La Septante (LXX, latin : ) désigne l'ensemble des plus anciennes traductions grecques de la Bible hébraïque. Le nom s'applique d'abord à la traduction du Pentateuque, faite en Égypte au . Il s'étend ensuite à la collection formée peu à peu autour de ce noyau : les traductions des autres livres, échelonnées jusqu'au de notre ère, et des livres absents de la Bible hébraïque, traduits d'originaux hébreux ou araméens ou composés directement en grec.

Elle tire son nom du récit de la Lettre d'Aristée, selon lequel soixante-douze traducteurs envoyés de Jérusalem auraient traduit la Loi à la demande de Ptolémée II. Ce récit, repris par Philon d'Alexandrie, puis par les rabbins et les Pères de l'Église qui en font une traduction miraculeuse, est légendaire. La recherche retient une traduction du Pentateuque en Égypte au , dont le motif reste discuté.

Le texte grec a été révisé à plusieurs reprises, dans le judaïsme puis dans le christianisme. Abandonnée par le judaïsme rabbinique, la Septante est devenue l'Ancien Testament des Églises de langue grecque. Elle reste le texte qui fait autorité pour l'Ancien Testament dans l'Église orthodoxe.

Le terme et le corpus qu'il désigne Le mot « Septante » ne désigne pas un objet unique. Il s'applique d'abord à la traduction grecque des cinq livres de la Torah, puis à un corpus constitué sur plusieurs siècles. Certains de ses livres ont été transmis sous plusieurs formes grecques, et les éditions modernes ne le reconstituent pas selon les mêmes principes.

Un noyau initial et son achèvement Au noyau des cinq livres de la Torah traduits en grec, une cinquantaine d'autres livres ont été ajoutés peu à peu pour former la Bible du judaïsme de langue grecque. Tous les livres de la Bible hébraïque ont été traduits, et la Septante en contient d'autres, absents de celle-ci.

Ces livres ou passages supplémentaires sont de deux sortes. Les uns sont traduits d'un original hébreu ou araméen que la Bible hébraïque n'a pas retenu : une partie des additions au livre d'Esther, ou à . Les autres ont été composés directement en grec : les Cantiques 9, 13 et 14, ajoutés aux Psaumes, ou la fin du livre de Baruch, à partir de .

Le texte des éditions modernes « Septante » désigne aussi le texte que donnent les éditions savantes, qui ne suivent pas les mêmes principes. L'édition de Cambridge est une édition diplomatique : elle imprime, sauf exceptions, le texte d'un seul manuscrit, le Codex Vaticanus. L'édition de Göttingen est une édition critique : son texte ne correspond à aucun manuscrit en particulier, il est reconstitué à partir de l'ensemble des témoins conservés, regroupés en familles.

L'édition de Cambridge, due à et Norman McLean, a paru de 1906 à 1940. Elle couvre les huit premiers livres (l'Octateuque), Samuel, les Rois, les Chroniques, 1 Esdras, Esdras-Néhémie, Esther, Judith et Tobit.

L'édition de Göttingen est l'œuvre du Septuaginta-Unternehmen, fondé en 1908 par l'Académie des sciences de Göttingen, dont Alfred Rahlfs fut la cheville ouvrière. Elle paraît livre par livre et vise, selon l'objectif fixé par Rahlfs, « le plus ancien texte atteignable » : l'ancêtre commun des témoins conservés, plutôt que l'original du traducteur. Les vingt-six volumes parus couvrent environ les deux tiers de la Septante. Restent à publier Josué, les Juges, Samuel, les Rois, 1 Chroniques, le Cantique des cantiques et les Proverbes. Le Septuaginta-Unternehmen a pris fin en 2015, et les éditeurs désignés des volumes restants poursuivent le travail.

S'y ajoute l'édition manuelle d'Alfred Rahlfs, parue à Stuttgart en 1935 en deux tomes, puis rééditée en un volume. Son texte, légèrement éclectique, reste proche du Codex Vaticanus, et son apparat est très sélectif. Sa deuxième édition, dite « Rahlfs-Hanhart », date de 2006.

