La pensée complexe est un concept épistémologique proposé par le philosophe et sociologue Edgar Morin. Elle ne se réduit ni à la science ni à la philosophie, mais permettrait leur communication en opérant la navette de l’une à l’autre. Le mode complexe de pensée peut avoir une utilité pour aborder des problèmes organisationnels, sociaux et politiques. La pensée qui affronte l’incertitude peut éclairer les stratégies dans un monde devenu incertain. La première formulation de la pensée complexe date de 1982 dans le livre Science avec conscience de Morin :

Ce concept exprime une forme de pensée acceptant les imbrications de chaque domaine de la pensée et la transdisciplinarité. Le terme de complexité est pris au sens de son étymologie « complexus » qui signifie « ce qui est tissé ensemble », dans un enchevêtrement d'entrelacements (plexus).

Apparition de la notion Selon trois auteures canadiennes, Dodeler, Albert et Tremblay , c’est à partir de 1960 et à l’occasion d’un séjour de deux ans en Amérique du Sud, qu’Edgar Morin élabore la pensée complexe. Plus tard, il élaborera ce qui est devenu la pensée complexe dans un ouvrage en six tomes, intitulé La Méthode. Ce travail sera traduit en vingt-sept langues et publiée dans quarante-deux pays et propose de répondre à la question «Comment penser la complexité ?» Morin part d’une dénonciation de ce qu’il qualifie de « paradigme de simplification », qui tend à réduire et disjoindre les objets pour créer de la connaissance. Ce paradigme, selon lui détruit les ensembles, dissocie les objets de leur environnement, néglige le lien qui associe l’observateur à la chose qu’il observe . Il veut remplacer ce mode de pensée par le « paradigme de complexité » (Morin, 1995, p. 106). Il préconise d’arrêter de découper les champs de connaissances en disciplines compartimentées, pour appréhender le monde, ce que Morin qualifie de mode de reliance c’est-à-dire d’une pensée qui ne sépare pas, mais qui préfère rendre solidaires les personnes, les éléments, les idées, les disciplines, les concepts. « La notion de reliance, inventée par le sociologue belge Marcel Bolle De Bal donnant une valeur substantive à ce qui n’était conçu qu’adjectivement, et en donnant un caractère actif à ce substantif. « Relié » est passif; « reliant » est participant, « reliance » est activant.

Définition d'Edgar Morin Edgar Morin déclare avoir découvert cette notion dans la définition de la complexité issue de l'œuvre de W. Ross Ashby..

Principes Il convient davantage de parler de pensée complexe que de « pensée critique », puisque la pensée complexe englobe les trois modes de pensée : critique, créative et responsable. Les critères de la pensée critique sont les suivants : guidée par des critères particuliers, guidée par les procédures, auto-correctrice et sensible au contexte. Les critères de la pensée créative sont : guidée par des critères parfois contradictoires, heuristique, orientée davantage vers les résultats, auto-transcendante (synthétique), gouvernée par le contexte dans lequel elle apparaîtLipman, M. (1995). Good Thinking. Inquiry, XV (2), . Quant à la pensée responsable, c’est une pensée qui présuppose une communication dialogique, une ouverture à l’autre et aux divergences et une volonté de changementLipman, M. (1996). . Communication présentée au colloque North American Association for Community of Inquiry (NAACI), Oaxaca: Mexique, avril..

Le passage de la pensée simple (deviner, préférer, croire…) à la pensée complexe (proposer des hypothèses de solution, créer des relations, rechercher des critères, s'appuyer sur des justifications valides, s'auto-corriger…) n'advient qu'à la suite d'un apprentissage systématique et requiert un environnement adéquatLipman, M. (1991). Thinking in education. Cambridge, MA: Cambridge University Press..

