vignette|Marcel Duchamp, Fontaine, 1917. Photographié par Alfred Stieglitz. Un , dans l'histoire de l'art, se réfère à une expérience spécifique initiée par Marcel Duchamp où un artiste s'approprie un objet manufacturé tel quel, en le privant de sa fonction utilitaire. Il lui ajoute un titre, une date, éventuellement une inscription et opère sur lui une manipulation en général sommaire (ready-made assisté : retournement, suspension, fixation au sol ou au mur), avant de le présenter dans un lieu culturel où le statut d'œuvre d'art lui est alors conféré.
Deux exemples sont La Roue de bicyclette de Marcel Duchamp où s'associent assemblage et plaisir de la roue qui tourne (deux caractères contraires à l'expérience du ready-made ; voir La question du choix ci-dessous) et La Tête de taureau de Pablo Picasso qui relève de la sculpture par assemblage.
Dans le domaine de l'art, le terme anglais On trouve aussi dans la documentation la forme « » et, selon les auteurs, le mot peut prendre ou non une majuscule. Dans une note de La Boîte de 1914, Michel Sanouillet indique que Marcel Duchamp lui a écrit : « Je préfère , en italiques et cela s'accorde ». fut utilisé pour la première fois par Marcel Duchamp, en Lettre du à sa sœur Suzanne. , Ludion Press, Ghent-Amsterdam, 2000, (original en français et traduction en anglais). Il écrit notamment : « Ici, à New York, j'ai acheté des objets dans le même goût [que le porte-bouteilles] et je les traite comme des , tu sais assez d'anglais pour comprendre le sens de tout fait que je donne à ces objets. Je les signe et leur donne une inscription en anglais ».. « La Boîte verte » de Marcel Duchamp dont les documents sont datés de 1913-1915 contient une note mentionnant le ready-made, lors de son premier séjour à New York, pour désigner certaines de ses œuvres, réalisées depuis 1913. Cette année-là, Duchamp fixa sur un tabouret de cuisine une Roue de bicyclette, en même temps que, dans ses notes, il exprimait ses doutes envers l'exercice de l'art au sens habituel du terme (« Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas d'art ? »« À l'infinitif "Boîte blanche" », .).
En 1914, à Paris, Duchamp avait acheté un porte-bouteilles qu'il se contenta de signer. Cet objet est généralement considéré comme le premier véritable (Roue de bicyclette étant plutôt un assemblage).
Les soulèvent de très nombreuses questions. Par exemple, parce qu'ils n'ont pas été réalisés par l'artiste, ils rendent problématiques un certain nombre de concepts, voire de certitudes, concernant la définition de l'art et le rôle de l'artiste, et plus spécifiquement les notions d'original, de savoir-faire, de virtuosité et d'œuvre.
À partir de la fin des , certaines implications et interprétations des ont donné une impulsion décisive à une grande partie des pratiques artistiques actuelles, qu'elles s'en réclament (comme l'art conceptuel) ou, au contraire, pour s'en défendre.
L'idée du est la principale contribution de Marcel Duchamp à l'art du . Il en était d'ailleurs conscient, déclarant dans un entretien en 1962 : « Je ne suis pas du tout sûr que le concept de ne soit pas vraiment l'idée la plus importante qui ressorte de mon œuvre. »Entretien avec Katherine Kuh. Cité in .
Définition
Marcel Duchamp a insisté sur l'impossibilité pour lui de donner une définition du ready-made. On peut trouver, dans un entretien de 1961, cette déclaration : « Un ready-made est une œuvre sans artiste pour la réaliserEntretien avec Richard Hamilton, enregistré le pour l'émission « » à la BBC (diffusé le ). Nous utilisons la traduction de Jeanne Bouniort, in .. »
En 1938, dans son Dictionnaire abrégé du Surréalisme, André Breton fut le premier à donner une définition du ready-made : Article « Ready Made », Dictionnaire abrégé du surréalisme, cité dans .. Dans un texte ultérieur, Crise de l'objet (1936), il le définit ainsi : « Action de le (l'objet) détourner de ses fins en lui accolant un nouveau nom et en le signant, qui entraîne la requalification par le choix ("ready made" de Marcel Duchamp) »André Breton, « Crise de l'objet » (1936), Le surréalisme et la peinture, Paris, Folio, 1965, (359)..
