thumb|alt=Tablette en argile rectangulaire divisée en case contenant des signes proto-cunéiformes.|Tablette administrative proto-cunéiforme relative à la distribution de rations. Provenance inconnue, phase Uruk III (v. 3200-3000 av. J.-C.). British Museum. thumb|alt=Plaque en pierre aux formes arrondies avec des personnages et des signes gravés.|Plaque en pierre, un des deux « monuments Blau », avec une inscription en signes archaïques, rapportant peut-être une vente de terre. Provenance inconnue, v. 3000 av. J.-C. British Museum. thumb|alt=Tablette en argile aux formes arrondies divisée en cases inscrites de signes cunéiformes.|Tablette en écriture cunéiforme archaïque concernant la vente d'un champ et d'une maison. Shuruppak, v. 2600 av. J.-C. Musée du Louvre.

Les débuts de l'écriture en Mésopotamie se produisent entre et , et sont avant tout documentés par des tablettes d'argile provenant de sites du sud mésopotamien, en premier lieu Uruk, la principale agglomération de la période. Cette écriture archaïque, documentée par un corpus de plus de , est couramment appelée « proto-cunéiforme », car elle est l'ancêtre de l'écriture cunéiforme qui se développe en Mésopotamie et dans le Proche-Orient ancien, mais s'en distingue par sa graphie plus linéaire et son absence ou quasi-absence de signes phonétiques. La connaissance de cette écriture archaïque a considérablement progressé à la fin du grâce aux travaux d'une équipe de l'université libre de Berlin chargée de l'édition des textes archaïques d'Uruk, même si ces avancées sont loin d'avoir dissipé toutes les zones d'ombre ou établi le sens de tous les signes archaïques.

Le proto-cunéiforme est un système d'écriture ou de proto-écriture reposant sur un ensemble de signes numériques, qui renvoient à des systèmes métrologiques divers, employés en fonction de ce qui était quantifié (objets discrets, surfaces, volumes, durée), et de signes logographiques (un signe = un mot) qui ont pour beaucoup une origine pictographique (des dessins de la chose qu'ils désignent). Les textes sont essentiellement de nature administrative ; ils enregistrent des mouvements de biens entrant ou sortant des magasins des institutions de l'époque, les quantifiant et indiquant les personnes et bureaux impliqués dans ces opérations. D'autres tablettes sont des inventaires de signes organisés de façon thématique, ancêtres des listes lexicales caractéristiques de la tradition littéraire mésopotamienne.

Il est généralement admis que l'écriture a une origine comptable. Elle serait créée en premier lieu pour les besoins de l'administration qui se développe considérablement dans les derniers siècles du , durant la période d'Uruk récent, considérée comme le moment d'apparition de l’État et des villes (la « révolution urbaine»), et donc des institutions administratives et des instruments de gestion et de comptabilité. Sont identifiés plusieurs instruments de comptabilité et d'enregistrement de l'information qui semblent avoir servi de précurseurs à l'écriture : des jetons de comptabilité (ou calculi), des bulles-enveloppes d'argile les contenant, et des tablettes numériques sans pictogramme qui semblent être une évolution des précédentes. L'invention de l'écriture est généralement mise au crédit des Sumériens qui vivent dans les cités du Sud de la Mésopotamie dans les phases les plus antiques de l'histoire, mais il n'y a aucune certitude à ce sujet, étant donné que les plus anciens textes écrits n'ont pas pour vocation de transcrire une langue et ne contiennent quasiment pas d'indices sur la langue parlée par ceux qui les ont écrits.

L'apparition de l'écriture est un événement qui a eu un impact considérable sur les sociétés humaines, même si elle n'a pas forcément été perçue comme révolutionnaire au moment de son invention. Elle sert traditionnellement à marquer le basculement de la Préhistoire à l'Histoire, même s'il faut plutôt caractériser le changement qui se produit à cette période par l'ensemble des évolutions politiques, sociales et culturelles qui sont liées à la « révolution urbaine ». L'écriture s'étoffe progressivement au cours du , qui voit le développement de l'écriture cunéiforme à proprement parler, caractérisée par ses signes en forme de « coins » ou de « clous », et son association de signes logographiques et phonétiques, rapprochant l'écriture de la langue parlée, ce qui permet notamment son adaptation à différentes langues (sumérien, akkadien, élamite, éblaïte, etc.).

