vignette|redresse=1.2|Perséphone ouvrant la ciste mystique (λίκνον μυστικών) qui contient les objets sacrés de l'initiation. Pinax (πίναξ) découvert dans le sanctuaire de Locri, , Musée national de la Grande-Grèce. La mystique ou le mysticisme est ce qui a trait à des mystères, au sens religieux, et relève principalement du domaine spirituel. Le terme désigne des expériences intérieures de l'ordre du contact ou de la communication avec une réalité transcendante non discernable par le sens commun.
« Mystique » vient de l'adjectif grec , de la même famille que le verbe qui signifie « initier aux mystères. », et que le nom , « chose secrète, cérémonie religieuse secrète. ». Bien qu'il remonte à l'Antiquité, le terme mystique n'est employé comme substantif (« la mystique ») que depuis le François Trémolières, « Mystique/Mysticisme » dans Régine Azria et Danièle Hervieu-Léger (dir.), Dictionnaire des faits religieux, Paris, PUF, Quadrige Dicos poche, 2010, Cette transformation sémantique qui atteste du moment lors duquel la mystique est devenue un objet pour la pensée, au , a été relevée pour la première fois en 1919 dans l'étude de... Dans les publications françaises, les données disponibles sur l'histoire du mot mystique sont principalement tirées de deux études datant l'une et l'autre de 1949 : Louis Bouyer, « Mystique. Essai sur l'histoire d'un mot », in Supplément de La Vie spirituelle, 15 mai 1949, et Henri de Lubac, Corpus Mysticum, L'Eucharistie et l'Église au Moyen Âge. Étude historique, Aubier, Paris 1949, réed, Cerf, 2010. . Avant cela, il n'existe que comme adjectif : est mystique ce qui relève de la connaissance du mystère ou d'un mystère.
La notion de mystique s'est développée dans le christianisme en rapport avec une conception biblique et plus particulièrement paulinienne selon laquelle le mystère s'identifie avec la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Avec le sens que reçoit l'adjectif mystique à partir de cette conception, c'est le christianisme dans son ensemble qui peut être considéré comme mystique. Le christianisme apparaît dans un contexte gréco-romain marqué par la présence de nombreux cultes à mystères dont la dimension initiatique trouve des échos dans l'initiation par les sacrements (mystérion en grec) et la catéchèse « mystagogiques » des premiers siècles. Par ailleurs, la théologie des Pères de l'Église relève largement de la philosophie néoplatonicienne dans laquelle la connaissance de Dieu est apophatique. Le traité De la théologie mystique rédigé en grec au par le pseudo-Denys l'Aréopagite s'inscrit dans cette tradition. À partir du , il exerce une influence considérable sur les auteurs latins. Au , des débats sur ce traité donnent lieu à une « théorie de la théologie mystique » notamment chez Jean de Gerson. Au Jean-Joseph Surin envisage la mystique comme une science, avec des observations qui comptent parmi les premières sur ce qui s'appelle désormais « la mystique ».
La réflexion sur la mystique s'est poursuivie du en débordant son tropisme chrétien. Depuis la fin du , dans l'étude comparée des religions, il est question de mystique pour le brahmanisme de l'Inde, la kabbale dans le judaïsme, le taoïsme en Chine... Le soufisme a été considéré d'abord comme le mysticisme de l'islam, faute de traduction occidentale, puis cette approche a été abandonnée.
Les tentatives de description ou d'explication sont nombreuses dans la première moitié du , où la mystique est objet de différentes théories en anthropologie, en psychologie, en sociologie et en philosophie. Dans la seconde moitié du , des œuvres d'auteurs chrétiens du sont traduites et analysées : les mystiques rhénans, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, entre autres : l'intérêt pour « la mystique » s'est élargi à l'étude de la tradition intellectuelle et religieuse qui l'a précédée.
À partir des années 1920, se pose la question de savoir si la mystique peut être athéeCf. Émile Poulat, L'université devant la mystique, Expérience du Dieu sans mode ou transcendance du Dieu d'amour, Salvator, Paris, 1999.. Jean-Claude Bologne, qui se définit comme athée, affirme avoir eu des expériences mystiquesJean-Claude Bologne, Le Mysticisme athée, Paris, Éditions du Rocher, 1995. . Pour Michel Hulin, des expériences mystiques peuvent se produire hors du cadre religieux. La mystique relève pour lui d'états modifiés de conscience Michel Hulin, La Mystique sauvage, Paris, PUF, 1993, p.23. . Des études ont été menées en ce sens dans le domaine des neurosciences depuis les années 1950« Expérience mystique et méditation : les corrélats neurobiologiques »..
Histoire sémantique et invention de la mystique L'adjectif et le nom
Le terme « mystique » est employé comme adjectif depuis l'Antiquité pour qualifier ce qui relève d'un mystère. Dans ce contexte, l'adjectif « mystique » correspond au nom « mystère » tandis que le nom commun « mystique » n'existe pas. Il ne peut alors être question, ni de « la mystique », ni « des mystiques ». L'usage du substantif « mystique » n'a commencé qu'à partir du . Ce constat est valable non seulement pour le français, mais aussi pour les autres langues, notamment le latin et le grec.
