Friedrich Nietzsche (Prononciation en haut allemand (allemand standard) retranscrite selon la norme API ; souvent francisé en ), né le à Röcken en Prusse et mort le à Weimar en Saxe-Weimar-Eisenach, est un philosophe, philologue, critique culturel, compositeur, poète, et écrivain allemand dont l'œuvre a exercé une profonde influence sur l'histoire intellectuelle contemporaine.

Il commence sa carrière comme philologue classique avant de se tourner vers la philosophie. En 1869, à l'âge de 24 ans, il devient la plus jeune personnalité à occuper la chaire de philologie classique de l'université de Bâle. Il démissionne en 1879 en raison de problèmes de santé qui le tourmenteront presque toute sa vie, puis achève la plupart de ses écrits fondamentaux au cours de la décennie suivante. En 1889, à 44 ans, il est victime d'un effondrement et, par la suite, d'une perte totale de ses facultés mentales. Il vit ses dernières années sous la garde de sa mère, puis chez sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche.

Origines et jeunesse (1844-1869) Röcken Friedrich Wilhelm Nietzsche naît à Röcken en province de Saxe le dans une famille pastorale luthérienne. Son père Karl-Ludwig, né en 1813 à Eilenbourg, pasteur de l’Église luthérienne de Saxe, et son grand-père paternel, Friedrich August Ludwig, pasteur à Wohlmirstedt, puis surintendant à Eilenbourg, ont tous deux enseigné la théologie. Le père de Nietzsche, qui étudie la théologie à Halle avant de devenir précepteur de membres de la famille royale de Prusse, à la cour ducale d'Altenbourg, est un protégé de . Mais la maladie (de violents maux de tête) le contraint à demander une paroisse dans la région de sa famille, vers Naumburg. Karl-Ludwig et une partie de sa famille s'installent à Röcken en 1842.

Il épouse Franziska Oehler (1826-1897), fille d'un pasteur, en 1843. Ils ont deux fils : Friedrich Wilhelm et Ludwig Joseph (1848-1850), et une fille, Elisabeth Nietzsche (1846-1935).

thumb|redresse|gauche|Franziska, la mère de Friedrich.

En , le père de Nietzsche fait une chute, sa tête heurte les marches de pierre d'un perron. Il meurt un an plus tard, l'esprit égaré, âgé de trente-cinq ans, le . Quelque temps plus tard, en , le frère de Nietzsche meurt à son tour à l'âge de deux ans :

Interrogations sur ses origines familiales Les spécialistes de Nietzsche le qualifient de manière écrasante de « philosophe allemand ».. D'autres cependant ne lui attribuent pas d'appartenance nationale. L'Allemagne n'étant pas encore unifiée à l'époque de sa naissance, Nietzsche est né citoyen de Prusse, laquelle faisait principalement partie de la Confédération germanique. Son lieu de naissance, Röcken, se trouve dans l'État allemand moderne de Saxe-Anhalt. Lorsqu'il a accepté son poste à Bâle, Nietzsche a demandé l'annulation de sa citoyenneté prussienne. Le document officiel de révocation de sa citoyenneté date du , et, pour le restant de sa vie, Nietzsche est resté officiellement apatride.

thumb|upright|Buste de Nietzsche, par Max Klinger, 1903-1904, au Städel, Francfort. Vers la fin de sa vie, si ce n'est même plus tôt (mais les sources manquent), Nietzsche croyait ferme que ses ancêtres étaient polonais. Il portait une chevalière arborant les , traçables jusqu'à la noblesse polonaise du Moyen Âge., et le nom de famille Nicki de la famille noble (szlachta) polonaise à qui appartenaient ces armoiries. Gotard Nietzsche, un membre de la famille Nicki, avait en effet quitté la Pologne pour la Prusse. Ses descendants se sont ensuite installés dans l'Électorat de Saxe vers l'an 1700.. Nietzsche écrit, en 1888 : « Mes ancêtres étaient des nobles polonais (Nietzky) ; le type semble avoir été bien préservé malgré trois générations de mères allemandes ». Plus tard, Nietzsche devient encore plus catégorique au sujet de son identité polonaise. « Je suis un noble polonais pur-sang, sans une seule goutte de mauvais sang, certainement pas de sang allemand ». À une autre occasion, Nietzsche déclare : « L'Allemagne est une grande nation seulement parce que ses habitants ont tant de sang polonais dans leurs veines…. Je suis fier de mon ascendance polonaise » Alt URL. Nietzsche croyait que son nom aurait pu être germanisé, affirmant, dans une lettre, « On m'a appris à attribuer l'origine de mon sang et de mon nom à des nobles polonais appelés Niëtzky qui ont quitté leur foyer et leur noblesse il y a environ cent ans, cédant finalement à une suppression insupportable : ils étaient protestants »"Lettre à Heinrich von Stein, décembre 1882." KGB III 1, Nr. 342, p. 287 ; KGW V 2, p. 579 ; KSA 9 p. 681.

