La neutralité italienne de 1914 à 1915 est la politique menée par le gouvernement italien, dirigé par Antonio Salandra, au cours de la période entre l'ultimatum autrichien du à l'encontre de la Serbie et la déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche-Hongrie, le .
Le gouvernement Salandra À Rome, le gouvernement est dirigé par Antonio Salandra depuis le . Conscient de son inexpérience en matière de politique étrangère, Salandra fait entrer dans son gouvernement, comme ministre des Affaires étrangères, l'un des experts diplomatiques italiens, le marquis de San Giuliano. Victor-Emmanuel III, depuis son couronnement, a laissé gérer les affaires de l'État par les gouvernements. Le marquis de San Giuliano est donc l'instigateur de la politique étrangère italienne au cours des mois qui suivent sa nomination.
Le gouvernement Salandra succède au gouvernement Giolitti en réaction à la forte croissante de la gauche révolutionnaire et Salandra conserve pour lui-même le ministère de l'Intérieur. Les ligues de paysans d'Émilie et de Romagne s'insurgent lors de la « Semaine rouge » en juin 1914. Salandra agit avec fermeté et prudence afin de maintenir de l'ordre, ce qui va sceller la défaite des socialistes aux élections locales de juin-juillet.
Le , tandis que le monde politique italien se partage autour des questions de politiques intérieures, la nouvelle de l'attentat contre l'héritier de la couronne autrichienne arrive de Sarajevo. Celle-ci est accueillie sans inquiétude particulière et même avec un certain soulagement, car l'archiduc François-Ferdinand, neveu de François-Joseph , est considéré comme étant hostile à l'Italie et sa prochaine succession au trône autrichien est considérée, par les Italiens, comme une menace potentielle de leurs intérêts.
François-Ferdinand contribue par sa mort prématurée à encourager les « décisionnistes » de Vienne à résoudre une fois pour toutes, l'épineux problème que constitue Belgrade pour le gouvernement autrichien.
L’ultimatum autrichien à la Serbie
Rome est donc surprise, le , par l'annonce de l'envoi d'un ultimatum de l'Autriche-Hongrie à la Serbie. Il en est de même de l'ensemble de l'Europe qui juge l'ultimatum sévère car il n'admet pas de réponses. Son acceptation aurait signifiée, pour la Serbie, une capitulation sans combattre.
Salandra et, en particulier, San Giuliano, savent bien que la Russie et l'Autriche-Hongrie ont tous deux des ambitions dans les Balkans et ce, bien avant l'attentat de Sarajevo. En 1909 Vienne, par un premier ultimatum à Belgrade, avait pris par surprise Saint-Pétersbourg sortie épuisée de la guerre russo-japonaise, obtenant la reconnaissance de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine à la couronne d'Autriche ce que la Serbie avait, jusqu'alors, refusé. En avril 1913 durant la première guerre balkanique, Belgrade avait reçu un deuxième ultimatum pour se voir empêcher l'invasion des territoires turcs destinés à constituer, à terme, le royaume de l'Albanie. En juillet de cette même année 1913, au cours de la deuxième guerre balkanique, Vienne avait songé intervenir pour soutenir la Bulgarie, afin d'empêcher que la Macédoine lui soit enlevée.
L'Italie et l'Autriche-Hongrie sont liées par un traité, la Triplice, qui prévoit, entre autres choses, une obligation d'information réciproque sur leurs initiatives diplomatiques. Ceci permet à l'Italie, comme le rappelle Benedetto Croce de s'opposer, à deux reprises, à des actions militaires autrichiennes contre la Serbie. Mais la troisième fois, Vienne agit sans consulter, ni même informer, le gouvernement italien et, de ce fait, elle viole le contenu du pacte. Vienne décide de s'engager dans une aventure dangereuse ayant obtenu le consentement de l'Empire allemand, le troisième allié, et elle n'a pas l'intention d'être entravée par qui que ce soit.
Pour François-Joseph et ses ministres, il est clair que l'action contre la Serbie est contraire aux intérêts italiens en raison de l'équilibre dans les Balkans. Si, dans ces premières phases menant à l'affrontement militaire, le gouvernement italien avait exprimé son soutien, Vienne, tôt ou tard, aurait affirmé avoir obtenu le consentement préalable du gouvernement italien ou de l'ambassadeur ou toute autre autorité représentative et, par conséquent, elle n'aurait pas été tenue de négocier avec Rome des compensations territoriales aussi Rome s'en garde bien. L'Autriche-Hongrie ne demande pas le consentement de l'Italie et s'engage sans chercher à interpréter le traité de la Triplice. Elle se limitera après l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés de la France et la Grande-Bretagne (), à l'accuser de « trahison ».
Le fait que Vienne ne cherche pas à s'assurer le soutien de Rome, ou au moins sa « bienveillante neutralité », montre qu'elle place ses espoirs dans la neutralité de la Russie et il en est de même pour Berlin. Belgrade, au cours des cinq années précédentes, a déjà accepté deux ultimatums autrichiens et on ne voit pas pourquoi elle n'en aurait pas accepté un troisième. Des centaines de milliers d'hommes sont immédiatement envoyés contre la Serbie afin de l'occuper rapidement et de rediriger une grande partie des troupes vers la Russie dont on ne veut croire à l'entrée en guerre jusqu'au dernier jour. La Serbie est effectivement occupée un an plus tard avec la participation déterminante de la Bulgarie.
L'élargissement du conflit à la Russie, l'Allemagne et la France Les espoirs autrichiens d'un conflit local s'évanouissent rapidement avec la mobilisation générale en Russie, le , et avec la mobilisation totale de l'Autriche-Hongrie, le . Le , l'Allemagne déclare la guerre à la Russie, le à la France. Le , l'Allemagne envahit la Belgique, neutre, ce qui entraine le Royaume-Uni.
