Jeanne Laganne, née Jeanne Canavaggia le à CastelsarrasinArchives du Tarn-et-Garonne, commune de Castelsarrasin, acte de naissance année 1900 (vue 68/77) (avec mention marginale de mariage et sans mention marginale de décès) et morte le à Boulogne-BillancourtLieux de naissance et décès trouvés dans la base MatchId des fichiers de décès en ligne du Ministère de l'Intérieur avec les données INSEE (consultation 14 janvier 2020), est un des rares peintres abstraits femme qui ait marqué la seconde moitié du .

Dans la révolution abstraite, elle occupe une place à part du fait de l’importance qu’elle accorde, au-delà des couleurs, de la matière et du mouvement, à la forme : les formes c’est nouveau, c’est même unique en matière de peinture abstraite où la plupart du temps le gestuel et/ou la couleur ont été privilégiés. La forme semble de plus en contradiction avec la notion même d’abstraction. Pas pour Laganne. Dans un entretien avec le critique d’art François Pluchart Combat, « La Volonté de reconstruire », entretien avec François Pluchart, 3 janvier 1962. publié dans Combat, on peut lire : « La forme m’intéresse avant tout. C’est la chose la plus difficile. Les rythmes et les couleurs s’appellent l’un l’autre. Le plus difficile est de trouver des formes qui rejoignent la vie sans qu’elles soient ni humaines, ni animales. »

L'État acquerra successivement trois toiles de Jeanne Laganne, aujourd'hui détenues par le Fonds national d'art contemporain. On peut voir aussi des peintures de Jeanne Laganne au Chazen Miseum of art Wisconsin USA et au musée des Beaux-Arts d'Alger.

Jeanne Laganne est aussi une femme de lettres qui a publié quatre romans et un essai.

La genèse artistique

Jeanne Laganne est née en 1900 dans la bonne société provinciale à Castelsarrasin, petite ville située près de Toulouse, dans le sud de la France. Elle est la fille du magistrat d'origine corse Jérôme Canavaggio, et de Louise Patry, Limougeotte. Ils eurent trois filles, Marie Canavaggia, l’ainée et future collaboratrice de Louis-Ferdinand Céline, Jeanne, la cadette, et Renée Canavaggia la benjamine, future astrophysicienne à l'Observatoire de Paris.

Jeanne Canavaggia fait l’école des Beaux-Arts de Nîmes où elle apprend les bases des techniques du dessin, de la gravure, du pastel, de la gouache et de l’huile. Elle sort de cette école avec deux premiers prix. Jusqu'à son mariage, Jeanne Laganne signe ses œuvres avec le monogramme JC pour Jeanne Canavaggia, avec un C majuscule encadrant un J majuscule.

En 1921, Jeanne Canavaggia épouse André Laganne, le fils du procureur de la République que sa famille avait connu à Castelsarrasin. Il avait embrassé une carrière militaire, dans cette nouvelle arme qu’était alors l’aviation, comme pilote de chasse.

Avec les copies faites dans les musées, les portraits et les dessins sont la partie sage, montrable, pastel de l’œuvre de Jeanne Laganne. Mais, à côté de cela, il y a les peintures à l’huile, les portraits de caractères, de personnages ayant une gueule, de la bonne, Suzanne, de l’ordonnance, Charles. On sent déjà une forte personnalité, une certaine violence dans la façon de peindre. Il y a de la matière, on sent la comédie humaine, ou plutôt la tragédie humaine, cette sensibilité à l’autre, ce regard qui va au fond du cœur, de la personnalité.