La plupart des chercheurs contestent le récit de Nietzsche sur les origines de sa famille. Hans von Müller a démystifié la généalogie avancée par la sœur de Nietzsche en faveur d'une ascendance noble polonaisevon Müller, Hans. 2002. "Nietzsche's Vorfahren" (réimpression). Nietzsche-Studien 31:253–275. . , cousin de Nietzsche et conservateur des à Weimar, a soutenu que tous les ancêtres de Nietzsche portaient des noms allemands, y compris les familles des épouses. Oehler affirme que Nietzsche descendait d'une longue lignée de pasteurs luthériens des deux côtés de sa famille, et les chercheurs modernes considèrent l'affirmation de l'ascendance polonaise de Nietzsche comme une « pure invention ». Colli et Montinari, les éditeurs des lettres rassemblées de Nietzsche, qualifient les affirmations de Nietzsche de « croyance erronée » « sans fondement »"Lettre à Heinrich von Stein, décembre 1882," KGB III 7.1, p. 313."Lettre à Georg Brandes, 10 avril 1888," KGB III 7.3/1, p. 293.. Le nom même de Nietzsche n'est pas un nom polonais, mais un nom courant dans toute l'Allemagne centrale, sous cette forme et des formes apparentées (comme Nitsche et Nitzke). Le nom dérive du prénom Nikolaus, abrégé en Nick ; assimilé avec le slave Nitz ; il est d'abord devenu Nitsche puis Nietzsche.

On ne sait pas pourquoi Nietzsche voulait être considéré comme descendant de la noblesse polonaise. Selon le biographe , la propagation par Nietzsche du mythe de l'ascendance polonaise pourrait avoir fait partie de sa « campagne contre l'Allemagne ». Nicholas More affirme que les revendications de Nietzsche d'avoir une lignée illustre étaient une parodie des conventions autobiographiques, et soupçonne Ecce Homo, avec ses titres auto-laudatifs, tels que « Pourquoi je suis si sage », d'être une œuvre de satire. Il conclut que la généalogie polonaise supposée de Nietzsche était une plaisanterie — pas une auto-illusion.

Naumburg En 1850, alors qu'il a six ans, ce qui reste de la famille vient s’installer à Naumbourg. Friedrich Nietzsche ressent ce départ de Röcken comme un abandon de son village natal :

Il souhaite à cette époque être pasteur comme son père. Il développe une conscience scrupuleuse, particulièrement portée à l'analyse et à la critique de soi, et fière, croyant à la noblesse de la famille Nietzsche (selon une tradition familiale transmise par sa grand-mère, les ancêtres des Nietzsche venaient de Pologne et s'appelaient alors Nietzki). Son caractère est bien résumé par cette remarque qu'il fit à sa mère : « Un comte Nietzki ne doit pas mentir. »

Vers 1853, à l'âge de neuf ans, il se met au piano, compose des fantaisies et des mazurkas et écrit de la poésie. Il s'intéresse à l'architecture et même, pendant le siège de Sébastopol, en 1854, à la balistique. Il crée également un théâtre des Arts, où il joue avec ses amis des tragédies qu'il écrit (Les dieux de l'Olympe, Orkadal).

