L'expression division du travail aurait été créée au par Bernard Mandeville (ou de Mandeville), dans sa Fable des abeilles, où il analyse, « de façon spirituelle et pénétrante », de nouveaux aspects du fonctionnement réel de la sociétéLibrairie philosophique J. Vrin.
La notion de division du travail se réfère à celle de l'organisation de l'ordre social. Plusieurs questions se posent à cet égard : comment une société se maintient elle à travers la diversité de ses métiers et de ses professions ? Comment ce principe de division peut-il servir de socle de la cohésion sociale ? Deux perspectives complémentaires ont été adoptées pour analyser la division du travail : la première, économique et se référant à l'œuvre d'Adam Smith, concerne la division technique des tâches dans l'industrie ; la seconde, rattachée à l'œuvre d'Emile Durkheim, vise la complémentarité des occupations professionnelles comme principe d'ordre. Mais cette notion de division sociale du travail se réfère également aux valeurs que promeut une société, à un moment donné, à l'égard des différents métiers, activités professionnelles, et de ceux qui les assument. Cette dimension morale - sur laquelle de nombreux auteurs ont insisté - s'ajoute aux aspects économiques et sociaux.
La division du travail renvoie à plusieurs notions distinctes mais complémentaires : la division sociale du travail, la division sexuelle, la division technique du travail et la division internationale du travail.
Genèse du concept Temps anciens La division du travail dans les sociétés humaines a des origines très lointaines :
Révolution néolithique Au Proche-Orient, le développement quasi simultané de l’agriculture et de l’élevage, combiné avec l'essor démographique qui en résulte, déclenchent une transition progressive caractérisée par un partage du travail et une spécialisation des tâches.
Environ av. J-C, un climat plus sec et parfois aride entraîne la raréfaction des animaux et du gibier. Cette diminution des ressources alors que la pression démographique est forte contraint les hommes à innover pour survivre. Un contexte particulièrement favorable se constitue avec la sédentarisation de populations dans une région de zones de pluie très propice à la culture du sol, appelée « Croissant fertile » (Plateaux et plaines qui s’étendent de l’Inde à la mer Méditerranée, avec pour épicentre le Kurdistan et l’Irak actuels). D'où l'apparition de l'activité l'agricole et de l'élevage des animaux. D'où leur amélioration (irrigation, traction animale, roue et travail des métaux) D'où les premières formes de spécialisation des individus, puis de groupes d'individus, avec la naissance de nouvelles innovations (monnaie, écriture, architecture), la structuration et la mise en place du concept du Droit en général et de la « propriété » en particulier et le développement des échanges commerciaux… D'où l'apparition de la notion de surplus :
Ces mutations vont de pair avec d'importants changements sociaux dont une stratification des populations et la formation de la pyramide du pouvoir hiérarchique. Elles préfigurent la future organisation des premières grandes cités de l'Histoire qui voient le jour quelques millénaires plus tard.
Code de Hammurabi Le Code de Hammurabi fait apparaître l'existence de différents corps de métiers. Si quelqu'un engage un artisan, par jour : comme salaire d'un [ ] il remettra 5 še d'a[rg]ent, comme salaire d'un [cor]dier 5 [šed'arg]ent, [comme salaire d'] un travailleur du lin [x še] d'argent, [comme salaire d'] un graveur de sceau [x še d'argent, [comme salaire d'] un fabricant d'arc [x še d'argent, [comme salaire d'] un fondeur de métal [x še d'argent, [comme salaire d'] un travailleur du bois 4 (?) še d'argent, comme salaire d'un travailleur du cuir [x] še d'argent, [comme sa]laire d'un travailleur du roseau [x] še d'argent, [comme salaire d'] un maçon [x še d'ar]gent
Culture indo-européenne Georges Dumézil, en étudiant les cultures et mythologies indo-européennes, montre que les sociétés anciennes sont très tôt explicitement structurées en trois groupes cohérents d'individus : ceux qui sont forts par l'intelligence ; ceux qui sont forts par le courage et la vaillance au combat ; ceux qui sont riches de leur bétail.
Il rapproche ainsi la division en trois catégories de la société en Inde, de celle retrouvée en Iran ancien, et de celle existant à Rome, où le collège des Flamines (prêtres romains) entretient le culte des trois dieux majeurs (Jupiter, Mars et Quirinus), dont les caractères correspondent aux trois fonctions fondamentales : fonction de commandement et de sacré, fonction de la force guerrière et fonction de la fécondité.
Il formalise ainsi la thèse de la répartition tri-fonctionnelle (souveraineté et religion, guerre, production). Tripartition qui se retrouve dans le vocabulaire, l'organisation sociale et le corpus légendaire de tous les peuples indo-européens, pourtant répartis sur des millions de kilomètres carrés.
Ainsi en Europe, la société médiévale est divisée en oratores, ceux qui prient (le clergé), bellatores, ceux qui combattent (la noblesse) et laboratores, ceux qui travaillent (les agriculteurs, artisans et commerçants). Distinction qui perdure en France jusqu'en 1789 avec l'organisation des trois ordres que sont le Clergé, la Noblesse, et le Tiers-État.
Ainsi la société indienne est divisée en brahmanes (prêtres, enseignants et professeurs), en kshatriyas (roi, princes, administrateurs et soldats), et en castes productives, qui se subdivisent en vaishyas (artisans, commerçants, hommes d'affaires, agriculteurs et bergers) et shoûdras (serviteurs).
Antiquité grecque Platon Platon est l'un des premiers philosophes à avoir remarqué qu'au niveau de la société, Platon, La République, livre III..
