vignette|Dômes de la sacristie où la disputation se déroula, cathédrale de Tortosa. La disputation, disputatio ou dispute de Tortosa est la plus longue et la plus difficile des disputations religieuses judéo-chrétiennes. Promue par le l'antipape Benoît XIII, elle a lieu entre le et le à Tortosa en Catalogne, au cours de près de 70 séances. Elle a pour objet la reconnaissance par les rabbins des passages du Talmud qui appuieraient la messianité de Jésus, et se clôt par des mesures de ségrégation sociale, de restrictions religieuses pour les Juifs et des conversions en grand nombre qui affaiblissent la communauté juive d'Espagne, préparant le terrain au décret de l'Alhambra qui l'expulseraLe Livre vert et les conversos..
Historique
Contexte Une disputatio est une institution créée au pour engager les théologiens juifs dans un débat public avec l'Église afin de prouver les erreurs du judaïsme ; auparavant, la polémique était seulement livresque. Celle de Tortosa a lieu quelque vingt ans après la vague des « baptêmes sanglants, » laquelle avait commencé par des massacres et conversions forcées au christianisme dans le quartier juif de Séville le , avant de s'étendre aux villes les plus importantes des couronnes de Castille et d'Aragon.
Après les événements cruels de 1391, ce n'est plus la conversion forcée qui est de mise mais une pression constante « perdure sur les communautés juives réduites en nombre et en effectif à l’échelle de toute la péninsule, par le biais des campagnes de prédication menées par les religieux franciscains et dominicains jusqu’à la fin des années 1410 ».
Déroulement
Cadre vignette|Pierre de Lune dit Benoît XIII, l'un des promoteurs de la disputation.Pedro de Luna, dit l'antipape Benoît XIII, convoque et promeut cette disputatio qui se déroule en soixante-neuf séances, entre (23 Shevat 5173) et , soit 21 mois, alors qu'il était prévu qu'elle n'ait lieu que durant quelques jours. Durant ces séances, les dignitaires juifs sont contraints de répondre docilement aux questions de leurs opposants chrétiens, même le jour du Shabath où ils doivent se tenir dans un lieu de prière chrétien.
La disputation a lieu dans une pièce au-dessus de la sacristie de la cathédrale de Tortosa, dite la « Chambre du Conseil » et ses dernières séances se déroulent à Sant Mateu Del MaestratR. Noam Paley, « La disputation de Tortosa », Kountrass, n° 267, p. 17-28, octobre 2023..
On pense que les débats se sont tenus en aragonais mais des chercheurs croient plutôt au latin.
Participants Sont contraints d'y assister environ vingt personnalités juives dont plusieurs rabbins des comtés catalans et du royaume d'Aragon, chacun représentant sa communauté : sous la direction de Joseph Albo de Monreal, Moïse Ibn Musa de CalatayudMaccoby Hyam, Judaism on Trial. Jewish-Christian Disputations in the Middle Ages, Londres/Washington, The Littman Library of Jewish Civilization, 1993, p. 169., Todros al Costantini de Huesca, Zerahia Ha-Levi ben Isaac Saladin (probablement appelé également rabbi Ferrer), de Daroca, le Provençal Profiat Duran (anciennement baptisé Honoratus de Bonafide), Mossé ben Abbas de Saragosse, Josue Messie (ou Massies) ou Mattathias ha-Yiẓhari représentant de la communauté juive de Saragosse, et Bonjuha de Gérone, convoqués par l'antipape.
Face à eux, le dominicain Vincent Ferrier - plus tard canonisé - connu pour son art de la persuasion et ses remarquables sermons antijuifs, ainsi que le converse apostat Jerónimo de Santa Fe (né Josué (Yehoshoua) ha-Lorki et rabbin d’Alcañiz, converti en 1412 par Ferrier), ayant précédemment écrit deux traités contre les JuifsVers 1412 : Tractatus contra perfidiam Judaeorum et De judaieis erroribus ex Talmud. et médecin personnel de l'antipape, dont le zèle déclenche de nombreuses conversions des JuifsJerónimo de Santa Fé, El Tratatado De Iudaicis Erroribus Ex Talmut, introduction de Moïse Orfali, Madrid, CSIC, 1987..