Les précurseurs de l'écriture thumb|alt=Carte topographique.|Le Moyen-Orient durant la seconde moitié du (époque de l'« expansion urukéenne »).

Les recherches sur les origines de l'écriture dans le Proche-Orient ancien ont identifié un ensemble d'instruments administratifs non-linguistiques qu'elles considèrent comme des « précurseurs » de l'écriture, témoignant d'un contexte plus général de développement des techniques d'information. Ce sont des supports qui comportent des symboles ou signes transmettant une information. Ils ont à tout le moins préparé le terrain pour l'invention de l'écriture et ont pu servir d'inspiration au moins pour l'aspect de certains signes. Ils ont été identifiés sur des sites archéologiques datés de plusieurs siècles, voire de millénaires, avant l'apparition de l'écriture, et pour la plupart ils coexistent avec elle par la suite. Les études se concentrent néanmoins surtout sur les changements qui s'opèrent durant le , celui de la période d'Uruk (v. -/), et plus précisément l'Uruk récent (v. /-/)Par l'archéologie, : 3600-3300 av. J.-C., lui-même subdivisé entre les phases d'Uruk VI, d'Uruk V (v. - selon la fourchette retenue par la Cuneiform Digital Library Initiative, ou CDLIPar exemple https://cdli.ucla.edu/search/search_results.php?SearchMode=Text&ObjectID=P235768.) et d'Uruk IV (-).

Les jetons

Les jetons ou calculi sont de petits objets en argile et en pierre attestés dans à peu près tous les sites de la période précédant l'apparition de l'écriture au Proche-Orient, peut-être dès les alentours de Ils sont au cœur des études de Denise Schmandt-Besserat sur l'origine de l'écriture, et à sa suite ils sont couramment considérés comme des instruments de comptabilité. Les plus anciens sont sans décor (jetons « simples »), ceux de l'époque d'Uruk (jetons « complexes ») disposent en revanche de marques et incisions, dont certains rappelleraient des signes du répertoire proto-cunéiforme. Leurs formes sont diverses (coniques, ovales, arrondis, etc.). Certains ont des trous servant à les enfiler, d'autres sont inclus dans des bulles d'argile. Tous les exemples retrouvés ne sont probablement pas des outils de comptabilité, loin de là, certains ayant été dégagés en dehors de tout contexte administratif plausible, notamment des tombes d'enfants. Il ne faut donc probablement pas y voir des outils comptables courants des temps préhistoriques, même si dans quelques sites néolithiques tardifs au moins l'usage comptable est probable (Tell Sabi Abyad).. Pour des exemplaires de l'époque d'Uruk, l'usage comptable et le lien avec les premières tablettes écrites semblent manifestes. Les jetons restent en usage durant les périodes postérieures, jusqu'à la première moitié du .

Les bulles-enveloppes

Les « bulles » ou « enveloppes » d'argile sont liées aux jetons. Il s'agit de . Beaucoup ont également sur leur surface des impressions de sceaux et des encoches numériques. Les plus anciennes remontent au milieu du (phases Uruk VI/V), dans des contextes précédant directement le moment où apparaît l'écriture. Elles ont été retrouvées à Uruk, Tell Brak, Habuba Kabira, Djebel Aruda, Chogha Mish, Tepe Yahya, Tepe Sofalin, et surtout à Suse (). Leur usage est là encore généralement interprété comme comptable et numérique, puisqu'elles doivent servir à accompagner le transfert de biens : en rompant la bulle afin d'examiner son contenu, on vérifie qu'aucun bien n'a été perdu lors du transfert. Mais le fait est que la plupart ont été retrouvées intactes. Dans certains cas plus précisément étudiés pour Suse, le contenu des bulles et celui des marques imprimées sur leur surface correspond, ce qui a conduit Pierre Amiet à proposer que la bulle fonctionne comme une sorte d'enveloppe qu'il n'est pas forcément nécessaire de rompre pour en vérifier le contenu (du moins tant qu'il n'y a pas de litige). Les bulles restent également en usage durant plusieurs millénaires.

