En linguistique, l'orthographe (du latin orthographia, lui-même issu du grec , composé de , « droit, correct », et de , « écrire ») est un système de règles concernant l'écriture d'une langue, faisant partie de son standard, en comparaison duquel on juge comme correctes ou incorrectes les formes que les utilisateurs réalisent en écrivant cette langue. L'orthographe comprend des règles concernant la correspondance entre phonèmes et signes graphiques avec lesquels est écrite la langue (lettres, hiéroglyphes), l'utilisation des lettres majuscules et minuscules (dans les systèmes d'écriture qui en ont), le découpage en syllabes, la distinction entre mot composé et groupe de mots homophone de celui-ci, l'emploi des signes de ponctuationDubois 2002, .Bussmann 1998, .Bidu-Vrănceanu 1997, .Constantinescu-Dobridor 1998, article ortografie.Kálmán et Trón 2007, ..
La variété standard de la langue en général, et l'orthographe dans son cadre, est une création conscienteNádasdy 2006, ., d'abord de divers lettrés, puis de linguistes, étant un fait non seulement linguistique, mais aussi social et culturelBarić 1997, .. Elle répond à l'exigence naturelle de la communauté linguistique d'avoir des repères communs dans l'écriture de sa langue, fixés dans des ouvrages de spécialité (guides, dictionnaires, manuels). Elle est fondée sur la réalité de la langue, mais aussi sur divers facteurs extralinguistiques : historiques, religieux, politiques.
Idéalement, l'orthographe devrait être élaborée selon un seul principe, mais c'est impossible, ses créateurs étant forcés d'en appliquer plusieurs, qui sont contradictoires. C'est pourquoi ses règles ne correspondent pas entièrement à la langue réellement parlée, mais sont conventionnelles. Dans le même temps, la langue étant en évolution continue, l'orthographe en est toujours dépassée. C'est particulièrement évident dans les langues ayant une tradition de culture écrite relativement ancienne, comme le français, l'anglais, le grec, l'allemand, l'irlandais et le tibétain. Vu ces faits, selon certains linguistes, l'orthographe ne saurait être considérée comme scientifique, puisqu'elle ne peut avoir la rigueur de la science, d'autant plus qu'elle est marquée par la subjectivité de ceux de ses créateurs qui réussissent à imposer leurs propres solutions.
Principes de l'orthographe Les orthographes de toutes les langues sont fondées sur plusieurs principes. Tels sont le principe phonologique (ou phonémique), le principe morphologique, les principes historique et étymologique, les principes syntaxique et lexico-grammatical, le principe d'économie (ou de simplicité), le principe discriminatif (ou homonymique), le principe symbolique Lequel ou lesquels de ces principes est ou sont prépondérant(s) et dans quelle mesure ils se manifestent, est en fonction de la langue considérée.
Principe phonologique L'orthographe ne saurait être phonétique, c'est-à-dire faire correspondre chaque phone (son) à un certain signe graphique ( c) ou groupe de signes graphiques ( ch). En effet, les sons de la parole se caractérisent par une grande diversité de réalisations. Elles diffèrent en fonction de leur contexte phonétique, des conditions générales de leur émission, du locuteur, voire, chez un même locuteur, d’une occurrence à l’autreDubois 2002, .. Les locuteurs d’une langue donnée font abstraction des traits phonétiques qui n’ont pas d’importance dans leur langue. Ils ne perçoivent comme différents que les sons qui distinguent des sens lexicaux et grammaticaux. Un tel son, appelé phonème, constitue une unité linguistique abstraite représentant toutes ses réalisations concrètes, ses variantes phoniques qui ne distinguent pas des sensEifring 2005, chap. 2, .. En français, par exemple, dans un mot comme rare, on peut entendre une roulée alvéolaire [r] dite « r bourguignon », une roulée uvulaire [ʀ] dite « r grasseyé » ou une fricative uvulaire [ʁ] dite « r parisien », mais toutes sont des réalisations d'un seul phonème /r/, rendu par un seul graphème ⟨r⟩Dubois 2002, .. Le principe phonologique veut qu'à chaque phonème corresponde à l'écrit un seul graphème, et à chaque graphème un seul phonème. Il peut être dominant par rapport à d'autres principes, et il l'est dans certaines langues, comme le biélorusse, le BCMS (bosnien, croate, monténégrin et serbe)Iartseva , « Орфогра́фия » (« orthographe »), 1990., le roumain, l'italien, le hongrois, le finnois, le tchèque, le turcA. Jászó 2007, ., mais non dans la même mesure. Parmi les langues qui lui sont le plus fidèles figurent le BCMS, le finnois et le turc, et parmi les moins fidèles le hongrois.
