Un certain Plume est un ensemble de textes poétiques, d'Henri Michaux dont la première version est publiée en 1930, et la dernière en 1963. Cette dernière version est composée de treize chapitres se présentant comme des récits très courts (quelques pages au plus), mettant tous en scène le personnage de Plume dans des « aventures » parfois cocasses ou rocambolesques, parfois surréalistes.
Le nom de Plume fait référence à la légèreté du personnage, un personnage sans épaisseur ni volonté affirmée, qui se laisse la plupart du temps porter par les événements.
Genèse de l’œuvre Présentation Un certain Plume est un recueil de textes poétiques en prose du poète et peintre belge Henri Michaux dont la première version a été publiée en 1930. Il a ensuite été retravaillé et modifié par Michaux et plusieurs versions seront publiées du vivant de l'auteur. Cet article parle principalement de l'édition de 1963, mais la plupart des réflexions menées s'appliquent aux différentes versions, qui présentent de grandes similitudes. Un certain Plume est composé de treize courts textes poétiques mettant tous en scène le personnage éponyme dans des situations différentes. Les titres, qui annoncent l’intrigue des épisodes, évoquent le format du conte ou des albums pour enfant. Malgré cette forme en apparence enfantine, ces textes, relevant de l'absurde et de l'humour noir, abordent parfois des thèmes d'une grande violence. Plume est un personnage singulier « à qui il arrive toutes sortes de mésaventures surprenantes sans que cela modifie jamais sa résignation attristée et sans qu'il ose intervenir pour détourner le cours du destin. » Pierre ROBIN, Robert BRECHON, « MICHAUX HENRI - (1899-1984) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 février 2019. En témoigne son nom même : Plume est un être de pensée, sans consistance, qui n’a aucune volonté et aucune personnalité affirmée et subit en permanence son existence. « C’est le nom d'un personnage falot, éternelle victime des hommes et des événements, qui incarne l'angoisse de vivre. » On le suit dans un quotidien souvent absurde ou grotesque, à travers des rêveries, mais également dans ses voyages, un thème que Michaux abordera dans d'autres de ses œuvres comme Ecuador. Même si ces courts poèmes ressemblent à des récits, « ce que Michaux invente, ce n'est jamais une action, une intrigue (il n'est pas un conteur, même dans Plume), mais des êtres et surtout des manières d'être. » Michaux écrit ces textes dans une époque de foisonnement artistique, d'expérimentation et de déconstruction des règles établies en littérature. C’est une œuvre hybride du point de vue du genre, écrite dans l’entre-deux-guerres et qui fait beaucoup appel à l’humour pour questionner ou dénoncer de manière détournée certains comportements sociaux ou politiques de l’époque. Par ailleurs, le personnage a une large dimension autobiographique et reflète le mal de vivre et la souffrance de son auteur. Michaux le dit lui-même : « Oui, à cette époque de ma vie, Plume – tout Plume – était moi-même, Henri Michaux. » C.A. Hackett « Michaux and Plume », The French Review, Vol. XVII, , janvier 1963 , .
Inspirations de Plume Plume a souvent été rapproché de Charlie Chaplin. René Micha note dans un article : “On cherche querelle à Plume, La nuit des Bulgares sont typiquement chaplinesques : par la scénographie, les changements à vue, le déroulement en dents de scie, le pied de nez final René Micha, “Plume et les anges” in Henri Michaux, Editions de l’Herne, 1999, à 158 Les deux personnages semblent en effet subir avec légèreté et presque indifférence la dureté du monde extérieur, parfois cruel et incompréhensif à leur égard. Ils sont en décalage constant avec ce qui les entoure et vivent des aventures pour le moins désagréables, mais sans cesser de nous faire rire. Michaux a reconnu lui-même que Plume avait une parenté avec Charlie Chaplin, personnage qui le fascine et dont il parle dans son texte « Notre frère Charlie » Premiers écrits, Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, . Il ne contredit pas la remarque d'un critique qui voit un lien entre le personnage de Plume et la scène de La Ruée vers l'or où Charlot crève des oreillers de plume envahissant sa cabane, mais fait seulement remarquer qu'à cette époque son intérêt pour le cinéma a déjà diminué . Il confie à ce même critique l'origine du nom de « Plume », emprunté au récit d'Edgar Allan Poe, Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume . Les références au Danemark dans Dans les appartements de la Reine rappellent Hamlet, de Shakespeare « On y entend une référence à Hamlet, où le fils rivalise avec un père dénoncé comme usurpateur », LLewellyn Brown, L'esthétique du pli dans l'œuvre de Henri Michaux, lettres modernes minard, Bibliothèque des Lettres Modernes, Caen, 2007, . Un chercheur a également travaillé sur la parenté entre l'œuvre de Franz Kafka et celle d'Henri Michaux Claude-Edmonde Magny, « L'Univers d'Henri Michaux et de Kafka », Revue internationale, , octobre 1946,