Structure d'ensemble de la pensée complexe Edgar Morin présente sa « pensée complexe » comme bâtie en 3 étages. D'abord trois théories : la théorie de l'information ; la cybernétique ; la théorie des systèmes. Ce premier étage lui fournit la notion d'organisation. À cette première couche, il ajoute la notion d'incertitude et de l'ordre issu du désordre qu'il résume par la formule : ordre/désordre/organisation. Ce deuxième étage lui procure la notion d'auto-organisation. À quoi il ajoute encore trois principes qui lui sont propres : le « principe dialogique » ; le « principe de récursion » ; le « principe hologrammatique »..

Principes sous-jacents Edgar Morin invite à réformer la pensée et à entrer dans un paradigme de complexité ou encore à se doter d'une épistémologie complexe. Il se base pour cela sur plusieurs principes :

La théorie de l'information permet selon Edgar Morin Morin Edgar, 1995, Penser la complexité in Sciences humaines, , février 1995..

De la cybernétique, Edgar Morin retient l'idée de rétroaction, introduite par Norbert Wiener. La boucle de rétroaction (appelée feedback) joue le rôle d'un mécanisme amplificateur, par exemple, dans la situation de la montée aux extrêmes d'un conflit armé. La violence d'un protagoniste entraîne une réaction violente qui, à son tour, entraîne une réaction encore plus violente. Le principe de récursion organisationnelle est, quant à lui, une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et cause(s) de ce qui les produit. Ainsi le processus de reproduction animale (ou du vivant en général) est entièrement dépendant des individus qu'elle produit pour se perpétuer.

Selon la théorie des systèmesMartin, J. (2017) Theory and Practical Exercises of System Dynamics et le fait que « le tout est plus que la somme des parties », . En outre, il note que .

Le principe est le suivant : le tout est composé de parties et est supérieur à la somme de ses parties, étant sui generis (au sens durkheimien), il est donc une unité. Cependant ce tout est composé d'unités (ou parties) qui sont diverses. Donc, il y a de la diversité dans l'unité, comme il y a de l'unité dans la diversité.

L'« auto-éco-organisation », principe qu'il a créé en se basant sur le concept d'auto-organisation, est la capacité d'un système à être autonome et à interagir avec son environnement. Par exemple, il remarque que .

Le principe dialogique, qui assemble deux notions opposées et pourtant indissociables (par exemple le phénomène de la dualité onde-corpuscule) permet d'assembler des notions antagonistes et d'ainsi penser des processus complexes.

Selon le troisième principe, dit hologrammatique ou hologrammiqueVoir sur ressources-cla.univ-fcomte.fr, page 265., . L'exemple le plus courant est le patrimoine génétique d'un individu qui se retrouve dans chaque cellule qui le compose, ou encore la société dans son entièreté est présente dans chaque personne, du fait de sa langue, sa culture, des normes sociales qu’elle fait vivre au quotidienNadia Lazzari Dodeler, Marie-Noëlle Albert et Diane-Gabrielle Tremblay, « Simplicité et complexité des crises à la lumière du paradigme de la complexité d’Edgar Morin », Revue Interventions économiques [En ligne], 69 | 2023, mis en ligne le 05 novembre 2023, consulté le 27 février 2024. URL : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/23151 ; DOI : https://doi.org/10.4000/interventionseconomiques.23151.

Morin a mis plus tardivement en évidence un principe qu’il nomme «auto-éco-organisation» : tout être vivant ne peut être compris que parce qu’il s’autonomise et s’éco-organise pour exister. En d’autres termes, un être vivant ne peut être pensé que dans, contre ou avec son environnement, c’est-à-dire son auto-écologieVallejo-Gomez, N. (2008). La pensée complexe : Antidote pour les pensées uniques. Entretien avec Edgar Morin, Synergies Monde, numéro 4, pp.249-262..

Le principe dialogique relie deux éléments apparemment contradictoires, mais complémentaires. Par exemple, dans le cas des systèmes vivants, la vie porte en elle continuellement la mort.