Le début de la carrière d'artiste

1932 constitue une étape importante pour Jeanne Laganne : c’est l'année de sa première participation à une manifestation artistique d’importance nationale, le salon des beaux-arts au Grand Palais. Elle a 32 ans. Elle est immédiatement remarquée et le critique du journal Le Temps écrit « Jeanne Laganne fait preuve d’un talent pénétrant » tandis que le critique Clément Morro, dans La Revue moderne illustrée des arts et de la vie, 15 août 1932 la Revue moderne des Arts, estime que « À une artiste aussi douée et si éprise de sa vocation, qui ne se risque à quelque nouveauté que lorsqu’elle a la certitude du terrain primitivement conquis, l’expérience apportera sans nul doute la virtuosité et le brio que mérite sa sympathique personnalité. Ses œuvres présentes justifient qu’on lui fasse confiance pour l’avenir ». Ces premières huiles montrées au public sont signées Jeanne Laganne puis très vite J Laganne. Cette participation à un grand salon sera renouvelée en 1933 au même endroit, puis en 1935 au salon des Tuileries.

En 1936, Jeanne Laganne quitte Tours car son mari est nommé à Alger, au cabinet militaire du gouverneur. Là les choses changent : Alger est une grande ville, grouillante, active, où les ombres méditerranéennes ne sont plus noires mais colorées. La vie mondaine s’élargit au-delà du milieu militaire et embrasse une société civile de hauts fonctionnaires. On se reçoit beaucoup et le talent de Jeanne Laganne est immédiatement reconnu, encouragé. Sa participation aux salons parisiens renforce sa position ; les expositions s’enchaînent et elles ont du succès. Interviewée en 1962 par François Pluchart, le critique d’art du journal Combat, Jeanne Laganne dira à propos de l’influence de ce pays sur son œuvre :

L’Algérie fut clairement un choc pour cette artiste. Dès son arrivée, en 1936, elle expose à la galerie Charlet. Le musée des Beaux-Arts d’Alger achète quelques peintures. Sa dernière exposition algéroise se fera à la galerie Dominique, en 1944, car désormais ce sera à Paris qu’elle montrera ses œuvres.

La rencontre avec Jean Dubuffet

Ses sœurs Marie et Renée Canavaggia sont installées dans la capitale et les visites que Jeanne leur rend sont aussi une occasion de contacts avec le milieu artistique parisien. Jouvet, Giraudoux, Céline, Dubuffet… Marie Canavaggia est traductrice. C’est aussi la secrétaire et la correctrice de Louis Ferdinand Céline pour qui Dubuffet a une profonde admiration et veut monter un comité de défense pour l’aider à faire face à ses difficultés d’après-guerre. Les deux hommes font donc connaissance par l’intermédiaire de Marie Canavaggia, et tout naturellement Jean Dubuffet fait appel à ses talents de traductrice pour traduire les critiques de ses premières expositions aux États-Unis dès 1945. C’est donc par sa sœur aînée que Jeanne fait la connaissance du futur pape de l’art brut et qu’elle réalise que c’est « là », à Paris, que ça se passe. Dans son livre Les Bras ouverts Chez Horay sous le nom de JB Canavaggia , publié en 1952, elle écrit :

La rencontre avec Jean Dubuffet (1901-1985) et la multiplication des voyages à Paris sont déterminants dans l’évolution de la peinture de Jeanne Laganne. Dubuffet est lui-même en pleine recherche. Pendant les 25 premières années de sa vie d’adulte, dirigeant l’entreprise familiale, il peint par intermittence. Ce sont des aquarelles, des gouaches et des huiles au vocabulaire post-cubiste, mais qui n’en laissent pas moins transparaître les signes d’une personnalité naissante. L’élément fondateur de son œuvre est sa première exposition en 1944 à la galerie Drouin où il vient de faire connaissance avec Michel Tapié, le conseiller artistique de la galerie qui l’a repéré, ainsi qu’avec Jean Paulhan, Paul Eluard, Francis Ponge, Jean Fautrier.

