionnelle tient un rôle essentiel : la décadence provient de la décomposition du système ou de l’émancipation de l’individu. La famille constitue un relais incontournable entre les citoyens et la nation.
Thèse religieuse, nécessité d'une éducation saine thumb|left|upright|alt=Bourget assis dans son bureau sur un fauteuil, sa main gauche sert d'appui à sa tête. Tableau de Botticelli et statue antique égyptienne en arrière-plan, bouquet de fleurs sur une table.|Paul Bourget dans son bureau en 1887. Le danger d'une ascension sociale trop rapide et mal maîtrisée est un danger moral. Ce danger peut être conjuré par une éducation religieuse qui va être un frein dans une société démocratique ou les forces de l'esprit se trouvent diminuées. Jean Monneron, finalement converti à la foi et aux valeurs traditionnelles de l'ancienne France « trouve un étayage et un sens suffisant à ces principes pour vivre probablement une vie d'homme accompli ». L'Étape entend démontrer que la valeur sociale du catholicisme donne la force aux gens du peuple « de supporter un sort médiocre alors qu'ils voient autour d'eux tant de destins plus enviables »..
Attaché au principe d'une éducation religieuse traditionnelle, le romancier combat toute sa vie le principe de l'école unique au nom d'une éducation saine et .. Il critique en conséquence, et avec virulence, le modernismeLe modernisme est une tentative de mise à jour de l'exégèse catholique par l'application de la critique moderne à la Bible. Alfred Loisy, ancien professeur d'Écriture sainte à l'Institut catholique de Paris, congédié par cette institution, est le plus connu des modernistes : . sous toutes ses formes. Il s'en prend notamment à Alfred Loisy dans une lettre à Ferdinand BrunetièreLettre du , , , 25033, 209. et au mouvement du Sillon qui tente de réconcilier l'Église et la République entre 1900 et 1910. L'Étape évoque les fondements d'une doctrine catholique pure, sans altération due au modernisme.. En 1907, la constitution apostolique et l'encyclique du pape Pie X donnent le fil conducteur des théories doctrinales auxquelles le Serment antimoderniste est attaché et que Paul Bourget explique dans Le Pape de l'ordre, dès 1908.. Le romancier catholique ..
Réception de l'œuvre thumb|alt=Parc botanique avec cactées au premier plan. Maison de maître dans le fonds avec fronton d'architecture néopalladienne.|La propriété hyéroise de Paul Bourget, Le Plantier de Costebelle.
Réactions hostiles au roman