Saint-Pétersbourg est intervenue afin de défendre la Serbie dont l'Autriche-Hongrie est l'agresseur. L'Italie, donc, n'est pas tenue d'intervenir dans le conflit, le traité de la Triplice ne prévoyant une intervention qu'en cas de guerre défensive non causée par un membre de l'alliance. Salandra et le marquis de San Giuliano se comportent en conséquence, et le , ils déclarent la neutralité du royaume d'Italie.
Vienne et Berlin doivent donc combattre sans l'allié italien.
Le dilemme stratégique italien Début août, Rome assiste aux événements et évalue quatre options possibles:
La première consiste à une entrée dans le conflit aux côtés de Vienne et de Berlin. Il est clair que, après une éventuelle victoire, l'Italie aurait difficilement obtenue des compensations. Salandra dit qu'il serait devenu le « premier vassal de l'Empire »Le roi écrit, le 2 août aux ambassadeurs de Vienne et de Berlin : «non ci sarebbe né il desiderio né l’interesse di attribuirci compensazioni adeguate per il sacrificio che sarebbe stato necessario sostenere».. L'absence de notification de l'ultimatum autrichien à la Serbie est là pour le prouver. La question de la collaboration des deux alliés est de la plus grande importance, l'Italie dépend entièrement de l'étranger en matière de, par exemple, 90 % du charbon est importé du Royaume-Uni et il aurait été nécessaire d'obtenir des garanties de Vienne et de BerlinBenito Mussolini en 1940 a choisi d'intervenir aux côtés de l'Allemagne : sa soumission à Adolf Hitler et la pénurie chronique des approvisionnements dont a souffert l'armée et la flotte italienne a démontré l'exactitude des points de vue de Salandra.. La deuxième option consiste à rester neutre. Cette attitude présente un risque important en cas de victoire allemande sur le font français ce que l'avancée de von Moltke lors de (bataille de la Marne, 6 - ) a failli rendre possible et ce que San Giuliano craint. Le risque est énorme, car, au mieux, Vienne aurait conservé Trente et Trieste et imposé leur hégémonie sur les Balkans, mettant fin, pour l'Italie, à toute possibilité d'expansion des activités commerciales et militaires. Dans le pire des cas, l'Italie aurait eu à subir la «vengeance» autrichienne, ainsi s'exprime Luigi Cadorna. Le troisième option consiste en une neutralité négociée avec Vienne : les conséquences pratiques ne diffèrent pas d'une neutralité non négociée, mais, au moins, l'Italie obtiendrait le Trentin et peut-être quelque chose de plus, et dans tous les cas, un traité à faire valoir en cas de victoire allemande. Le quatrième, enfin, serait le renversement des alliances et l'entrée en guerre aux côtés de la Triple-Entente. Toutefois, elle est soumise à un échec des négociations avec Vienne. Si celle-ci ne lui accordait même pas le Trentin, il faudrait évaluer ce que pourrait proposer la France, la Russie et le Royaume-Uni.
Avant de prendre une quelconque décision, le gouvernement italien doit négocier en commençant par Vienne afin d'évoquer les compensations d'une occupation autrichienne de la Serbie.
La réaction italienne à l'invasion autrichienne de la Serbie Agissant en conséquence, San Giuliano ne dénonce pas la Triplice, en regrettant la violation des accords ; il réclame à Vienne et à Berlin l'application de l'article 7, dans lequel il est précisé que si l'Autriche ou l'Italie venaient à occuper des territoires dans les Balkans, l'occupation ne devrait avoir lieu qu'après un accord préalable de l'autre puissance de manière à la compenser. Et ce à condition que recevoir une telle indemnisation ne donne pas lieu à un casus fœderis, c'est-à-dire n'oblige pas la puissance qui a reçu la compensation à participer au conflit.
Cet article n'était pas présent dans la première négociation du traité (), mais il a été ajouté à la demande expresse du ministre italien des Affaires étrangères di Robilant afin d'éviter que l'Italie subisse de nouveaux élargissements de l'Autriche dans les Balkans.
Pour comprendre la détermination du gouvernement italien, il convient de noter qu'en 1914 réapparaissent tous les grands dossiers diplomatiques qui ont occupé les deux pays depuis 1866: en 1875, François-Joseph venu à Venise rencontrer Victor-Emmanuel II a exclu toute discussion à propos de Trieste mais admis que pour Trente, le moment pourrait être venu que l'Autriche, en raison de son élargissement vers une autre direction, la cède amicalement (en 1910 les sujets italiens ne sont officiellement que , soit à peine 1,5 % des Austro-Hongrois). Entre le et le , Vienne commence l'occupation de la Bosnie-Herzégovine et en 1909 elle l'annexe sans que Rome ne reçoive de compensation. Les Autrichiens se permettent même de se moquer des Italiens en faisant valoir que « l'occupation des Balkans était simplement une charge que l'Autriche prenait à son compte au service de la paix européenne. » Rome, en 1914, bénéficie d'une toute autre position de force et entend en tirer parti.
Un autre point concerne la sincérité des intentions italiennes. Au milieu des sept mois qui vont de l'ultimatum à la Serbie au pacte de Londres, un signal fort est donné par le fait que lorsque San Giuliano meurt, le , il est remplacé par Sidney Sonnino, pratiquement le seul politicien italien favorable en août-septembre à une intervention aux côtés de Vienne et de Berlin. Il recherche un accord avec Vienne qui permettrait le maintien de la neutralité italienne, même Benedetto Croce est convaincu du sérieux des intentions italiennes et dit «il faut conduire les négociations pour un éventuel accord ... afin de s'assurer que la guerre est vraiment inévitable».