Le principe phonologique est parfois appliqué aux dépens d'autres principes, d'une application plus limitée dans ces langues, surtout aux dépens du principe morphologique. En BCMS, par exemple, sont systématiquement rendues par écrit les assimilations de consonnes au contact des morphèmes dans les mots, težak « lourd » → teška « lourde », bez kuće « sans maison » → beskućnik « un sans-abri »Klajn 2005, .. La forme des morphèmes est donc altérée.
En russe aussi on trouve l'application du principe phonologique aux dépens du morphologique lors de la préfixation, бесполезный (bespolezny) « inutile » vs безболезненный (bezboleznenny) « non douloureux ».
Un exemple en hongrois est l'assimilation rendue par écrit de la marque j [j] de l'impératif par certaines consonnes finales de radical : kér « il/elle demande » → kérj! « demande ! » (sans assimilation) vs keres « il/elle cherche » → keress! « cherche ! » (assimilation de [j] par [ʃ])Szende et Kassai 2007, ..
Principe morphologique Conformément à ce principe, l'écriture devrait refléter fidèlement la structure interne des mots.
En BCMS, l'application du principe morphologique a un caractère d'exception, par exemple quand, au contact d'une préposition avec le mot suivant, l'écriture ne rend pas l'assimilation de la consonne finale de la première par la consonne initiale du second, kod kuće [kotkut͡ɕe] « à la maison », s bratom [zbratom] « avec le frère ».
L'orthographe du roumain fait plus de concessions au principe morphologique que BCMS. Ainsi, après ch [k] et gh [g] on écrit ea dans les mots où ce groupe alterne avec e dans la flexion et/ou dans des mots dérivés ( cheag « caillot » → închega « cailler », gheată « chaussure » → ghete « chaussures », ghetuță « petite chaussure »), mais ia lorsqu'il n'y a pas de formes alternantes (chiar « même », ghiaur « giaour »Terme de mépris appliqué par les Turcs aux infidèles (TLFi, article giaour)., bien que la prononciation de la diphtongue représentée soit la même.
En hongrois aussi, on accorde plus d'importance au principe morphologique qu'en BCMS. Il est appliqué, par exemple, à l'ajout des désinences à l'indicatif présent : dob « il/elle jette » → dobsz [dops] « tu jettes ».
En russe également, un mot comme дуб (doub) « chêne » s'écrit avec б (b) de façon non conforme à la prononciation, qui est [dup], avec la paire sourde de /b/, mais avec une désinence à initiale vocalique, l'écriture devient correspondante à la prononciation : дубы (douby) « chênes ».
Dans une langue comme le français, dont l'orthographe est dominée par les principes historique et étymologique, elle a tout de même une fonction morphologique aussi, entre autres en assurant l'unité du mot dans ses diverses formes qui expriment ses traits grammaticaux, par la conservation à l'écrit de lettres dans des formes où les sons leur correspondant ne se prononcent plus, prend → prendre, petit → petite.
