Le nom d’assassinats de Rieseberg désigne le crime commis par les nationaux-socialistes peu après leur prise de pouvoir en 1933, et par lequel onze hommes furent assassinés par des membres de la SS le à proximité de la petite localité de Rieseberg, située près de Königslutter sur l’Elm, à quelque à l’est de la ville de Brunswick, dans l'État libre de Brunswick.
Dès cette même année 1933, ce crime eut un retentissement international grâce à une publication de Hans Reinowski, intitulée Terreur à Brunswick, parue simultanément en langues allemande, anglaise et française.
thumb|Terreur à Brunswick de Hans Reinowski, ouvrage de 1933.
Mise en contexte
Peu de temps après que les nationaux-socialistes se furent emparés du pouvoir en Allemagne le , il se produisit à Brunswick et dans l’État libre de Brunswick, comme dans de nombreuses régions d’Allemagne, des agressions contre les syndicalistes, les organisations catholiques de jeunesse, le Parti communiste d'Allemagne KPD, le Parti social-démocrate d'Allemagne SPD, etc., commises par des membres du parti nazi NSDAP et d’organisations affiliées ou proches, comme les SA, les SS, ou les Stahlhelm, Bund der Frontsoldaten (association d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale).
À Brunswick, le jeudi , des hommes du SA et de la SS, habillés en civil, s’en prirent à des opposants politiques. Le motif initial était la recherche de personnes ayant distribué des tracts illégaux peu de temps auparavant. Au cours de l'investigation, deux escouades SS se prenant l’une l’autre pour les personnes recherchées, eurent un accrochage à un carrefour du quartier ouvrier Eichtal à Brunswick et ouvrirent le feu l’une sur l’autre. Le SS Gerhard Landmann fut atteint mortellement au cours de l'accrochage. Cette version des faits fut confirmée en 1950 au cours du procès de l'affaire à l’encontre du SA Gattermann ; celui-ci, arrivé sur les lieux peu après la mort de Landmann, défendit, après avoir lui-même examiné l’emplacement et les circonstances des faits, la version selon laquelle des tirs amis avaient été cause de la mort de Landmann. Du reste, pour avoir affirmé cela, il fut réprimandé par le chef de la police de Brunswick et général SS (SS-Obergruppenführer) Friedrich Jeckeln, lequel s’était également rendu sur les lieux peu après l’incident.
Les « coupables » thumb|Le bâtiment à Brunswick, auparavant occupé par la mutuelle AOK, et utilisé en 1933 par la police supplétive comme lieu de « détention de sûreté » (Schutzhaft). Cependant, peu après l’incident, plusieurs personnes ou groupes de personnes, tels que p.ex. un brigadier-chef de la police de Brunswick, laquelle fut dépêchée sur les lieux, et Gattermann, chargé par Jeckeln d’enquêter sur l’affaire, tentèrent encore de reconstituer l’incident en accord avec les faits. Gattermann, après avoir entendu plusieurs hommes de la SS, parvint à la conclusion que le tireur ne pouvait se trouver que dans les rangs mêmes des SS. Ce fut également la conclusion d’un chef SS, par ailleurs secrétaire privé du ministre-président et ministre de l’Intérieur de Brunswick Dietrich Klagges, à la suite d’une enquête personnelle qu’il avait conduite, ainsi que d’un autre SS, qui transmit son rapport à Friedrich Jeckeln, qui à son tour le communiqua à Klagges.
Nonobstant ces données sans équivoque, Jeckeln et Klagges résolurent, contre toute évidence, d’imputer cet acte aux communistes, de maquiller les circonstances réelles de cette mort, et d’exploiter l’incident au bénéfice des objectifs politiques des nationaux-socialistes. Une procédure d’enquête officielle ne fut jamais engagée, et l’on s’employa activement à entraver toute tentative en ce sens. Par voie de la presse locale ainsi que par la propagande orale, l’on entreprit aussitôt d’en attribuer la culpabilité aux communistes.
