Philippe d'Évreux ( – ), surnommé « le Noble » ou « le Sage », est comte d'Évreux et, du chef de son épouse, roi de Navarre de 1328 à sa mort, sous le nom de . Bien qu'il ne soit à sa naissance qu'un membre d'une branche cadette de la famille royale française, il parvient à gagner de l'importance lorsque la lignée des Capétiens directs s'éteint et acquiert, au nom de son épouse , le trône ibérique et plusieurs fiefs français.

L'avènement de Philippe et Jeanne met fin à l'union personnelle qui existe entre la France et la Navarre depuis 44 ans. Bien qu'ils aient tous deux une revendication importante à la couronne de France, Philippe et Jeanne deviennent des puissants vassaux du roi . Les deux époux règnent avec efficacité et énergie sur leur trône navarrais. Malgré les réticences des Navarrais à accepter Philippe comme roi aux côtés de Jeanne, il est en particulier crédité d'avoir amélioré la législature de son royaume. Le couple réside principalement dans ses domaines en France mais passe suffisamment de temps en Navarre pour y être populaire.

Philippe soutient activement son cousin Valois dans les premières années de la guerre de Cent Ans. Pendant son règne avec son épouse, Philippe renoue également des relations avec les royaumes d'Aragon et de Castille, voisins ibériques de la Navarre. Habité depuis plusieurs années par le souhait de partir en croisade, il part en 1343 à la guerre menée contre le royaume de Grenade, où il succombe à la maladie.

Biographie Succession capétienne Philippe est le fils de Louis d'Évreux, fils du roi de France par sa seconde épouse Marie de Brabant. Louis est le fondateur de la maison d'Évreux tandis que son épouse Marguerite d'Artois appartient à une autre branche des Capétiens directs, la maison d'Artois. Les Évreux sont impliqués dans les négociations entourant la succession du roi de France , neveu de Louis d'Évreux. À sa mort soudaine en 1316, n'a qu'une fille, Jeanne. Cette situation sans précédent met fin au « miracle capétien ». La famille maternelle de Jeanne, la maison de Bourgogne, revendique la couronne de France en son nom, mais c'est en définitive l'oncle paternel de la jeune fille qui accède au trône sous le nom de . Ce dernier écarte également la jeune Jeanne de la succession au royaume de Navarre, qui a été incorporée à la France par la reine , mère de et .

est finalement contraint de négocier le statut de sa nièce. Lui et la famille maternelle de Jeanne parviennent à un accord le . Philippe propose le mariage de la jeune Jeanne avec Philippe d'Évreux, pour une dot de 15 000 livres et le droit d'hériter de la Champagne et de la Brie si le roi Philippe vient à mourir sans descendant mâle. Une dispense papale est nécessaire pour le mariage de Jeanne et de Philippe d'Évreux, car Jeanne a à peine 7 ans au moment des noces. Le mariage entre Jeanne de Navarre et Philippe d'Évreux est célébré le . Jeanne est ensuite confiée à la garde de la reine Marie de Brabant, la grand-mère de Philippe d'Évreux qui vit retirée dans son douaire à Mantes. Bien qu'ils vivent alors l'un près de l'autre, Jeanne et Philippe ne sont pas élevés ensemble en raison de leur différence d'âge. Leur mariage n'est consommé qu'en 1324. De son côté, le jeune Philippe d'Évreux hérite à la mort de son père Louis en 1319 du comté d'Évreux en Normandie. Comme il est âgé de seulement 13 ans, son oncle Charles de Valois est chargé de l'administration de ses terres jusqu'à sa majorité.

vignette|gauche|Philippe d'Évreux rend hommage à pour ses fiefs en France. meurt sans héritier mâle en 1322 et est remplacé sur le trône par son frère . Ce dernier épouse en 1324 Jeanne, une des sœurs cadettes de Philippe d'Évreux. Charles meurt lui aussi sans héritier mâle le , ce qui met fin à la ligne des Capétiens directs. Depuis la mise à l'écart des femmes en 1316 puis en 1322, la succession par le parent mâle le plus proche est désormais établie. Philippe d'Évreux et son cousin Philippe de Valois sont les candidats au trône de France avec la plus forte revendication, tandis que le roi d'Angleterre le réclame en tant que neveu de par sa sœur. Les arguments du jeune roi d'Angleterre sont vite écartés puis les pairs désignent Philippe de Valois car plus mûr et plus proche de . La Maison de Valois monte ainsi sur le trône en la personne de , qui invite immédiatement son cousin d'Évreux à son conseil. Les Valois n'ont aucune revendication sur la Navarre, la Champagne et la Brie car ils ne descendent pas de la reine de Navarre. persuade Jeanne et Philippe d'Évreux de renoncer à la Champagne et la Brie, car il veut les empêcher d'encercler Paris. En échange, il leur confirme les comtés de Longueville, de Mortain et d'Angoulême, qui leur avaient été accordés par et .

Accession au trône de Navarre vignette|Sceau de . La mort de en laisse ouverte la succession du royaume de Navarre. Philippe de Valois n'étant pas descendant de et , il ne peut revendiquer le royaume.

A l'annonce de la mort de sans successeur désigné et avant même que sa veuve, Jeanne d'Evreux, n'accouche, des troubles éclatent en Navarre. Le gouverneur français, Raymond de Rabastens, cesse d'être reconnu par les Navarrais, de même que les divers officiers royaux mis en place par les derniers rois. Les Cortes de Navarre se rassemblent à Puente la Reina le et nomment deux régents navarrais ainsi que des officiers navarrais à tous les postes importants du royaume, en remplacement des officiers français.