Marcel Duchamp (puis Arturo Schwarz« », .) ont défini plusieurs sortes de ready-mades : ready-mades « aidés » (« par l'ajout d'un détail graphique de présentation »« À propos des ready-mades », Exposé de Marcel Duchamp tenu le au Musée d'Art Moderne de New York, lors d'un colloque organisé par William C. Seitz, dans le cadre de l'exposition « L'art de l'assemblage », .), ready-mades « assistés », ready-mades « rectifiés » et même un ready-made « réciproque » : « Se servir d'un Rembrandt comme table à repasser. ». Il existe aussi l'appellation de « semi-readymade », par laquelle on qualifie, par exemple, Why Not Sneeze Rrose Sélavy?.
Historique Antécédents vignette|Alphonse Allais, Des souteneurs encore dans la force de l'âge et le ventre dans l'herbe boivent de l'absinthe, rideau de fiacre, avant 1897. Bien que Marcel Duchamp n'ait, à notre connaissance, jamais reconnu aucun antécédent aux ready-mades, la plupart des historiens de l'art évoquent le précédent immédiat des collages cubistes. Celui qui est considéré comme le premier, Nature morte à la chaise cannée, de Pablo Picasso, date de , quelques mois seulement avant la réalisation de Roue de bicyclette. Duchamp, qui fréquentait l'avant-garde artistique parisienne, put sans doute en avoir connaissance rapidementOn peut évoquer aussi des sources culturelles, notamment le rôle des reliques dans la religion catholique, comme le fait Tony Godfrey (L'Art conceptuel, Paris, Phaidon, 2003, ) : « Il suffit de considérer la manière avec laquelle l'Église catholique a traité les reliques des saints. Un os, un ongle ou encore une mèche de cheveux, d'un saint ou d'une personne révérée, deviennent des choses exceptionnelles. » Compte tenu du fait que Duchamp n'a jamais manifesté la moindre croyance, nous n'insisterons pas sur ce point..
À ce propos, on peut également citer un objet peu connu (il n'est même pas répertorié dans le catalogue raisonné d'Arturo Schwarz), qui a pu servir de source interne, bien que son statut reste énigmatique. En 1910, Duchamp offrit à son ami allemand Max Bergmann un bilboquet en bois, sur la boule duquel il inscrivit ces mots : « Bilboquet / Souvenir de Paris / À mon ami M. Bergmann / Duchamp printemps 1910 »Reproduit (en noir et blanc) et commenté dans .. Cet objet appartient à une collection privée en Allemagne. Le bilboquet montre les limites de la définition de Breton, s'agissant ici de faire cadeau d'un objet à un ami en y laissant une trace écrite, une dédicace.
En 2018, une malle contenant des œuvres incohérentes remontant aux années 1880, soit avant La roue de bicyclette, a été découverte près de Paris par l'expert Johann Naldi. Outre le fameux monochrome de Paul Bilhaud Combat de nègres pendant la nuit, a été découverte une autre œuvre d'une valeur unique : un ready-made par Alphonse Allais, à partir d'un rideau de fiacre vert suspendu à un cylindre en bois, avec pour légende : .. Cette œuvre a été classée trésor national par le ministère français de la culture en .
Liste des ready-mades de Marcel Duchamp Sont répertoriés ici les premiers ready-mades de Duchamp, tous réalisés entre 1913 et 1924.