Il entre au collège de Naumburg à l'âge de dix ans, en 1854. Élève brillant, sa supériorité fait que sa mère reçoit le conseil de l'envoyer à Pforta. Elle accepte et obtient une bourse du roi . En 1858, avant de partir pour Pforta, le jeune Nietzsche, 14 ans, s'interroge sur la nature de Dieu :

Cherchant à expliquer le mal, il l'intègre à la Trinité : le Père, le Fils et le Diable. Nietzsche rédige alors un cahier où il consigne l'histoire de son enfance, et conclut :

Pforta thumb|Nietzsche en 1861. En 1858, âgé de quatorze ans, il entre au collège de Pforta, où passèrent également Novalis, les frères Schlegel et Fichte. Il y fait ses humanités, y rencontre , avec qui il entretiendra une longue correspondance, et Paul Deussen (1845-1919), le futur sanskritiste. Cette époque est marquée par les premières questions angoissées sur son avenir, par de profonds troubles religieux et philosophiques, et par les premiers symptômes violents de la maladie.

L'unique document dont nous disposons sur les premiers mois de la vie de Nietzsche dans ce collège raconte une anecdote qui exprime sa personnalité : il y avait une discussion à propos de l'histoire de Mucius Scævola. Les camarades de Nietzsche la tenaient pour une légende, personne ne pouvant avoir le courage de plonger sa main dans le feu. Nietzsche, alors, se saisit d'un charbon brûlant dans un poêle allumé et le tint devant les yeux de ses camarades.

Dans le Crépuscule des idoles (« Ce que je dois aux Anciens ») Friedrich Nietzsche rend hommage au philologue Wilhelm Paul Corssen pour la formation de son style littéraire :

Pendant les vacances d'été 1859, âgé de quinze ans, il visite Iéna et Weimar, écrit quelques récits philosophiques : « C'est ma vie que je découvre. […] – Même en ce beau monde, il y a des malheureux. Mais qu'est-ce donc, le malheur ? »

À partir de la rentrée d', il rédige un journal, projette des plans d'études en géologie, astronomie, latin, hébreu, sciences militaires et enfin en religion. Dévoré d'un appétit de connaissances sans borne, il éprouve de grandes difficultés à se décider pour un domaine d'étude bien délimité :

Les années passent dans la discipline sévère de Pforta et, à dix-sept ans, il lit Schiller, Hölderlin (Hypérion et Empédocle), Lord Byron où il trouve son inspiration. Il se passionne pour Manfred. Une phrase le marque :

Nietzsche aime improviser au piano, provoquant l'admiration de Gersdorff et de Paul Deussen :

Il souhaite alors abandonner la théologie pour devenir musicien, mais sa mère l'en dissuade : il doit continuer ses études. Sa foi est néanmoins de plus en plus faible ; les écrits de cette époque témoignent d'une inquiétude profonde face aux problèmes religieux et philosophiques qu'il rencontre. Il hésite à délaisser l'autorité de la tradition pour les enseignements positifs des sciences naturelles :

Il commence alors à souffrir de violents maux de tête et de troubles visuels.

Il passe enfin les derniers examens et les réussit, de justesse à cause des mathématiques. Il choisit comme sujet de mémoire de fin d'étude Théognis de Mégare. Malgré ses résultats en mathématiques, ses professeurs lui donnent son diplôme au vu de l'excellence dont il fait preuve dans les autres matières. En , il quitte Naumburg en compagnie de Paul Deussen et d'un cousin de ce dernier, et se rend à l'université de Bonn.

Bonn En 1864, âgé de vingt ans, il entre à l'université de Bonn. Il participe à la vie étudiante, malgré son caractère réservé : promenades sur le fleuve, auberges et un duel qu'il fait avec un bon camarade, n'ayant pas d'ennemi. Il reçoit un coup d'épée au visage et en garde une cicatrice. Mais Nietzsche ne se sent pas à son aise dans ce milieu, et il passe seul, dans la tristesse, les fêtes de fin d'année. C'est le début d'une longue série de Noëls solitaires, passés à examiner sa vie, à se reprocher le temps perdu. Cherchant à remédier à la situation, il propose de réformer l'association d'étudiants, la Bonner Burschenschaft Frankonia, mais il est mis à l'écart.