La « vague Landmann »
Le commissaire de police de Berlin, le comte Wolf-Heinrich von Helldorf, avait un jour émis ce mot d’ordre : pour chaque national-socialiste tué auront à mourir dix marxistes. C’est, semble-t-il, dans l’esprit de cette maxime que l’on voulait procéder à Brunswick : immédiatement après la mort de Landmann fut lancée par Jeckeln une action de grande envergure visant à persécuter des adversaires politiques en usant du prétexte de suivre les traces des assassins fugitifs du SS. Cette opération, nommée « vague Landmann » (Landmann-Welle), du nom du décédé, ne se limita pas à la ville de Brunswick, mais s’étendit sur tout l’État libre alentour.
Plusieurs centaines de personnes, les suspects habituels des nationaux-socialistes, furent ainsi arrêtées et conduites dans un immeuble qui avait naguère appartenu à la mutuelle AOK, puis avait été occupé par les SA, et converti pour l’occasion en prison de « détention de sûreté » (Schutzhaft) ; certains des détenus y furent torturés pendant plusieurs jours, afin de leur extorquer des renseignements ou des aveux. Parmi eux figurait l’employé Alfred Staats, âgé de 20 ans et membre du parti communiste allemand KPD, torturé tant et si bien qu’il finit par avouer avoir assassiné Landmann. À la suite de cet « aveu » extorqué, Jeckeln envisagea tout d’abord de faire pendre publiquement Staats sur le Nussberg (butte à la lisière de la ville de Brunswick) le jour même de l’enterrement de Landmann ― enterrement qui fut mis en scène avec force pathos par la NSDAP de sorte à en faire un événement politique de première grandeur. Cependant Klagges rejeta cette idée. Alors Jeckeln, de sa propre initiative, donna l’ordre de sélectionner, dans l’immeuble de l’AOK, d’autres détenus susceptibles de servir, conjointement avec Staats, à poser un exemple.
Les assassinats
Le lieu du crime
Jeckeln choisit, pour emplacement de ces exécutions exemplaires, le domaine Pappelhof, près du village de Rieseberg (municipalité de Königslutter), à quelque à l’est de Brunswick. Jusqu’au , date à laquelle les nationaux-socialistes confisquèrent l’ensemble des biens des syndicats pour les mettre au service de leurs objectifs politiques, le domaine de Pappelhof, qui se situe à l’écart de la localité, dans la lande de Rieseberg, avait été la propriété d’un syndicat et avait fait office de séjour de vacances pour enfants d’ouvriers.
Le , les prisonniers furent emmenés en camion au Pappelhof. Un témoignage de 1950 indique que l’après-midi de ce même jour ne se trouvaient dans le domaine, outre les prisonniers, que les deux SS Meyer et Adler, ainsi que le couple de concierges et leur fille.
Selon la déposition du couple, les prisonniers furent, plusieurs heures durant, maltraités de la pire manière par les deux SS. Finalement, vers 23 heures, on vit pénétrer dans le domaine une automobile, dont descendirent quatre à cinq personnes, qui entreprirent sans délai d’exécuter les prisonniers. Quelques jours plus tard, les corps furent ensevelis à la hâte au cimetière de Rieseberg, dans des tombes sans identification.
Les victimes right|thumb|Plaque commémorative en hommage aux dix victimes Il s'agissait de : Hermann Behme (né en 1884 dans les environs de Salzgitter), tourneur, membre de la ligue Spartakus et du KPD, employé de la firme MIAG à Brunswick, où il était président du conseil d’entreprise ; Julius Bley (né en 1890 à Cologne), ouvrier d’imprimerie et membre du KPD ; Hans Grimminger (né en 1899 à Brunswick), mécanicien à la MIAG, membre du KPD ; Kurt Heinemann (né en 1906 à Echternach, Luxembourg), tailleur à Schöningen, membre du KPD et juif ; Reinhold Liesegang (né en 1900 à Güsten), soudeur chez Voigtländer (fabricant de matériel photographique), syndicaliste et membre du KPD ; Wilhelm Ludwig (né en 1888 à Brunswick), cheminot et membre du KPD ; Walter Römling (né à Brunswick), ouvrier à la MIAG (où il siégeait au conseil d’entreprise), tour à tour membre du SPD, de la ligue spartakiste et du KPD ; Gustav Schmidt (né en 1908 à Holzwickede, dans la Ruhr), étudiant à Brunswick et membre du mouvement des étudiants socialistes ; Alfred Staats (né le à Brunswick), employé de bureau et membre du KPD ; Willi Steinfass (né en 1892 à Brunswick), ouvrier non qualifié travaillant à la MIAG, membre du KPD.