Les désignations antiques L'Antiquité ne dispose pas d'un titre unique pour la traduction grecque. La Lettre d'Aristée désigne la Torah par , ho nomos, « la Loi », terme qui sert aussi pour la traduction elle-même (§ 309), et par , ta biblia, « les livres », terme emprunté au commerce des livres (§ 317). Le mot , Pentáteukhos, n'est pas attesté avant les années 150 de notre ère. L'expression qu'emploieront les Pères de l'Église, , hê ékdosis tôn hebdomêkonta, « l'édition des Soixante-dix », vient elle aussi du vocabulaire de la librairie grecque.

L'usage du terme Faute d'objet unique, le mot prend son sens en contexte. Selon Tuukka Kauhanen, la définition la plus pratique appelle « Septante » les ouvrages grecs que réunit l'édition de Rahlfs : les traductions juives des livres de la Bible hébraïque et les livres dits apocryphes, traduits ou composés directement en grec. Pour désigner la traduction première d'un livre, les spécialistes parlent de « vieux grec » (en anglais Old Greek). Le terme a lui-même deux sens : la traduction initiale, par opposition aux traductions et révisions ultérieures, ou bien le plus ancien texte atteignable de chaque livre.

Origines

vignette|Les traducteurs de la Septante inspirés par le Saint-Esprit, illustration de La Chronique de Nuremberg, 1493. Les sources anciennes s'accordent pour situer la traduction grecque du Pentateuque à Alexandrie et l'attribuer à une initiative royale. Mais leur récit a été repris, amplifié et réinterprété pendant des siècles par des auteurs juifs, chrétiens et musulmans. Il faut donc distinguer ce que racontent ces sources de ce que la recherche parvient à établir.

Le récit de la Lettre d'Aristée Le témoignage le plus complet est celui de la Lettre d'Aristée, adressée par son auteur à son frère Philocrate. Le responsable de la bibliothèque d'Alexandrie, Démétrios de Phalère, propose au roi Ptolémée II de faire traduire les lois des Juifs pour en doter l'établissement. Le roi accepte, libère par décret les esclaves juifs du royaume et écrit au grand prêtre de Jérusalem, Éléazar. Celui-ci envoie avec la Loi soixante-douze traducteurs, six par tribu. Après un banquet de sept nuits où ils répondent aux questions du roi, les traducteurs travaillent ensemble dans une île que le texte ne nomme pas, et achèvent la traduction en soixante-douze jours. Elle est lue devant la communauté juive, qui déclare qu'elle doit rester telle quelle, sans la moindre retouche.

L'auteur se présente comme un Grec païen. Depuis Luis Vives (1522) et Humphrey Hody (1685), on s'accorde à y voir un Juif d'Alexandrie, d'où l'usage de parler de « pseudo-Aristée ».

Presque tous les commentateurs admettent que l'auteur n'est pas contemporain de Ptolémée II. Selon Harl, Dorival et Munnich, les datations proposées vont de 200 avant notre ère à 80 de notre ère : le seul repère sûr est que la Lettre est antérieure à Flavius Josèphe, qui la récrit, et aucun argument décisif ne permet de trancher. Benjamin G. Wright relève que la recherche actuelle écarte généralement aussi bien le avant notre ère que l'époque romaine, et situe la Lettre au avant notre ère. D'après son vocabulaire et ses formules administratives, il la place entre les années 150 et la dernière décennie de ce siècle.

Tous reconnaissent à l'ouvrage un caractère apologétique. On y voit parfois une propagande adressée aux Grecs, le plus souvent une défense des productions du judaïsme alexandrin, à commencer par la traduction, à l'intention du judaïsme palestinien. Sylvie Honigman y voit un « mythe fondateur », destiné à donner à la traduction le statut de texte sacré. Le philosophe juif Aristobule, dans la première moitié du avant notre ère, attribue lui aussi la traduction de toute la Loi à l'initiative de Démétrios de Phalère, sous Ptolémée II.

La Lettre donne aux paragraphes 47 à 50 les noms des traducteurs, dont un manque dans les manuscrits ; Épiphane de Salamine en transmet une liste voisine et complète. Les listes conservées en syriaque dérivent d'une autre tradition : elles rattachent chaque groupe de traducteurs à sa tribu et ne concordent pas entre elles. Le tableau ci-dessous reproduit l'une d'elles, celle de la Caverne des trésors.