Principes syntaxique et lexico-grammatical En tant qu'application du principe syntaxique, Dubois 2002 présente les formes écrites du participe passé du verbe conjugué aux temps composés, qui, dans la plupart des cas, ne diffèrent pas dans l'aspect oral de la langue, destinées à indiquer le genre et le nombre du complément d'objet direct placé devant le prédicat, Les fleurs que j'ai cueillies.
Par ailleurs, c'est l'écriture du mot composé par rapport à celle du groupe de mots homophone du premier qui est fondée sur ces principes. Entre les deux entités, il y a une différence de statut lexico-grammatical et de sens. Bidu-Vrănceanu 1997 ne parle que de principe syntaxique, en donnant en guise d'exemple, en roumain, nicio dată (adjectif pronominal + nom) « aucune fois » vs niciodată (adverbe) « jamais ».
Iartseva 1990 différencie principe lexico-syntaxique et principe lexico-morphologique, en donnant comme exemple d'application du premier назад и вперёд смотрящий (nazad i vperiod smotriachtchi) « qui regarde en arrière et en avant » vs вперёдсмотрящий (vperiodsmotriachtchi) (nom) « homme qui voit loin devant », et pour le principe lexico-morphologique – с начала года (s natchala goda) « depuis le début de l'année » vs сначала (adverbe) « d'abord, dès le début ».
En hongrois, il y a de très nombreux mots composés ; par conséquent, de tels cas sont aussi nombreux, zöld hullám « onde (d'eau de couleur) verte » vs zöldhullám « succession de feux de signalisation au vert ».
Principe d'économie Selon le principe d'économie, les signes graphiques inutiles pour une raison ou une autre devraient être éliminés. Il est appliqué plutôt dans les orthographes à prépondérance phonologique. En BCMS, par exemple, on élimine les signes graphiques ne correspondant pas à un son au contact entre un morphème qui se termine et un morphème qui commence par la même consonne ( Rus « Russe » + -ski → ruski « russe ») ou quand les consonnes sont différentes, mais que l'une assimile complètement l'autre, pet « cinq » + deset « dix » → pedeset « cinquante »Klajn 2005, ..
En hongrois, toutes les consonnes peuvent être brèves ou longues (géminées). Si une consonne brève est rendue par un digramme, dans sa variante longue, on élimine la deuxième lettre du premier digramme, rossz [rosː] « mauvais » au lieu de *roszsz.
Bien que son orthographe soit surtout étymologique, dans une langue comme l'anglais également, on applique parfois le principe d'économie, judge « juge » vs judgment « jugement ».
Principes historique et étymologique Certains auteurs considèrent ces principes ensemble, sous la dénomination « principe étymologique ou historico-traditionnel », « principe étymologique » ou « principe traditionnel », mais d'autres les différencient. Ces principes sont prédominants dans des langues qui s'écrivent depuis relativement très longtemps, causant beaucoup de non-concordances entre écriture et prononciation.
Le principe historique se manifeste par la conservation de graphies d'états de l'évolution de la langue antérieurs à un moment donné ; c'est-à-dire que l'orthographe est dépassée par l'évolution de la langue.
Les plus anciennes graphies conservées en français proviennent du latin, qu et c, pour /k/, dans quand et courir, ou c et s pour /s/, dans céder et sévère. D'autres graphies proviennent de l'ancien français, par exemple celles des diphtongues d'alors qui se sont réduites par la suite à des voyelles : ai [e] ou [ɛ], au [o]Grevisse et Goosse 2007, ..
L'orthographe anglaise reflète l'inventaire des sons du moyen anglais tardif (fin du ). Par exemple, la diphtongue [ou̯] s'écrivait ou, mais a évolué différemment dans des contextes phonétiques différents, alors que la graphie ou s'est conservée dans ceux-ci : through [θruː] « à travers », thousand [ˈθaʊznd] « mille », thought [θɔːt] « pensée, idée », though [ðəʊ] « quoique », tough [tʌf] « difficile », cough [kɒf] « toux », could [kʊd] « a pu, pouvait ».