Ils discutent également des divers prétendants au royaume de Navarre, et de la conduite à tenir à leur égard. Les héritiers du royaume de Navarre pouvaient être Jeanne de France, fille de , Jeanne, fille de et mariée au duc de Bourgogne, et Marie, fille de et Jeanne d'Evreux. Mais et n'étaient pas reconnus par les Navarrais car, selon les lois navarraises (le for ou fuero), pour être reconnu, le roi de Navarre devait prêter serment et être couronné en Navarre, ce qui n'avait pas été leur cas. Les Cortes du ne se prononcèrent pas formellement sur la succession au trône.

C'est le que la nouvelle de la naissance de la fille de parvint en Navarre. Le , les Cortes de Navarre désignèrent officiellement Jeanne, fille de , comme héritière du royaume et envoyèrent deux émissaires lui annoncer la nouvelle en France.

L'ascension sur le trône de la Maison d'Évreux sous l'égide de est importante car elle constitue une nouvelle ère dans l'histoire de la Navarre, désormais libérée du gouvernement de la France.

Tandis que le droit héréditaire de Jeanne sur la couronne est unanimement accepté, le rôle de Philippe n'est pas clair. Seule Jeanne est invitée à Pampelune pour régner sur son nouveau royaume. Philippe est entièrement ignoré mais il est déterminé à établir sa propre autorité. Les deux époux mènent en des négociations chacun de leur côté. Finalement, le suivant, le pape publie une bulle dans laquelle il reconnaît Philippe comme roi de Navarre. Ce qui suscite encore débat est le rôle de Philippe au cours du couronnement. Les seigneurs navarrais insistent pour que Jeanne seule, en tant que « reine naturelle », soit élevée sur un bouclier et couronnée, arguant que « personne ne peut être élevé s'il n'est pas un seigneur naturel ». Les nobles acceptent toutefois que Philippe prenne part au gouvernement du Royaume. Philippe n'est pas satisfait, car il pense que sa position sera affaiblie s'il n'est pas couronné avec Jeanne. Les légistes du couple invoquent le Nouveau Testament pour défendre les droits de Philippe car « la tête de la femme est l'homme », tout en assurant que Jeanne a consenti à renforcer la position de son époux. Ce n'est que le et après de longues négociations qu'Henry de Sully, représentant de Philippe, obtint des représentants navarrais que Philippe soit reconnu roi à égalité avec Jeanne. Les détails de la prestation de serment qui devrait avoir lieu lors du couronnement lui furent précisés.

Finalement, Jeanne et Philippe sont tous deux couronnés, oints par l'évêque Arnaud de Barbazan et élevés sur un bouclier à la cathédrale de Pampelune le . Ils sont les premiers monarques de Navarre à être couronnés. L'utilisation de couronnes et sceptres est une innovation dans la cérémonie, importée des Capétiens en France. Bien qu'ils prennent une place aux cérémonies des monarques navarrais suivants, ces éléments n'ont aucune signification aux yeux des Navarrais en 1329, pour lesquels le serment est l'acte principal.

En , Philippe et Jeanne signent une charte dans laquelle il est précisé que Jeanne est « la véritable et naturelle héritière » de la Navarre, mais où il est ajouté que « tout le royaume de Navarre obéira à son consort ». Le rôle de Philippe est désormais reconnu. Le , Philippe et Jeanne organisent leur succession au royaume de Navarre. Les Cortes de Navarre acceptent de leur rembourser les frais de recouvrement du trône, estimés à 100000 livres, mais Jeanne et Philippe devront renoncer à la couronne lorsque leur héritier au trône aura 21 ans. En outre, ils devront restituer la somme de 100000 livres si aucun de leurs héritiers n'accepte de leur succéder sur le trône de Navarre. Placer une limite au règne d'un monarque constitue à l'époque une condition extraordinaire et sans précédent.

Politique domestique vignette|gauche|Les possessions de Jeanne et Philippe en Navarre et Normandie (en jaune verdâtre) à leur avènement en 1328. Petit-fils de roi mais élevé pour devenir un simple comte, Philippe prend tout de même son statut de monarque avec sérieux. Complètement impréparé à son rôle de souverain, il réussit à s'acquitter de la tâche en apprenant les coutumes, la langue et les institutions de son nouveau royaume. Sa présence au conseil de pendant plusieurs mois en 1328 l'a certainement aidé à se familiariser aux prérogatives et devoirs d'un monarque. gagne rapidement la renommée d'être un souverain efficace. Son accomplissement le plus célèbre demeure l'amélioration des Fueros (Libertés) de la Navarre en 1330.

Jeanne et Philippe quittent la Navarre en . Ils y retournent en et y restent jusqu'en . Le couple demeure toutefois la plupart du temps dans ses fiefs français ainsi que dans leur palais parisien, d'où ils peuvent assumer leurs fonctions de princes du sang auprès de . s'assure néanmoins que son image en Navarre reste positive. Il va même seul en Navarre à plusieurs occasions, tandis que la « reine naturelle » (enchaînant les maternités) administre ses comtés en France.

et coopèrent étroitement pendant leur règne. En dehors des 85 décrets royaux préservés pendant cette période, 41 documents ont été promulgués en leurs noms. Pourtant, les sources suggèrent que Philippe était plus actif dans certains domaines du gouvernement, en particulier la législation. Il signe 38 décrets seul, sans en référer à son épouse. Seuls six documents ont été promulgués exclusivement au nom de Jeanne. Les époux sont célébrés pour leur implication active sur les affaires navarraises, même pendant leurs absences, ainsi que pour avoir placé les intérêts de la Navarre au-dessus de leur patrie, la France. Le couple s'arrange par ailleurs pour que les coutumes et lois navarraises soient respectées et que les citoyens du Royaume soient plus directement impliqués dans la gestion de leur royaume.