Le principe de la réintroduction du connaissant dans toute connaissance est primordial selon Morin. Il s’agit d’inclure la réflexivité du sujet sur ses interdépendances avec l’environnement socio-historique. Toute connaissance doit être « connaissance de la connaissance » et contenir une autoréflexivité et une auto-critique.

Notes et références

Voir aussi Bibliographie . . . . Brunelle, J., Drouin, D., Godbout, P., Tousignant, M. (1988). La supervision de l’intervention en activité physique. Montréal: Gaétan Morin. Bullough, R and Gitlin, A. (1991). . Daniel, M.F. (1998). . Quest, 50 (1), 33-59. Daniel, M.F. (1997). . Creative and Critical Thinking, 5 (2), 24-47. Daniel, M.-F. (1992) Reflections on teacher formation: when school and university enter together in a process of continuous thinking. Analytic Teaching, 12 (2), 39-45. Dewey, J. (1910/1933). How we think. Lexington, MA: D.C. Heath Dewey, J. (1916/1983). Démocratie et éducation (trans. G. Deledalle). Artigues-près-Bordeaux: L’Âge d’Homme./ Democracy and education. New York: MacMillan. Ennis, R. (1993). Critical thinking assessment. Theory into Practice, 32(3), 179-186. Fernandez-Balboa, J.M. (1995). R. Quest, 47, 91-114. Freire, P. (1985). South Hadley, MA: Bergin and Garvey Publishers. Garnier, C. et al. (dir.) (1991). Après Vygotski et Piaget. Bruxelles: Université De Boeck. Giroux, H. (1990). Rethinking the boudaries of educational discourse: Modernism, postmodernism and feminism. College Litterature, 17(2-3), 1-51. Lipman, M. (1996). . Communication présentée au colloque North American Association for Community of Inquiry (NAACI), Oaxaca: Mexique, avril. Lipman, M. (1995). Good Thinking. Inquiry, XV (2), 37-41. Lipman, M. (1991). . Cambridge, MA: Cambridge University Press. Lipman, M., A.M. Sharp and F. Oscanyan. (1980). Philosophy in the classroom. Philadelphia, PA: Temple University Press. Ministère de l’éducation du Québec. (1994). La formation à l’enseignement. Les stages. Québec: Gouvernement du Québec. McPeck, J. (1991). What is learned in informal logic? Teaching Philosophy, 14, 25-34. Miller, D. M. (1984). Philosophy: Whose business? Quest, 36, 26-36. . Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Edgar Morin . O’Loughlin, M. et Campbell, M.B. (1988). Teacher preparation, teacher empowerment, and reflective inquiry: A critical perspective. Teacher Education Quarterley, 15, . Richert, A. (1990). . Journal of Curriculum Studies, 22, 509-527. Rovegno, I. (1995). Theoretical perspectives on knowledge and learning and a student teacher’s pedagogical content knowledge of dividing and sequencing subject matter. Journal of Teaching in Physical Education, 14, 284-304. Schleifer, M., Lebuis, P., Caron, A., Daniel, M.-F. (1995). Philosophy for children teachers as collaborative researchers. Analytic Teaching, 16 (1), 23-27. Sebren, A. (1995). Preservice teachers’ reflections and knowledge development. Journal of Teaching Physical Education, 14, 262-283. Tsangaridou, N. and M. O’Sullivan. (1994). . Journal of Teaching in Physical Education, 14, 13-33. Vygotsky, L. (1962/1984). Thought and language (trans. E. Hanfmann, G. Vakar). Cambridge: The M.I.T. Press. Zeichner, K. and B. Tabachnick. (1991). Reflections on reflective teaching. In B.Tabachnich and K. Zeichner (dirs.) Issues and practices in inquiru-oriented teacher education (). London: Falmer Press. .

Articles connexes Analyse systémique Complexité Système complexe Auto-organisation

Liens externes

Les Matrices épistémiques modélisent au plan cognitif l'essentiel des notions de la Pensée complexe.

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