TribusTraducteurs de la Septante selon la Caverne des trésors.RéubenJosephus, Ézéchias, Zacharie, Jean, Ézéchiel, Élisée.SiméonJudah, Simon, Samuel, Addai, Mattathias, Shalmi.LéviNehemiah, Joseph, Theodosius, Basa, Adonijah, Daki.JudahJothan, Abdi, Élisée, Ananias, Zacharie, Hilkiah.IssacharIsaac, Jacob, Jesus, Sambat/Sabbateus, Simon, Levi.ZabulonJudah, Joseph, Simon, Zacharie, Samuel, Shamli.GadSambat, Zedekiah, Jacob, Isaac, Jessé, Matthias.AsherTheodosius, Jason, Joshua, Jean, Theodotus, Jothan.DanAbraham, Theophilus, Arsam, Jason, Jeremiah, Daniel.NaphtaliJeremiah, Eliezer, Zacharie, Benaiah, Élisée, Dathi.JosephSamuel, Josephus, Judah, Jonathan, Dositheus, Caleb.BenjaminIsalus, Jean, Theodosius, Arsam, Abijah, Ézéchiel.

Les reprises du récit Dans la Vie de Moïse (II, 25-44), Philon d'Alexandrie reprend le cadre d'Aristée, mais il nomme l'île de Pharos et fait des traducteurs « des hiérophantes et des prophètes ». Retirés dans l'île, ils traduisent la Loi avec les mêmes mots et les mêmes tournures, comme sous la dictée d'un invisible souffleur. Philon ajoute qu'une fête annuelle réunit encore de son temps Juifs et non-Juifs sur l'île, pour honorer le lieu de la traduction. L'auteur cite Philon d'Alexandrie (Vie de Moïse, II, 37) : « Les traducteurs prophétisèrent comme si Dieu avait pris possession de leur esprit, non pas chacun avec des mots différents, mais tous avec les mêmes mots et les mêmes tournures, chacun comme sous la dictée d'un invisible souffleur. ».

Flavius Josèphe, dans les Antiquités juives (XII, 12-118), récrit la Lettre en en omettant environ le tiers. Il parle tantôt de six traducteurs par tribu, soit soixante-douze, tantôt de soixante-dix. Voir II, 7 et la note 17 de la traduction.. Ce second chiffre devient vite la désignation ordinaire des traducteurs et de la traduction. Le nombre de soixante-douze répond aux douze tribus d'Israël et fait de la traduction l'œuvre d'Israël tout entier. Celui de soixante-dix a été rapproché des soixante-dix anciens qui reçoivent l'esprit et prophétisent en .

Chez Aristée, l'accord des traducteurs résulte de leur travail en commun, et le récit ne contient pas de miracle. Les versions rabbiniques et chrétiennes s'en écartent délibérément : les traducteurs y sont séparés les uns des autres, de sorte qu'ils ne peuvent se concerter, et produisent pourtant des traductions identiques. Ces ajouts ont servi à légitimer la version grecque et à fonder la thèse de son inspiration divine.

Du côté chrétien, Irénée de Lyon attribue la traduction à Ptolémée Ier et non à Ptolémée II. Chacun des soixante-dix traducteurs travaille séparément, et les soixante-dix traductions se révèlent identiques parce qu'elles sont inspirées de Dieu. Irénée ajoute que Dieu avait déjà inspiré à Esdras, au retour de l'exil, la restitution des Écritures corrompues. Son récit est transmis par Eusèbe de CésaréeEusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, achevée vers 323, livre V, chapitre VIII, 10-15 (lire en ligne). : .

Épiphane de Salamine répartit les traducteurs en trente-six paires, logées dans trente-six maisonnettes, dont les trente-six traductions concordent ; ce groupement par deux rappelle les soixante-douze disciples envoyés deux par deux en . Les auteurs chrétiens étendent en outre la traduction, limitée à la Loi dans les sources juives, aux Prophètes ou à tout l'Ancien Testament. Jean Tzétzès rapporte aussi cette légendeDiana Delia cite John Tzetzes, Ploutos (Kaibel), 19-20, dans la note 28 de son article ()..