Les deux peintres se rencontrent à Paris comme à Alger (1947), s’écrivent La correspondance est conservée par le petit-fils de Jeanne Laganne dès 1945, échangent. La peinture de Jeanne Laganne se libère, progressivement la matière de ses toiles s’épaissit, les personnages prennent une allure où le fantastique se mêle à l’inquiétant. Jean Dubuffet lui écrit, dans une lettre de 1947 ;

Les deux artistes se soutiennent, se recommandent l’un l’autre auprès de galeries, commentent leur évolution, se font des recommandations. Toujours en 1947, après son passage à Alger, Jean Dubuffet écrit :

Il faut dire que cette période qui va de 1945 à 1955 est particulièrement agitée sur le plan artistique pour Jeanne Laganne. Son abandon du monde figuratif et le passage à l’abstraction sont loin de se faire en une fois ! Ils s’étalent sur dix ans. C’est une période de recherche, de remise en cause permanente, tant sur les plans personnels qu’intellectuels et artistiques. La peinture est aussi influencée par le cheminement politique de Jeanne Laganne qui se gauchise au point d'adhérer au Parti Communiste, sans que sa peinture n’adhère, ne fût-ce qu’un instant, au « réalisme socialiste », lequel ne fut qu’un pétard mouillé ; en , Dubuffet lui écrit, mi amusé, mi admiratif : Êtes-vous toujours aussi passionnée pour l’amélioration de la vie des hommes par le moyen d’une plus équitable distribution des richesses ? » : des ouvriers, des gueules. Dans son deuxième roman publié en 1952 Combat, Chez Horay., Les Bras ouverts, il y a cette scène :

La période expressionniste

Jeanne Laganne multiplie les séjours à Paris et les expositions dans les galeries et les salons galerie Carmine (), Salon d'automne (1947) – puis franchit un pas avec 25 toiles de style expressionniste présentées à la galerie Jeanne Castel (), avenue Matignon. À la suite de cet événement, Jean Dubuffet lui écrit une lettre très amicale : « Vos peintures m’ont donné très grand plaisir, sont très intéressantes, ont beaucoup de pouvoir, d’écho, sont très chargées de courant. J’ignore quel succès feront à cela les cuistres parisiens qui gouvernent par le moyen des journaux et de revues imbéciles l’opinion des milieux dits artistiques. » En fait la critique n’est pas mauvaise : « Peinture d’un expressionnisme fougueux » dans les Nouvelles Littéraires, « Jeanne Laganne présente des monstres et des personnages de cauchemar de belle manière » dans les Lettres françaises, « Art franchement expressionniste, l’art de Laganne se signale par la cruauté de ses sujets, l’acidité de ses thèmes et la puissance émotive des moyens » dans Arts Arts, 1948 article de Renée Moutard-Uldry., « Une révélation. Des toiles expressionnistes d’une étonnante intensité. Quelques traits, quelques touches suffisent à l’artiste pour vous émouvoir au plus profond de vous-même. Ça dépasse parfois Rouault » dans Rayonnement.

Sur le plan technique, Laganne peint en quatre phases : L’idée, le thème de la future toile ; Les croquis au crayon sur un carnet à dessin, souvent plusieurs croquis à la suite où l’idée s’affine, prend corps puis, dans la version qui lui semble aboutie, des notes en marge indiquant les couleurs à utiliser ; Un dernier croquis colorisé ; Et enfin la toile.

La fin des années 1940 et le début des années 1950, c’est aussi la période où Laganne s’essaye à la gravure. Non pas pour exposer et vendre, mais pour maîtriser la technique. Elle prend pour thème les sujets de ses tableaux. Les tirages sont très rarement numérotés et signés, et l’on peut considérer qu’il s’agit là d’un travail personnel.

Les expositions s’enchaînent – galerie du Faubourg (1950), galerie MAI () – et le style continue d’évoluer : l’homme, le mâle, sculptural, colossal comme les statues de l’île de Pâques, envahit ses toiles. Un critique danois Ole Vinding, article du 11 octobre 1951 écrira au sortir de la galerie MAI :