Le gouvernement Beernaert est un gouvernement catholique du royaume de Belgique entre le et le , durant la législature de Théophile de Lantsheere à la Chambre des représentants.

Dirigé par le catholique flamand de langue francophone Auguste Beernaert, il succède au gouvernement Malou II, dirigé par le catholique francophone Jules Malou. Il est constitué par une majorité catholique de 87 sur 138 à la chambre des représentants. Il est par la suite remplacé par le gouvernement de Burlet, catholique lui aussi.

Ce gouvernement reconnaît notamment la souveraineté de Léopold II sur l'État indépendant du Congo. Soutenant financièrement dans un premier temps l'entreprise coloniale du souverain, le gouvernement finit par se distancier de la politique coloniale de Léopold II au début des années 1890 à la suite de l'introduction du système domanial au Congo par le roi (en vertu duquel tout territoire non occupé est propriété « privée » du roi).

Formation du gouvernement À la suite des élections législatives fédérales de 1884, le paysage politique belge assiste à la création du Parti catholique la même année. Durant les 30 années qui suivront, le Parti catholique bénéficiera d’une hégémonie totale et continue sur la scène politique belge, jusqu’à l’enclenchement de la Grande Guerre en 1914. Cette majorité absolue du parti permettra aux gouvernements catholiques d’appliquer l'intégralité de leur programme sans avoir à tenir compte des gauches libérale et socialiste.

Le gouvernement Beernaert fait suite au gouvernement Malou II, lequel n’aura duré que 5 mois. L'abrègement précoce de ce mandat est dû à l'ampleur des ambitions coloniales que nourrissait alors le roi Léopold II et pour laquelle l’accord patriotique des groupes était nécessaire. C’est dans ce contexte que le roi exigea la démission du ministre de la Justice, Charles Woeste, et du ministre de l’Intérieur, Victor Jacobs, qu’il jugeait trop agressifs. Leur démission entraîna la démission générale du Cabinet. Léopold II chargea alors l’ancien ministre de l’Agriculture, de l’Industrie et des Travaux publics, Auguste Beernaert, de former un nouveau ministère « de pacification politique et sociale ».

Historique du mandat Les interventions du Premier ministre Beernaert ont exercé sur le royaume de Belgique une forte influence tout au long de son mandat, celui-ci s’écoulant sur une période de près de dix ans. Pendant toute la durée de ce mandat, le Premier ministre entretient une correspondance avec le roi quant aux mesures à adopter. Si Léopold II demeure a priori éloigné de la politique intérieure du pays, il recommande toutefois au Premier ministre d’opter pour une politique d’apaisement dès la formation de son gouvernement. Léopold le consultera principalement au sujet de la gestion du Congo, mais aussi au sujet de la défense de la Meuse ainsi que pour la révision constitutionnelle qui aura lieu vers la fin de son mandat.

Acquisition et développement de l’État indépendant du Congo

vignette|L'État indépendant du Congo Dès les premiers mois du gouvernement Beernaert, le , débute la conférence de Berlin durant laquelle les grandes puissances Européennes s’accordent pour la division et le partage de l’Afrique. Quelques mois après la conclusion de celle-ci, le , le gouvernement Beernaert fait accorder par les Chambres l’autorisation relative à la souveraineté du Congo à Léopold II. Le roi écrira en 1894 à Auguste Beernaert : « Si le Congo existe, c’est grâce à vous ».

Les deux États restent indépendants l’un de l’autre sur le plan militaire, diplomatique et, à l'origine, seule la trésorerie personnelle de Léopold II y est consacrée, afin d'améliorer les infrastructures du nouvel État du Congo sur le plan financier. Durant ce gouvernement et grâce au soutien du Premier ministre Auguste Beernaert, la Belgique va finalement faire un prêt de 25 millions de francs au roi, en 1890, en échange de la garantie pour le Parlement d’annexer le Congo au royaume de Belgique en cas de non-remboursement. Une révision de la Constitution va être établie en 1893 pour pouvoir permettre au royaume de posséder une colonie et ainsi se transformer en État fédéral et non plus en État unitaireConst., Art. 1, modifié par la révision constitutionnelle du 5 mai 1893, M.B., 8 mai 1893..

Crise sociale de 1886 thumb|300px|La Grève au pays de Charleroi (1886) de Robert Koehler. La Belgique du siècle est un paradis économique dissimulant un enfer social. L’année 1886 est marquée par des troubles sociaux de grande ampleur. Une vague d’insurrections éclate parmi les classes ouvrières en réaction à une série de problématiques intrinsèquement liées à l'industrialisation du pays: excès de production, concurrences étrangères, baisse des salaires, conditions de vie déplorables, etcVAN KALKEN, F., Commotions populaires en Belgique (1834-1902), Bruxelles, Office de publicité, 1936, p. 100. La vindicte populaire inquiète le Pouvoir en place et pousse le gouvernement à s’orienter vers une politique sociale à laquelle s’opposait jusqu’alors le parlement, plutôt non-interventionnisteVAN DER SMISSEN, E., "Léopold II et Beernaert, d'après leur correspondance inédite de 1884 à 1894", Goemaere (Bruxelles), 1920 (2 vol.), p.97..

La grève belge de 1886 consiste en une vague de révoltes et d’émeutes prenant place entre les 18 et de la même année, principalement dans les environs de Liège et du Hainaut. Cet événement, violemment réprimé par les autorités, survient dans un contexte de crise économique majeure où l’absence de politique sociale ainsi que la baisse des salaires renforcent les disparités économiques.

