Le bombardement de Dresde est une attaque aérienne conjointe britannique et américaine, effectuée en sous la forme de tapis de bombes (« aerial bombing » en anglais), contre la ville allemande de Dresde pendant la Seconde Guerre mondiale.
En une nuit et deux jours, près de larguèrent de bombes à haute puissance explosive et de bombes incendiaires (soit des centaines de milliers de bâtonnets incendiaires), lors de trois raids principaux (les 13 et ) et d’un dernier raid le , pour un total de plus de d’engins explosifs et incendiaires. Les deux premiers raids de la RAF britannique mirent en action 243 puis Lancaster, et dans le troisième, mené le lendemain par l’USAAF américaine, étaient engagés B-17 (« forteresses volantes ») accompagnés de 100 à . Ce bombardement en trois vagues, ainsi que la tempête de feu subséquente, provoqua la destruction de plus de du centre-ville de Dresde. L’opération fit périr au moins , selon les conclusions présentées en 2010, après des décennies de controverse, par une commission d’historiens instituée par la municipalité de Dresde, et à l’encontre des chiffres fortement exagérés () répandus d’abord par le régime nazi, puis, pendant la guerre froide, par la propagande soviétique, ou encore par l’auteur David Irving (qui postulait un nombre de , avant de se rétracter). Les attaques de février furent suivies par trois nouveaux raids aériens de l’USAAF, dont deux début mars sur la gare de triage de Dresde et une attaque de moindre ampleur à la mi-avril contre des zones industrielles.
Après la guerre, de vives discussions eurent lieu sur la justification morale du bombardement. S’il est communément admis aujourd’hui que la lutte de l’Allemagne nazie dans les derniers mois de la guerre était sans issue, les services de renseignement des Alliés brossaient alors un tableau assez différent de la situation, marqué notamment par l’incertitude sur la capacité de l’armée rouge à soutenir son avancée en Allemagne, tandis que l’on tendait à trop ajouter foi aux rumeurs sur la Forteresse des Alpes, « réduit national » nazi établi dans le sud de l’Allemagne.
Les Alliés voyaient l’opération de Dresde comme le bombardement légitime d’une cible stratégique, que les rapports de l’USAAF, déclassifiés des décennies plus tard, caractérisaient comme un important centre ferroviaire et de communication, hébergeant et qualifiés, reconvertis à soutenir l’effort de guerre allemand. Plusieurs chercheurs ont cependant souligné que les infrastructures de communication ne furent pas toutes ciblées, ni les vastes zones industrielles situées hors du centre-ville. Les critiques de l’opération arguent que Dresde était un haut-lieu culturel sans grande signification stratégique et que les attaques étaient des bombardements de zone (« area bombing ») indiscriminés, non proportionnés aux gains militaires escomptés. La propagande nazie, gonflant le nombre de victimes, hissa l’opération au rang de meurtre de masse et certains éléments de l’extrême droite allemande lui appliquent le qualificatif d’« holocauste par bombes de Dresde ».
Contexte vignette|350px|Photographie coloriée montrant Dresde dans les années 1890. On aperçoit : à l’avant-plan, le Pont Auguste (Augustusbrücke) enjambant le fleuve Elbe, et à l’arrière-plan, de gauche à droite, l’église Notre-Dame (Frauenkirche, avec son dôme), l’église Sainte-Croix (Kreuzkirche), la cathédrale de la Sainte-Trinité (Katholische Hofkirche, avec sa nef à toiture verte), et l’église Sainte-Sophie (Sophienkirche, avec ses flèches ajourées, démolie après la guerre). On entrevoit à droite le palais royal de résidence (Residenzschloss) émergeant derrière la cathédrale. Longeant l’Elbe, à mi-chemin entre la cathérale et la Frauenkirche, se trouve le palais de Brühl, démoli en 1901 pour faire place au palais de justice (Oberlandesgericht). L’offensive allemande, connue sous le nom de bataille des Ardennes, s’était essoufflée au début de l’année 1945, de même que l’opération Bodenplatte de la Luftwaffe. L’Armée rouge avait lancé ses offensives de Silésie et poussé ses troupes jusqu’en territoire allemand. La Wehrmacht était forcée à la retraite sur tous les fronts, mais continuait néanmoins de résister. Le , l’Armée rouge franchit le fleuve Oder et alla occuper des positions situées à à peine de Berlin. Le rapport d’un Sous-Comité conjoint de renseignement britannique, intitulé German Strategy and Capacity to Resist (« Stratégie et capacité de résistance allemandes ») et rédigé à l’intention du seul Winston Churchill, prédisait que l’Allemagne pourrait s’effondrer dès la mi-avril si les Soviétiques parvenaient à bousculer ses défenses orientales, mais dans le même temps le rapport avertissait que les Allemands pourraient tenir jusqu’en novembre s’ils réussissaient à empêcher les Soviétiques de s’emparer de la Silésie. Les services de renseignement alliés mettaient sérieusement en doute si la guerre (à l’encontre de ce qui sera communément admis dans l’après-guerre) s’acheminait rapidement vers une issue favorable aux Alliés, et redoutaient la possibilité de la mise en place d’un « réduit » nazi ou d’un enlisement de l’avancée soviétique, d’où l’idée que toute assistance aux Soviétiques sur le front de l'Est était susceptible d’abréger la guerre.
vignette|gauche|La vieille ville (Altstadt) en 1910, vue à partir du beffroi de l’hôtel de ville (Neues Rathaus). De gauche à droite : le Semperoper, le palais royal (Residenzschloss), la cathédrale de la Sainte-Trinité, le palais de justice (Oberlandesgericht, venu remplacer le palais de Brühl en 1906) et l’église Notre-Dame (avec sa coupole). Vers le milieu de l’année 1944, une attaque aérienne de grande ampleur, portant le nom de code d’opération Thunderclap, dirigée contre Berlin et d’autres villes allemandes de l’est, fut envisagée et étudée, mais sera abandonnée le . Toutefois, après réexamen du projet, il fut décidé de mener une opération de moindre ampleur. L’armée soviétique continuait son avance dans le Reich en dépit de lourdes pertes, qu’elle s’efforçait de réduire au maximum dans la phase finale de la guerre. Le , deux bombardiers North American B-25 Mitchell larguèrent sur Dresde reproduisant l’« Appel de allemands à l’armée et au peuple allemands »..