Les Juifs demandent à avoir un débat libre, mais on leur répond qu'ils ne sont pas à un débat, mais à un rassemblement d'endoctrinement et d'instruction. Lorsqu'ils affirment qu'un enseignant devrait tenir compte des souhaits de ses élèves, on leur répond alors qu'il n'était pas question de les endoctriner, mais seulement enseigner les masses juives. Pour se dévaloriser, les sages juifs affirment que des erreurs et des fautes peuvent leur arriver, mais que la Loi de Moïse est éternelle. Ainsi, les représentants juifs sont considérablement désavantagés ; il leur est également interdit d’exprimer toute déclaration qui critiquerait ou s’opposerait au christianisme et « chaque tentative juive de répondre aux accusations chrétiennes était accueillie par la menace de l'accusation d'hérésie ».
Dans cette sorte de spectacle ou de combat verbal public où la fin est connue d'avance car la victoire doit obligatoirement revenir au pouvoir en place, les représentants des communautés juives sont contraints de participer, sans pouvoir se défendre objectivement et d'écouter des discours antijuifs menés principalement par Jerónimo de Santa Fe, un connaisseur des midrashim qui les utilise pour justifier la seule vision chrétienne et probablement pour prouver sa loyauté envers ses nouveaux mentors et son dégoût pour la foi de ses anciens frères.
Discours d'ouverture « Le discours d'ouverture fut prononcé par . Il y déclara qu'une discussion était inutile quant à savoir quelle était la vraie religion. Tout ce qu'on demandait aux Juifs, c'était de répondre aux arguments de Geronimo « basés » sur les Saintes Écritures »..
Thèmes Les thèmes abordés tout au long de la disputatio s'articulent autour de deux axes principaux : la messianité de Jésus (dans les textes et dans les faits) et le Talmud (erreurs, hérésies, calomnies et blasphèmes contre la foi chrétienne).
Jerònimo de Santa Fe, l'apostat, avait apparemment incité à la tenue de cette disputation. Précédemment, il avait écrit vers 1412 son Tractatus contra perfidiam Judaeorum où il citait des passages de la Bible hébraïque pour montrer qu'ils avaient attesté la venue de Jésus comme messie. Il écrit aussi De judaieis erroribus ex Talmud adressé à Benoît XIII. Ces deux traités servent de base doctrinaire pendant la disputation de Tortosa, pour défendre les mérites de sa nouvelle religion. Santa Fe argumente sur le thème de la « perversité » du Talmud : selon lui, les Juifs n’ont pu anéantir le peuple chrétien en tuant le Christ ; ils ont voulu le bafouer par la rédaction du Talmud, un tissu d’horreurs anti-chrétiennes.
Durant près de deux années, les rabbins doivent se défendre contre des accusations et des menaces de toutes sortes de la part des chrétiens mais sans jamais pouvoir critiquer la version chrétienneDubnow, Simón; Lewin, Boleslao (1977). Manual de la Historia Judía. Buenos Aires: Sigal, p. 456-464.. Pour contre-argumenter, le philosophe et rabbin Isaac Nathan ben Kalonymus écrit plusieurs textes condamnant les interprétations de la Bible hébraïque devant prouver que Jésus serait le messie. vignette|Intérieur de église archipresbitérale de Sant Mateu à Castellón qui vit la clôture de la disputation et la conversion de milliers de Juifs Très rapidement, la disputation sur le messie est bloquée. Pour les rabbins, le messie reste un personnage secondaire qui ne pouvait pas changer la Torah, la Loi, source de la vie spirituelle. Cette position était incompatible avec le point de vue catholique qui fait de Jésus le Verbe incarné.