Plume, Michaux et la question de l’identité Plume est souvent considéré comme un double d'Henri Michaux. Ce dernier a signé sous le nom « D'un certain Plume » Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, qui devient littéralement un « nom de plume »Notice de Plume précédé de Lointain Intérieur, Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998 , et Dubuffet a peint Plume en précisant : « Portrait d'Henri Michaux ». Le personnage de Plume aurait une tendance autobiographiqueNotice de Plume précédé de Lointain Intérieur, Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, , de l'aveu de Michaux lui-même : « Oui, à cette époque de ma vie, Plume- tout Plume- était moi-même, Henri Michaux. ». Plume est « un personnage qui figure notamment son incapacité [celle de Michaux] à être ou à faire semblant d’être selon les conventions des autres. » Jean-Claude MATHIEU, « Légère lecture de Plume » in Ruptures sur Henri Michaux, Payot, Paris, 1976 C’est lorsque Michaux perd son père et sa mère à quelques jours d’intervalle en 1929, qu’il se lance dans l’écriture et la création d'Un certain Plume. L’écriture joue pour lui un rôle thérapeutique : « Avec Plume, je commence à écrire en faisant autre chose que de décrire mon malaise. Un personnage me vient. Je m’amuse de mon mal sur lui. Je n’ai sans doute jamais été aussi près d’être un écrivain. » L'usage particulier et les fluctuations des pronoms dans Un certain Plume rappellent cette thématique de l'identité fluctuante et du double : le sujet des intrigues est parfois Plume, parfois « il », parfois « on », parfois « Pon », un double de Plume, parfois « je », et est même inclus dans un « nous » dans la dernière phrase du recueilChristine Van Rogger-Andreucci, « Les modalités du moi et de l'anonymat dans l'œuvre de Michaux : parcours à travers les pronoms », dans Plis et Cris du lyrisme, Henri Michaux, dir, Catherine Mayaux, éditions L'Harmattan, 1997, Paris, . Cette difficulté à fixer le sujet trouve un écho dans le reste de l'œuvre de Michaux, où on lit : « Mais bon Dieu ! qu'on me donne donc un substantif / un maître qualificatif, où je puisse me coller à jamais » « Toujours son « moi » » Qui je fus, Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, , mais aussi dans la vie de Michaux lui-même, qui change l'orthographe de son prénom à deux reprises, hésitant entre Henry et Henri Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, .
L’œuvre et son style La question du genre Roman, conte, fable Un certain Plume est un recueil de textes en prose, édité et vendu comme recueil de poésie, comme en témoigne sa réédition en 1985 dans la collection « Poésie/Gallimard ». Mais l’inscription de Plume dans le genre poétique ne va pas immédiatement de soi : c'est ce que soulignent les prospectus qui accompagnent sa publication en 1938 : « Certains appellent cela poésie. » et Michaux lui-même se méfiait du poème et de sa perfection close : « Rien n’est jamais définitivement circonscrit » écrit-il dans la postface de Lointain intérieur. En effet, il emploie volontiers un vocabulaire familier, son écriture est oralisée, son style concis, dépourvu d’ornements, et il adopte le parti pris, à première vue anti poétique, de la prose et de la narration. On pourrait croire à un recueil de nouvelles, voire à un roman divisé en chapitres dont Plume serait le personnage principal. Certains l’ont rapproché du roman picaresque Sur ce point, voir : Llewellyn Brown, L'Esthétique du pli dans l'œuvre d'Henri Michaux, Caen, Lettres modernes Minard, Bibliothèque des lettres modernes, 2007, ou du théâtre de saynètesSur le lien entre Un certain Plume et le théâtre, voir : Pierre Loubier, « Henri Michaux et l'arrière-théâtre », dans Plis et Cris du lyrisme, Henri Michaux, dir, Catherine Mayaux, Paris, éditions L'Harmattan, 1997, . On peut aussi le rapprocher du genre du conte par la grande part laissée au fantastique, ou par la façon dont les événements sont montrés comme “ en train de se produire” . Certains chapitres, comme « Dans les appartements de la Reine » ont également une parenté avec la fable, par la dénomination des personnages«Le Roi», «La Reine» dans Dans les appartements de la Reine, Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, et la présence d'une « morale » « Aventures terribles, quels que soient vos trames et vos débuts, aventures douloureuses et guidées par un ennemi implacable. » dans Dans les appartements de la Reine, Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, .
Poème en prose Mais c’est pourtant dans le genre du poème en prose qu' Un certain Plume semble trouver sa plus juste place. Les différents épisodes sont des poèmes fortement composés, ce qui est souligné aussi par leur brièveté. Ils sont très souvent structurés autour de constructions anaphoriques ou de refrains qui travaillent à le rythmer. Les répétitions de mots et les sonorités qui rendent également la prose musicale. Michaux porte une attention toute particulière au mot qui est travaillé dans sa matérialité même, ce qui caractérise pleinement l’écriture poétiqueMichel Sandras, Lire le Poème en prose, Dunod, Paris, 1995. Ainsi dans L‘Arrachage des têtes Œuvres Complètes d'Henri Michaux, édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1998, : « Car celui qui l’a reçue, les mains déjà baignées de sang, commence à avoir des soupçons et il commence à regarder comme quelqu’un qui attend des renseignements ». On peut y dénombrer cinq segments dont les trois centraux sont des octosyllabes. Les premières consonnes accentuées de chaque segment sont tour à tour des occlusives et des labiales. Ces alternances et ces symétries créent une régularité qui berce l’oreille. Outre les répétitions des quasi-homophones « comme » et « commence » , les sifflantes et les occlusives sont disséminées dans le paragraphe comme pour mieux se répondre. Ces effets d’échos et d’harmonie sonore sont encore renforcés par l’homéotéleute qui fait rimer « sang » et « renseignements ».