Au moment d’exhumer les corps des victimes en 1953, vingt ans après les assassinats, l’on découvrit un onzième corps, dont on ignorait l'existence, et dont l’identité n’a à ce jour pu être établie avec certitude.
Tentatives avortées de camouflage
À l’intention de l’opinion publique, qui, durant les journées suivant la mort de Lanzmann, avait déjà été influencée idéologiquement dans le sens du parti sous l’effet de la propagande nazie et d’articles de journaux dans la presse manipulée par les nationaux-socialistes, il fut alors suggéré que la mort des « détenus de sûreté » était le fait d’« inconnus », désireux de venger la mort du SS. Néanmoins, en raison du nombre élevé de personnes impliquées et des nombreux témoins, non seulement à Rieseberg même, mais aussi à Brunswick et à d’autres endroits, l’on ne put empêcher, peu de temps après le , des rumeurs de circuler sur les circonstances réelles des assassinats, et il apparut bientôt impossible d’occulter ou de falsifier le déroulement réel des événements.
Gattermann déclara en 1950 que Jeckeln arriva à Pappelhof peu près minuit, c’est-à-dire le . Il fut suivi peu de temps après par la police criminelle de Brunswick, qui désirait enquêter sur l’« attaque armée » et le décuple meurtre qui lui avaient été signalés par la SS. Enfin arriva sur les lieux également le procureur Rasche de Brunswick. Bien que le tribunal d’instance de Königslutter ainsi qu’un inspecteur judiciaire eussent dressé procès-verbal et que la police criminelle eût commencé son travail sur le lieu des faits, le procureur Rasche fit en sorte que le parquet de Brunswick ne reçut aucune lettre officielle et, par conséquent, n’engagea aucune action. Le procès à l’encontre du ministre-président Dietrich Klagges, tenu à Brunswick en 1950, mit au jour que celui-ci de même avait aidé à contrecarrer les poursuites contre les auteurs du crime.
Brimades contre les familles des victimes
Le , le KPD diffusa à Brunswick un tract dans lequel étaient dénoncés les assassinats de Rieseberg. Cependant, à ce moment, il n’était pas connu encore, même des communistes, quelles personnes faisaient partie des victimes. Il avait été supposé tout d’abord que figurait parmi elles l’ancien ministre-président de l’État libre de Brunswick, Heinrich Jasper, qui était depuis la prise de pouvoir par les nazis sujet à de graves menaces (il fut du reste assassiné peu avant la fin de la guerre, le , au camp de concentration de Bergen-Belsen). Le , surgit un nouveau tract du KPD, dans lequel furent révélés les noms de quatre des dix victimes.
Les familles ne furent avisées du séjour et du sort des victimes que quelques semaines après le crime, début août, par voie d’une lapidaire communication officielle. Le texte, invariablement le même, était libellé comme suit:
Toutefois, il fut impossible de maquiller le crime, et a fortiori de le dissimuler, au contraire : il ressort nettement du rapport de la « Commission d’enquête sur la situation des prisonniers politiques », publié fin 1933 non seulement en langue allemande, mais aussi en langues anglaise et française, que les faits avaient été rapidement et largement connus du public. Ainsi, l’on admettait, dès cette époque, que Landmann avait été abattu par ses propres compagnons de la SS, que ce fût intentionnellement ou par mégarde, et que les nationaux-socialistes avaient tenu à saisir l’occasion au vol pour régler les comptes de l’opposition politique ― en l’espèce le KPD et le SPD ― et de la discréditer. L’on savait d’autre part que les corps avaient été enfouis à la hâte au cimetière de Rieseberg.