Le , le directeur des opérations de bombardement de la RAF, l’Air Commodore Sydney Bufton, envoya à l’Air Marshal Norman Bottomley une note suggérant que si Thunderclap était programmé de telle sorte qu’il fasse figure d’attaque aérienne coordonnée destinée à soutenir l’offensive soviétique alors en cours, l’impact du bombardement sur le moral allemand s’en trouverait accru. Le , le Comité conjoint du renseignement (Joint Intelligence Committee) se rangea à cette idée, après que des renseignements obtenus par Ultra eurent signalé que des douzaines de divisions allemandes auparavant déployées à l’ouest étaient transférées pour prêter main-forte au front de l’Est, et que couper la route à ces troupes devait être une « priorité élevée ». Quand l’Air Chief Marshal Arthur Harris, alors à la tête du Bomber Command, qui était surnommé « Bomber Harris » et passait pour un ardent défenseur du tapis de bombes., fut sollicité de donner son point de vue, il proposa une attaque simultanée sur Chemnitz, Leipzig et Dresden. Dans la même soirée du 25, Churchill demanda au Secrétaire d'État à l'Air (Secretary of State for Air), Archibald Sinclair, quels plans avaient été élaborés pour mettre en œuvre ces propositions, le Marshal of the Royal Air Force Charles Portal, chef d’état-major de l’armée de l’Air (Chief of the Air Staff), répondit : « Nous devrions employer les moyens disponibles dans une grande attaque contre Berlin et dans des attaques contre Dresde, Leipzig et Chemnitz, ou contre toute autre ville où un fort Blitz provoquera non seulement de la confusion dans l’évacuation à partir de l’Est, mais entravera aussi les mouvements de troupe venant de l’Ouest ». Il fit remarquer que les appareils engagés dans de tels raids ne devraient pas être détournés de leurs actuelles missions premières centrées sur la destruction des installations de production de carburant, des usines de construction d’avions, et des abris de sous-marins.
Le , Churchill, peu satisfait de cette réponse, pressa Sinclair à mettre au point un plan d’opérations :
En réponse à la demande de Churchill, Sinclair prit langue avec Bottomley, lequel à son tour requit Harris d’organiser des attaques aériennes contre Berlin, Dresde, Leipzig et Chemnitz dès que le permettraient le clair de lune et les conditions météo, « avec l’objectif particulier d’exploiter la confusion qui probablement règne dans les villes susmentionnées par suite de l’efficace avancée russe ». Cette consigne permit à Sinclair d’informer Churchill le de l’assentiment de l’état-major des forces aériennes à ce que des frappes soient effectuées contre les voies de communication dans lesdites villes afin de désorganiser l’évacuation des civils à partir de l’est et des mouvements de troupes à partir de l’ouest.
Le , Bottomley fit parvenir à Portal un message portant qu’une forte attaque contre Dresde et d’autres villes « causera une grande confusion dans l’évacuation de civils de l’est et gênera le mouvement des renforts venus d’autres fronts ». L’historien britannique Frederick Taylor fait mention d’un autre memo encore, envoyé aux Comité des chefs d'état-major (Chiefs of Staff Committee) par l’Air Marshal Douglas Evill le , dans lequel ce dernier affirme qu’interférer dans les mouvements civils de masse était un facteur clef dans la décision de bombarder le centre-ville. En effet, attaquer les intersections ferroviaires, le réseau téléphonique, l’administration et les équipements municipaux sèmerait le « chaos ». Or, ainsi que la Grande-Bretagne s’en serait apparemment avisée à la suite du Coventry Blitz, la perte de ces infrastructures essentielles aurait supposément des effets plus durables que des attaques contre des industries militaires.
Le , à la conférence de Yalta, le chef de la délégation de l’état-major soviétique, le général Alexeï Antonov, évoqua l’opportunité d’entraver l’arrivée en renfort de troupes allemandes venant du front de l’Ouest, en paralysant les liaisons de Berlin et de Leipzig par des bombardements. En réponse, Portal, qui était présent à Yalta, chargea Bottomley de lui envoyer une liste d’objectifs pour en discuter avec les Soviétiques. La liste de Bottomley comprenait des installations pétrolières, des ateliers de fabrication de chars et d’avions, ainsi que les villes de Berlin et de Dresde. Cependant, d’après Richard Overy, la discussion avec Antonov, telle que consignée dans les minutes, ne fait mention que du bombardement de Berlin et de Leipzig. Le bombardement de Dresde était certes un plan occidental, mais les Soviétiques avaient été mis au fait de l’opération.
Motifs de l'attaque de février 1945 Prémices : l’opération Thunderclap (août 1944) vignette|Plan de Dresde de 1924. Les services de renseignement occidentaux étaient arrivés à la conclusion que la Wehrmacht allait déplacer (soit un demi-million d’hommes) vers le front de l’Est, alors proche de Dresde et les services soviétiques avaient signalé d’importants mouvements de trains sur la gare de triage de la ville (en fait, des trains de réfugiés fuyant l’avance de l’Armée rouge qui effectuait l’offensive Vistule-Oder). Les états-majors pensaient que la ville servirait de nœud logistique pour ce transfert.