Fin Finalement, les Juifs conviennent entre eux que l'important serait déjà de pouvoir rentrer sains et saufs chez eux et de diminuer la honte imposée à leur peuple.
Dans une dernière réunion, en 1415, les rabbins présents affirment que leur foi est la véritable foi. Mais ces représentants juifs sont néanmoins contraints de signer un document dans lequel ils « reconnaissaient leurs erreurs » de foi.
Conséquences L'antipape Benoît XIII fulmine alors la bulle Contra judaeos à Valence contre le Talmud, le , accusant cet ouvrage religieux d'être la principale cause de l'« aveuglement » des Juifs, et attribuant sa composition aux « fils du diable », il ordonne de le faire brûler Moisés Orfali, El tratado "De iudaicis erroribus ex Talmut". Introducción general, estudio y análisis de las fuentes, Instituto de Filologia, Departamento de Estudios Hebraicos y Sefardies, Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, 1987, (aperçu)... Il y fait obligation aux Juifs à partir de douze ans d’aller trois fois par an, en des jours déterminés, écouter les sermons sur la venue du « vrai Messie » chrétien, Jésus Christ ou sur les hérésies du Talmud, sous peine de fortes amendesJosé Amador de los Ríos, Historia social, política y religiosa de los judíos de España y Portugal, Madrid, 1960, p. 982-984. Ces sermons devaient être prêchés en tout lieu où il y avait des Juifs, dont les synagogues les jours de Shabbat. Les prédicateurs devaient orienter leurs sermons vers les thèmes de la dispute de Tortosa : voir Antonio Pacios Lópes, La Disputa de Tortosa, Madrid-Barcelona 1957, vol. II, Actas, p. 606-607...
Par ordonnance, le roi d’Aragon rappelle la mise en œuvre de cette obligation, en 1419. Outre des signes distinctifs pour les Juifs, la bulle impose ce qu'on appellerait aujourd'hui une ségrégation sociale de chaque instant : résidence dans les juderías (des ghettos) dont les portes restent fermées la nuit, le dimanche et les jours de fête catholique, repas pris à part à l'auberge, aliments vendus de même à part, métiers interdits aux Juifs (charges gouvernementales, intendances), interdiction de procurations leur donnant quelque pouvoir sur les chrétiens..... Ainsi, les Juifs « se virent refuser le droit de posséder ou d'étudier le Talmud, de cuire ou de vendre du pain azyme, d'occuper une fonction publique, d'exercer toute activité professionnelle ou médicale, de pratiquer le prêt d'argent, ou de lever des impôts communaux sans l'autorisation expresse du monarque. Il leur était également interdit de quitter le pays, et ceux qui les aidaient dans cette tentative étaient lourdement condamnés à des amendes ». Ces mesures sont cependant moins respectées après la mort de .
Dans les années 1410 et celles qui suivent, l'instigateur dominicain Vincent Ferrier parcourt la péninsule Ibérique pour adresser en langue vernaculaire ses sermons enflammés aux Juifs et aux chrétiens, grâce à des autorisations royales de prêcher qui lui ont été accordées : « les Juifs et les musulmans sont enjoints à l’écouter et les agents locaux du pouvoir royal doivent s’assurer que ces dispositions sont bien appliquées ».
Une autre bulle, Etsi Doctoris Gentium, est signée par le même pape, qui motive l'autodafé des livres juifs. Elle s'inscrit dans le contexte d'agressivité accrue envers les communautés juives de la péninsule Ibérique après la longue disputation de Tortosa, dont le but est encore de limiter drastiquement la vie sociale et religieuse des Juifs dans les royaumes d'Aragon et de Castille. Elle constitue l'une des collections les plus complètes de lois antijuives du Moyen Âge : elle ordonne notamment la fermeture des synagogues, interdit aux orfèvres juifs de fabriquer des objets de culte chrétiens et empêche les relieurs juifs de relier des livres contenant les noms de Jésus ou de Marie.