Les tablettes numériques

Les tablettes dites « numériques » apparaissent au même moment ou un peu plus tard que les bulles d'argile scellées (elles coexistent dans des niveaux archéologiques), dans les mêmes endroits : Uruk, Habuba Kabira, Djebel Aruda, Mari, Ninive, Khafadje, Chogha Mish, Suse, etc. Les spécialistes les datent de la période correspondant au niveau V du secteur de l'Eanna d'Uruk (ou « Uruk V », v. -). Les tablettes numériques se différencient des bulles par le fait qu'elles ne contiennent pas de jetons, mais sont des morceaux d'argile aplatis sur lesquels des jetons sont imprimés ou des signes numériques sont inscrits, souvent accompagnés d'impressions de sceaux. Ces mêmes signes se retrouvent sur des bulles d'argile, ce qui rend difficilement contestable le lien entre les deux, et il est admis que les signes numériques dérivent des jetons imprimés sur les bulles-enveloppes, certains signes numériques au moins ayant été faits par l'impression de jetons dans de l'argile. Les signes faits à l'aide de calames sont des ronds ou des entailles/encoches plus ou moins épais et allongés, ce qui indique qu'ils renvoient à des systèmes de numération différents, manifestement les ancêtres de ceux de l'époque proto-cunéiforme. Mais ils sont mal compris, chaque site semblant présenter des variantes propres. Les sceaux imprimés sur les tablettes permettent manifestement d'identifier les institutions ou individus impliqués dans la transaction, voire les produits concernés.

Les tablettes numéro-idéographiques

À Uruk et en Iran (Suse, Godin Tepe) ont été trouvées quelques tablettes comprenant des signes numériques accompagnés d'un ou deux signes idéographiques. Elles ont été surnommées par Englund tablettes « numéro-idéographiques ». Les pictogrammes représentent des objets discrets, donc des produits (et pas de personnes ou d'institutions) : moutons, jarres, fruits, produits textiles. Elles sont datées des niveaux précédant l'apparition de l'écriture proto-cunéiforme (Uruk V, niveau 17 de l'Acropole de Suse). Il s'agirait d'une évolution des tablettes numériques, et du chaînon manquant entre les systèmes numériques évoqués précédemment et les premières tablettes écrites.

Les sceaux-cylindres

Sans être intégrés dans la chaîne des instruments de comptabilité ayant servi d'antécédents aux premiers textes écrits, les outils de scellement apparaissent systématiquement dans les contextes des précurseurs de l'écriture, et sont souvent imprimés sur des bulles-enveloppes et des tablettes numériques. Ils sont peut-être élaborés en Susiane. Depuis l'époque néolithique, des sceaux-cachets se retrouvent sur divers sites du Proche-Orient, mais l'époque d'Uruk voit une évolution fondamentale se produire avec l'apparition des sceaux-cylindres, qui les remplacent au moins à partir de l'époque d'Uruk moyen (au milieu du ). Comme leur nom l'indique, le motif du sceau est gravé sur un cylindre, de façon à être déroulé sur une surface d'argile en répétant le motif plusieurs fois. On les retrouve sur des bulles-enveloppes, des tablettes, aussi des bulles d'argile servant à sceller des sacs, des jarres ou des portes. Ils fonctionnent comme une « signature » du responsable de la transaction ou du stockage, et dans certains cas leur impression pourrait servir d'accusé de réception. Ils représentent une institution, un bureau ou un individu, certains comportant des symboles ou emblèmes qui semblent identifier un organisme précis, mais dont l'identité reste quasiment impossible à déterminer.