« La société est un regroupement d'individus qui trouvent avantage à vivre ensemble parce que cela leur permet de diviser entre eux les tâches et de se spécialiser de plus en plus dans l'exercice d'une activité déterminée. Ainsi apparaissent les divers métiers, puis le commerce intérieur et extérieur ».. Dans La République, (la formation de la Cité), Platon décrit le regroupement volontaire d'individus ayant des besoins à satisfaire, mais ne pouvant tous les satisfaire eux-mêmes, tels que se nourrir, se vêtir, se loger, qui nécessitent différents savoirs pour labourer, tisser les vêtements, ou encore bâtir les édifices. Même si le terme n'est pas utilisé, Platon donne à voir une « division du travail » issue de la nécessité de satisfaire les besoins qu'un homme seul ne peut pas ou mal satisfaire. La Cité serait la forme d'organisation sociale qui demande et permet tout à la fois l'organisation du travail.
Platon expose que la société est divisée en trois classes : celle des agriculteurs, gens de métiers et commerçants qui assurent la prospérité matérielle, celle des guerriers et des gardiens qui garantissent la sécurité extérieure et intérieure, celle des chefs dont la mission est de diriger l'ensemble social. Or, dit Platon, c'est le hasard plutôt que l'hérédité qui fait les qualités des individus. Par conséquent, il faut procéder à la sélection et à la formation de jeunes citoyens pour qu'ils puissent se répartir entre les différentes fonctions ainsi caractérisées.
Xénophon Xénophon complète cette idée en y ajoutant celle que la division du travail augmente l'efficacité de la production et se trouve favorisée par la taille de la communauté, idée qui sera reprise par Adam Smith sous la forme « la division du travail est limitée par la taille du marché ».
Art et technique militaires L'historien anglais Arnold Toynbee montre dans son ouvrage « Guerre et civilisation »Éditions Gallimard, Collection Idées NRF, Paris 1953 combien la division du travail sans cesse plus poussée de l'infanterie chez les Spartiates (phalange de type spartiate), puis chez les Macédoniens (phalange de type macédonien), puis chez les Romains (plusieurs modes successifs d'organisation et de déploiement de la Légion) explique la supériorité et les succès militaires sur le champ de bataille. Les puissances victorieuses sont le plus souvent celles qui ont su développer un avantage tactique dominateur.
Émancipation du discours scolastique Le Discours de la méthode de René Descartes recommande l'usage systématique de la méthode analytique fondée sur une démarche de dissociation et de division : un phénomène complexe peut être découpé en parties élémentaires dont le statut et l'articulation - une fois précisés - autorisent la meilleure compréhension de l'ensemble étudié. La doctrine de séparation des pouvoirs prônée par Montesquieu recommande, pour éviter les abus de pouvoir, la différenciation entre tâches législatives, tâches exécutives et judiciaires. L'État-Nation naissant se perfectionne. Au-delà du pouvoir du Prince – tel que pouvait le concevoir Machiavel – la capacité d'exercer une action concrète et efficace, au profit de populations plus nombreuses et réparties sur de vastes territoires, conduit à redéfinir et structurer de manière rationnelle les tâches d'administration et de gouvernement. Pour ce faire, les méthodes de division du travail mises au point et pratiquées dans l'art militaire sont transposées. La notion de charge se répand, qui est censée répartir les fonctions et responsabilités aux différents échelons de pouvoir (central ou local). Les Corporations se structurent et mettent en place une hiérarchie et les règles (Droits et devoirs) des Métiers, ainsi que la formation et l'avancement des individus en fonction de leur expérience et compétence.
Réflexions et applications de la division du travail à l'époque moderne La notion de division du travail donne lieu à de nombreuses applications qui inspirent les réflexions de plusieurs auteursBernard Girard en pointe quelques exemples dans son Histoire du Management en France de 1800 à 1940, .
À partir des , l'organisation de l'Arsenal de Venise et d'un certain nombre d'autres chantiers navals en Europe à la même époque, montre que des techniques d'organisation du travail sophistiquées permettent d'accélérer le rythme de construction des bateaux.
À l'occasion de ses fonctions d'ingénieur militaire, Jean-Sébastien de la Prestre, Marquis de Vauban étudie de façon très précise le système de rémunération utilisé par les entrepreneurs de fortification pour rémunérer les soldats employés aux travaux de terrassement. Sa célèbre « Instruction du 15 juillet 1688 » se fonde sur une étude du rendement des différents postes de travail (« chargeurs », « brouetteurs », etc.) tient compte des différentes natures de terre et comporte des tables de salaire qui doivent assurer aux soldats une juste rémunération pour un rendement satisfaisant. Soit une remarquable analyse de la répartition et du paiement du travailTraité de Science administrative, sous la direction de Jean Rivero, Paris/la Haye, Mouton 1966.
Dans son Arithmétique politique (1690), William Petty décrit le phénomène de la division du travail en insistant sur les économies d'échelle. Il affirme que les produits sont de meilleure qualité et moins chers si beaucoup de personnes y travaillent : . Il réalise une étude pratique des chantiers navals hollandais : alors que d'habitude, on ne commence pas un nouveau navire sans que le précédent ne soit terminé, les Hollandais constituent différentes équipes de travailleurs spécialisés qui réalisent chacune les mêmes tâches sur différents bateaux, qui se trouvent être simultanément en voie de construction sur des chantiers parallèles.
Dans La Fable des abeilles (éditée en 1714 et complété en 1729), Bernard de Mandeville utilise, le premier, l'expression « division du travail » (voir Fable 2).
Dans les ouvrages de philosophes tels que David Hume (1711-1776) et Cesare Beccaria (1738-1794), on note que HumeB Girard, op. cit. :