1913 : Roue de bicyclette : Assemblage composé d'une roue de bicyclette noire rivée sur un tabouret en bois blanc, lequel joue le rôle du socle dans la sculpture traditionnelle. L'ensemble mesure de hauteur. L'original, que Duchamp avait laissé à Paris, a disparu après son départ à New York en . 1913-1914 : Trois stoppages étalons : Trois fils longs d'un mètre, fixés sur des bandes de toile collées sur verre. L'original appartient au MoMA de New York. Réplique réalisée sous la direction de Duchamp en 1964 par la Galerie Schwarz à Milan. Duchamp en fait ce commentaire : « Les trois étroites bandes (…) doivent être regardées horizontalement et non verticalement parce que chaque bande propose une ligne courbe faite d'un fil à coudre d'un mètre de long, après qu'il a été lâché d'une hauteur de un mètre, sans que la distorsion du fil pendant la chute soit déterminée. La forme ainsi obtenue fut fixée sur la toile au moyen de gouttes de vernis… Trois règles… reproduisent les trois formes différentes obtenues par la chute du fil et peuvent être utilisées pour tracer au crayon ces lignes sur papier. Cette expérience fut faite pour emprisonner et conserver des formes obtenues par le hasard, par mon hasard. Du même coup, l'unité de longueur: un mètre, était changée d'une ligne droite en une ligne courbe sans perdre effectivement son identité en tant que mètre, mais en jetant néanmoins un doute pataphysique sur le concept selon lequel la droite est le plus court chemin d'un point à un autre »« À propos de moi-même », Conférence donnée au City Art Museum de Saint Louis (Missouri, États-Unis) le , .. 1914 (janvier) : Pharmacie : reproduction d'une gouache représentant un ruisseau et quelques arbres, sur laquelle Duchamp a ajouté deux taches de couleurs. 1914 : Porte-bouteilles : fer galvanisé, environ . L'original, acquis au BHV et que Duchamp avait laissé à Paris, a disparu après son départ à New York en . 1915 : (« En avance du bras cassé ») : pelle à neige achetée dans une quincaillerie de New York. 1916 : Peigne : sur un peigne en acier, Duchamp a inscrit le lieu, la date et l'heure auxquels il a choisi ce ready-made : « New York, , 11h00 ». Sur la tranche du peigne, il a inscrit, à la peinture blanche, cette phrase : « 3 ou de hauteur n'ont rien à voir avec la sauvagerie ». 1916 : À bruit secret : pelote de ficelle serrée entre deux plaques de laiton, elles-mêmes jointes par quatre vis. Sur les deux plaques, est gravé un texte (avec des lettres manquantes signalées par un point), mélange de mots français et anglais, dont Michel Sanouillet écrit qu'ils constituent un « exercice orthographique sans signification particulière ». Sur la face supérieure, on lit ces trois lignes : .IR. CAR.É LONGSEA / F.NE, HEA., .O.SQUE / .TE.U S.ARP BAR.AIN et sur la face inférieure : P.G .ECIDES DEBARRASSE. / LE. D.SERT. F.URNIS.ENT / AS HOW.V.R COR.ESPONDS. Par ailleurs, Walter Arensberg a placé un objet inconnu à l'intérieur de la pelote, d'où le titre. L' œuvre marque une rupture avec le « fait à la main » et avec la picturalité. 1916 : … Pliant… de voyage : housse de machine à écrire de la marque « »La traduction littérale : « Sous-bois » renvoie à un sous-genre de la peinture de paysage. « » pourrait aussi faire référence à Beatrice Wood, amie intime (et maîtresse) de Duchamp à New York. La traduction aurait dans ce cas un sens ouvertement sexuel.. Choisi à New York, l'original a été perdu. 1916-1917 : Apolinère Enameled : publicité pour les peintures Sapolin Enamel, tôle peinte, . Duchamp détourne une réclame vantant la peinture à l'émail Sapolin en recouvrant de peinture certaines lettres de son slogan pour leur substituer d'autres caractères. "Sapolin" devient Apolinère (référence à Guillaume Apollinaire. Puis, à l'aide d'un crayon, Duchamp dessine le reflet de la chevelure de la petite fille dans le miroir qui surplombe la commode. En bas à droite, Duchamp transforma le texte initial « / , New York, USA » en un message absurde : « ». 1917 : Fontaine : Duchamp est membre fondateur de la , association new-yorkaise équivalente du Salon des indépendants de Paris. Voulant tester l'ouverture d'esprit du comité chargé de sélectionner les œuvres, il présente anonymement un urinoir en porcelaine qu'il baptise Fontaine et signe sous le pseudonyme « R. Mutt ». L'objet déclenche une polémique et, finalement, n'est pas exposé. Duchamp prend alors sa défense dans la revue , dont il est cofondateur. 1917 : Porte-chapeau : porte-chapeaux présenté suspendu dans l'air par une de ses branches. 1917 : Trébuchet : portemanteau à quatre têtes fixé au sol.