vignette|droite|Localisation de l'Élam (limites approximatives).
L'Élam ou Hatamti est un pays de l'Antiquité occupant la partie sud-ouest du plateau Iranien, autour des actuelles provinces d'Ilam, du Khouzistan et du Fars, qui correspondent à ses deux principales régions, celle de Suse et celle d'Anshan/Anzan. Le pays élamite, attesté par des textes allant de la fin du au , recouvre des réalités géographiques et politiques différentes pendant sa longue histoire. Il est parfois divisé en plusieurs entités politiques, surtout jusqu'au , mais aussi plusieurs fois par la suite, et il connait par contre des phases d'unification, sous l'impulsion de puissantes dynasties (notamment les Sukkalmah, Igehalkides, Shutrukides), surtout au
À partir du , l'Élam se réduit à sa partie occidentale, autour de la Susiane, la partie orientale étant occupée par les Perses, qui lui donnent le nom qu'elle a gardé depuis (Perse / Fars). Le pays élamite perd son autonomie politique après son combat contre l'Assyrie et sa conquête par les Perses, même s'il semble avoir revécu plusieurs siècles plus tard avec le royaume d'Élymaïde. Des survivances de cet ancien pays et de son peuple semblent encore attestées jusqu'au début du
L'histoire de l'Élam est difficilement dissociable de celle de la Mésopotamie voisine, qui exerce sur ces territoires une forte influence. Les sources mésopotamiennes sont essentielles pour redécouvrir la civilisation élamite, complétées par celles provenant de sites de la région, avant tout de Suse. Elles laissent apparaître un ensemble de régions hétérogènes présentant des originalités culturelles (perceptibles dans le culte religieux et l'art), mais beaucoup d'aspects restent obscurs en l'état actuel des connaissances scientifiques (par exemple l'organisation politique, les activités de production, la mythologie).
Conditions d'études et problèmes de définition
Redécouverte, études et documentation disponible vignette|gauche|L'inscription de Behistun ayant permis des avancées majeures dans le déchiffrement du cunéiforme et la redécouverte de la langue élamite. vignette|gauche|Site de Suse, avec la localisation des principales zones de fouilles pour la période élamite.
Depuis sa disparition dans l'Antiquité, le royaume élamite avait sombré dans l'oubli, en dehors de quelques mentions dans la BibleLes Élamites sont encore cités dans les Actes des Apôtres, dans la seconde moitié du : Ac 2,9. , qui la connaissait comme la capitale de l'empire perse achéménide. Des textes cunéiformes en élamite sont copiés par des voyageurs européens dès le , sur des sites de Perse d'époque achéménide, où ils font partie d'inscriptions trilingues (aux côtés du vieux perse et de l'akkadien), inscriptions autour desquelles tourna l'épopée du déchiffrement du cunéiforme, dans la première moitié du , telles que la fameuse inscription de Darius à Behistun. Peu attestée par d'autres inscriptions, et impossible à rattacher à des langues connues, l'élamite suscite peu d'intérêt dans les premiers temps de la redécouverte des civilisations du Proche-Orient ancien. Les premières avancées appréciables sont publiées par Franz Heinrich Weissbach en 1890. Les chercheurs de cette période ont aisément identifié la moderne Shush comme étant la Suse antique, et localisent ainsi l'Élam, qui lui est souvent associé, au Khouzistan.
Les premiers pans de l'histoire de l'Élam sont reconstitués à partir des traductions de textes provenant des sites mésopotamiens, notamment les métropoles assyriennes (en premier lieu Ninive), puis celles du sud mésopotamien (Girsu, Uruk). L'Élam est depuis essentiellement perçu par le prisme des sources mésopotamiennes, comme un « » des royaumes du Pays des deux fleuves. Les premières fouilles sur l'ancien Élam se dirigent logiquement vers Suse à la fin du . Menées dans la première moitié du par des équipes françaises, dont les directeurs (surtout J. de Morgan puis R. de Mecquenem) sont peu soucieux de mettre au jour des bâtiments, qu'ils ont de toute manière beaucoup de mal à identifier en raison de leur méconnaissance de l'architecture en brique crue, elles mettent au jour une moisson d'objets et d'inscriptions de la période élamite, pour la plupart conservés au musée du Louvre à l'heure actuelle, qui constituent encore l'essentiel de la documentation pour étudier l'histoire élamiteM.-J. Stève, F. Vallat et H. Gasche, « La découverte de Suse : les données archéologiques », dans col. 375-403.. Les résultats des fouilles françaises à Suse et dans sa région ont été publiés dans la longue série des Mémoires de la Délégation en Perse (MDP). Les études des premières décennies du permettent la mise au point des premières tentatives de synthèse de l'histoire élamite, conscientes des lacunes de la documentation disponible G. Cameron, History of Early Iran, Chicago, 1936 ; C. Huart et L. Delaporte, L'Iran antique, Élam et Perse et la civilisation iranienne, Paris, 1943.. La découverte à Persépolis, dans les années 1930, de milliers de tablettes administratives en élamite et datées de l'époque achéménide ne conduit pas dans l'immédiat à une amélioration des études élamites, car elles ne sont publiées qu'à partir des années 1960, beaucoup restant encore inédites.
vignette|droite|La ziggurat de Chogha Zanbil et un espace cultuel construit à ses pieds.