L'apparition tardive du substantif « mystique » permet de dater l'invention ou l'émergence de la mystique. Cette apparition est relevée au début du dans des études sur l'histoire sémantique du terme, semble-t-il pour la première fois en 1918 par un érudit écrivant sous le pseudonyme de SophroneSophrone, « Le mot mystique » dans le Bulletin des catholiques écrivains et publicistes, repris dans Revue pratique d'apologétique, t.28, 1919, . Lecture sur Gallica. En 1949, dans Corpus Mysticum, Henri de Lubac fournit une histoire très détaillée de l'évolution sémantique du terme « mystique » dans laquelle il montre que durant tout le Moyen Âge Henri de Lubac, Corpus Mysticum, L'Eucharistie et l'Église au Moyen Âge. Étude historique, Aubier, Paris 1949, réed, Cerf, 2010, . . Cette même année paraît aussi « Mystique, essai sur l'histoire d'un mot » de Louis BouyerLouis Bouyer, « Mystique. Essai sur l'histoire d'un mot », in Supplément de La Vie spirituelle, 15 mai 1949, . Les données de ces publications ont été reprises en 1982 par Michel de Certeau dans La Fable mystique. À sa suite, la mystique est désormais considérée comme moderne, en tant qu'elle n'apparaît dans le discours qu'à partir du .
Mystères et choses mystiques thumb|Mystères d'Éleusis, un des cultes à mystères dans la célébration duquel est présente une ciste mystique ou secrète. Dans le monde antique, le mot « mystère » () désigne des rites cachés à ceux qui n'y sont pas initiés, tandis que ce qui est mystique () est ce qui participe de cette initiation. C'est en ce sens que l'on appelle « cultes à mystères », les cultes d'initiation de l'Antiquité, tels que les mystères d'Éleusis, le culte de Mithra, de Sérapis Dans ces cultes, la présence d'une corbeille fermée, la ciste mystique, figurait la nécessité du secret.
Dans le Nouveau Testament, notamment dans les Épîtres de Paul, le terme , « mystère » désigne la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Cette révélation est, pour Paul, le secret de la Sagesse de Dieu, inaccessible à la sagesse des hommes, « scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs ». En lien avec ce que Paul appelle mystère, il a ensuite été question des « quatre sens de l'Écriture » dans l’exégèse chrétienne, notamment chez Origène et Clément d'Alexandrie qui distinguent le sens littéral, le sens allégorique, le sens moral et le sens mystique de l'Écriture. Le « sens mystique » est, conformément à l'usage courant du terme, ce qui est caché ou secret dans l'Écriture, ce qui n’apparaît pas directement à la lecture et qu'il s'agit de dévoiler. Dans une perspective chrétienne, la recherche du sens mystique de l'Écriture est plus précisément une démarche d’interprétation du Premier Testament qui vise à y rendre manifeste la présence de ce que Paul désignait comme le mystère, c'est-à-dire de montrer que toute la Bible parle de Jésus-Christ, de sa venue, de sa mort et de sa résurrection.
À la fin du , Grégoire de Nysse inaugure l'usage de qualifier de mystique la démarche de découverte et d’approfondissement de la foi qui suit la réception des sacrements. Pour le baptême et l'eucharistie notamment, il s'agit non plus seulement d'être initié préalablement, mais d'assimiler et de devenir dans l'expérience de ce que l'on a reçu. Pour désigner cette catéchèse, il est question de « mystagogie », tandis que le terme mystère en vient à désigner les sacrements. Toutefois, dans la tradition latine, c'est le terme sacramentum qui prévaudra, bien qu'il puisse être question du « mystère de l'autel » pour l'eucharistie.
En cohérence avec ce que Paul appelait le « mystère », la tradition chrétienne a développé une présentation de la vie du Christ déclinée en divers tableaux scéniques appelés « mystères ». Cette tradition perdure avec la méditation de ces mystères dans la récitation du rosaire, chaque mystère se rapportant à un épisode de la vie du Christ.
À partir du , le terme mystique est employé dans l'expression « corps mystique » (corpus mysticum) qui désigne dans un premier temps l'eucharistie comme « corps du Christ », puis l'Église elle-même. L'idée d'Église « Corps mystique du Christ » qui se fait dans l'eucharistie est représentée dans l'art avec les thèmes du « moulin mystique » et du « pressoir mystique ». L'expression Corpus mysticum désigne de façon paradoxale un « corps », dont la propriété première est d'être perceptible et mesurable, comme étant un « corps mystique », c'est-à-dire caché, qui n'est ni visible, ni commensurable par les sens ordinaires.
Le latin médiéval ne réserve pas les termes mysterium et mysticum à des usages religieux : le mot mysterium peut aussi désigner ce qui est couramment appelé mystère aujourd'hui, c'est-à-dire une chose secrète, difficilement connaissable ou compréhensible.
Le traité De la théologie mystique Durant le Moyen Âge, l'expression « théologie mystique » désignait non pas une discipline théologique particulière mais un traité intitulé De la théologie mystique. Ce traité a été écrit dans les années 500, probablement par un moine de Syrie qui a attribué son œuvre à Denys l'Aréopagite. Dans cette œuvre, l'usage du terme mystique porte l'accent sur l'incompréhensibilité du mystère, de sorte qu'une nuance apparaît dans le sens de l'adjectif « mystique », qui a commencé à qualifier autre chose que ce qui participe de l'initiation aux mystères. Dans la ligne d'une tradition philosophique platonicienne dont relève la théologie des Pères de l'Église, l'auteur du traité De la théologie mystique incite ses lecteurs à suivre la voie négative (la théologie apophatique). Il s'agit, à la suite de Platon, d'envisager Dieu non pas en disant ce qu'il est, ce qui est considéré comme impossible, mais en disant ce qu'il n'est pas. Cette recherche d'une connaissance de Dieu est chemin d'élévation qui va vers le silence parce qu'il tend à l'ineffable. Il s'agit d’accéder à la vision de Dieu (vision béatifique) qui n'est atteignable que dans « la Ténèbre plus que lumineuse du Silence », et d'atteindre l'union à Dieu.