À la suite de ces événements, Léopold II signe l’arrêté royal intitulé Comité chargé de s'enquérir de la situation du travail industriel dans le royaume et d'étudier les mesures qui pourraient l'améliorer le . Celui-ci est contre-signé par le Premier ministre Beernaert, ainsi que par le ministre de l’industrie et de travaux publics, le chevalier Alphonse de Moreau. L’arrêté a pour objectif de servir de base juridique à la mise en œuvre d’une Commission du travail chargée de mener une enquête sur la situation des classes ouvrières. L’arrêté prévoit également la liste des membres faisant partie de ladite CommissionDESTATTE, P., « Chapitre 5. - L’évolution des partis politiques de 1846 à 1894 » in Histoire de la Belgique contemporaine, Bruxelles, Éditions Larcier, 2019, p. 88.DUMONT, G-H., La Vie quotidienne en Belgique sous le règne de Léopold II (1865-1909), Paris, Hachette, 1974, 232 p., p. 91..

L’enquête de la Commission se divise en deux volets : une enquête écrite et une enquête orale. Les Commissaires livreront une série de rapports et de conclusions se clôturant généralement par des propositions d’avant-projets de loi. Le gouvernement voit alors émerger les contours d’un tout nouveau programme législatif en matière de droit social. Pour la toute première fois, l’État belge semble prendre conscience de la réalité ouvrière qui n’était jusqu'alors perçue que de manière subjective. Cette évolution doit cependant être relativisée, les propositions législatives de la Commission restant malgré tout imprégnées d’une idéologie non-interventionnisteNANDRIN, J-P., La Laborieuse Genèse du droit social belge : Une utopie récupérée, Bruxelles, Édition de l'université libre de Bruxelles, 1987, 263 - 283.

C’est le gouvernement, ayant l’initiative législative, qui se chargera entre 1887 et 1891 de traduire ces propositions d’avant-projets dans le droit belge. Les différentes lois adoptées durant cette période ne traduisent alors pas réellement une volonté de construire une législation sociale sur le long terme. En effet, seules six lois y seront votées par le parlement : la loi sur le paiement des salaires du ; la loi relative à l’incessibilité et à l’insaisissabilité des salaires des ouvriers du ; la loi instituant les Conseils de l’industrie et du travail du ; la loi sur les Conseils de prud’homme du ; la loi du sur les habitations ouvrières et la loi sur le travail des femmes et des enfants du .

Si ces lois témoignent d’une certaine rupture avec les mesures politiques des gouvernements précédents, elles restent hésitantes et ne touchent pas aux questions fondamentales telles que le salaire minimum, la réparation des accidents de travail ou le rôle des syndicats.

Ces violentes grèves serviront également d’élément déclencheur à l’organisation du premier Congrès des œuvres sociales de Liège du 26 au afin de régler le problème que soulève la question sociale. C’est à ce Congrès que l’on voit émerger un Parti Démocrate-Chrétien qui met en cause, avec l’historien Godefroid Kurth, la supériorité trop écrasante des classes les plus privilégiées et prône une forme d’interventionnisme de la part de l’Etat pour rappeler à ces mêmes classes leurs responsabilités sur le plan social. Les travaux menés par les congressistes inspireront la législation sociale non seulement au niveau national mais aussi au niveau internationalGERIN, P., Les écoles sociales belges et la lecture de Rerum novarum. In: « Rerum novarum ». Écriture, contenu et réception d’une encyclique. Rome : École Française de Rome, 1997, p. 267.

Défense du territoire Les tensions internationales survenant par la suite, laissant planer sur la scène internationale l’ombre d’une guerre imminente entre la France et l’Empire allemand d’une part, et entre l'Autriche-Hongrie et l'Empire russe d’autre part, incitèrent Beernaert à faire voter les crédits pour la défense de la Meuse.

En effet, le , le ministre d'Allemagne à Bruxelles rendit visite à Beernaert afin de s'assurer que la Belgique conserverait sa neutralité en cas d'agression par la France. Malgré l'assurance que lui en fit Beernaert, le roi encouragea le Premier ministre à donner suite au projet de fortification de la Meuse, idée à laquelle songeait déjà le gouvernement depuis les événements du mois de . Le , Beernaert convoqua une réunion au ministère de la guerre afin d'y examiner le projet de fortifier Liège et Namur. Le projet fut accepté à l'unanimité par les officiers généraux. Le , Beernaert dépose devant la cour le projet de loi portant modification du budget de la guerre pour 1886, demandant de ce fait les crédits pour la défense de la Meuse. La Chambre votera les crédits le de la même année par 80 voix contre 41DUMOULIN, M., Défense nationale et crise européenne. La décision de construire les forts de la Meuse : 1886-1887. In: Opinion publique et politique extérieure en Europe. I. 1870-1915. Actes du Colloque de Rome (13-16 février 1980) Rome : École Française de Rome, 1981. p. 232-241..

Première révision constitutionnelle C’est également sous le mandat de ce gouvernement, le , qu’est actée la toute première révision constitutionnelle depuis 1831. Celle-ci vise à remplacer le suffrage censitaire par le suffrage universel masculin. Le législateur tempère toutefois celui-ci par un système de vote plural. Cette révision permet d’élargir le corps électoral belge à tous les hommes adultes de plus de 25 ans du pays, dont ceux répondant à différents critères de propriété, de situation familiale ou de diplomation disposent de 2, voire de 3 voixCOPPEIN, B., DE BROUWER, J., « Fin de siècle (1883-1914) » in Geschiedenis van de balie van Brussel /1811–2011, Bruxelles, Bruylant, 2012, p. 100.. Le nombre d'électeurs passe ainsi de à .

Cet élargissement du suffrage correspond également à l'introduction de l'obligation de voter afin d'éviter l'absentéisme électoral qui avait été de 27 % en 1890 et de 16 % en 1892, et qui était finalement tombé à 5,4 % en 1894.