La mise au jour de nouveaux sites après 1945 donne l'occasion d'un élargissement de la documentation et d'un approfondissement des connaissances sur l'Élam. Chogha Zanbil est fouillé par les équipes françaises de R. Ghirshman, œuvrant conjointement à Suse (à de là) entre 1951 et 1961. Ils y découvrent des inscriptions et œuvres d'art, y établissent les premiers relevés convenables de monuments élamites, notamment d'une impressionnante ziggurat. À partir de 1965, une équipe iranienne, dirigée par O. Negahban, fouille un autre site proche de Suse : Haft-Tappeh, où elle met au jour un complexe monumental et des tablettes de nature variée. Un grand changement vient des campagnes de fouilles menées dans le Fars par une équipe de l'Université de Pennsylvanie, sous la direction de W. Sumner, entre 1971 et 1978, sur le site de Tell-e Malyan, qui s'avère être l'antique Anshan/Anzan, une des principales capitales des rois élamites, aux côtés de Suse, encore que les résultats des fouilles aient été peu spectaculaires comparés à ceux des sites du Khouzistan. Cela permet cependant une révision de la vision géographique de l'Élam, que la recherche ne limite plus au seul Khouzistan, mais étend considérablement plus à l'est, offrant une nouvelle perception de l'histoire élamite, en prenant mieux en compte sa dimension montagnarde, qui reste cependant peu documentée en dehors de Malyan et de sanctuaires rupestres comme Kurangun, qui font l'objet d'études dans les années 1980. Parallèlement, l'étude de la langue élamite a progressé, même si la documentation écrite provenant de Suse n'a été que peu étudiée depuis sa publication.
Des synthèses récentes ont pu offrir une vision de l'histoire élamite plus centrée sur cette civilisation étudiée pour elle-mêmeAvant tout et . W. Hinz, Das Reich Elam, Stuttgart, 1964 figure comme précurseur. Voir aussi E. Carter et M. W. Stolper, Elam: Surveys of Political History and Archaeology, Berkeley, 1984., mais divers problèmes demeurent, comme une grande incertitude dans la reconstitution de la géographie de l'ancien Élam, le manque de sites bien connus en dehors de la Susiane, ce qui conduit à une surreprésentation de cette région, et le poids toujours prépondérant de la documentation mésopotamienne, pour une reconstitution de l'histoire élamite qui donne souvent une vision biaisée de celle-ci.
Définition vignette|droite|Localisation des principaux sites archéologiques élamites, et leur situation par rapport à ceux de la Basse Mésopotamie.
Le terme Élam employé actuellement est, comme de nombreux noms géographiques du Moyen-Orient antique, présent dans le texte biblique, notamment la Genèse, ou les livres de Jérémie et de Daniel. Il s'agit d'un emprunt au terme akkadien identique Elam, peut-être lui-même dérivé de l'élamite Ha(l)tamti, à moins que ce soit ce dernier qui soit emprunté à l'akkadien. Cette hypothèse d'un lien de parenté entre l'exonyme Élam et l'endonyme Hatamti n'est pas partagée par tous les spécialistes.. Les Sumériens du anciens désignent les régions du Sud-Ouest iranien (pas seulement élamites) sous le terme NIM, « élevé », en raison de leur topographie montagneuse, qui contraste avec la platitude de leur propre pays. Quoi qu'il en soit, ces termes employés par les Mésopotamiens pour désigner une région extérieure, ou bien par les rois élamites pour en présenter une vision unificatrice idéalisée, ne doivent pas masquer le fait que durant toute son existence l'Élam est un ensemble hétérogène de micro-régions ayant leur propre identité, et souvent une autonomie politique (voire un langage propre), conditions sans doute facilitées par le cloisonnement des vallées montagnardes. Au cours de son histoire, l'Élam a pu être unifié par des souverains puissants, notamment au , mais il n'a jamais constitué un ensemble homogène politiquement et culturellement. Du reste, l'« élamicité » est difficile à déceler : il y a bien des divinités qui peuvent être caractérisées comme « élamites », mais celles-ci ont en fait un ancrage régional marqué (il y a un groupe de divinités de Suse, un autre d'Anshan, etc.) ; la langue élamite, isolat linguistique peut-être apparenté à des langues dravidiennes, est connue par des tablettes et inscriptions cunéiformes qui ne disent pas grand-chose de son emploi en tant que langue parlée, et de la possible présence de dialectes régionaux.
Une question liée à cette hétérogénéité de l'espace élamite est le lien entre ses deux principaux centres aux périodes historiques, Suse et Anshan. La première est située dans une région de plaine, la Susiane (actuel Khouzistan) qui présente des conditions écologiques similaires à la Basse Mésopotamie, dont elle peut être vue comme une extension orientale. Elle a présenté tout au long de l'Antiquité des affinités culturelles fortes avec cette dernière, et sa population semble en grande partie parler la même langue que les Mésopotamiens : l'akkadien (au moins au ). C'est dans cette région que l'emploi du cunéiforme est le plus attesté, et que la documentation archéologique est la plus importante, ce qui n'est pas lié uniquement aux conditions de la recherche, mais reflète sans doute une réalité antique : cette région est la plus urbanisée et lettrée de l'Élam. Le pays d'Anshan (en gros l'actuel Fars) est en revanche un pays montagnard, peuplé en majorité de semi-nomades ne disposant pas d'établissements permanents, et n'employant que très peu l'écriture, ce qui explique pourquoi il est peu documenté. Cette différence a souvent été vue comme une dualité. Pour P. Amiet, l'histoire élamite alterne ainsi entre des phases durant lesquelles l'influence mésopotamienne est forte, et d'autres durant lesquelles domine celle des montagnards du « Haut-Pays », vu comme proprement élamite. La documentation de la Susiane est un baromètre indiquant ces influences, car cette région balance entre les deuxP. Amiet, « Sur l'histoire élamite », dans Iranica Antiqua XXVII, 1992, .