Charles Péguy, né le à Orléans (Loiret), mort pour la France le à Villeroy (Seine-et-Marne) durant la Première Guerre mondiale lors de la bataille de l'Ourcq, est un écrivain, poète, essayiste et officier de réserve français. Il est également connu sous les noms de plume de Pierre Baudouin, Jacques Daube, Pierre Deloire et Jacques Lantier..

Intellectuel engagé, Péguy est un militant socialiste libertaire., anticlérical, puis dreyfusard. Il se rapproche à partir de 1908 du catholicismeJérôme Grondeux, « Péguy conservateur ? », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle 1/2002 (), 35-53. et compose des mystères et des poèmes d'inspiration religieuse comme La Tapisserie de Notre-Dame (1913).

Disciple des « hussards noirs de la république » (expression dont il est l'auteur), défenseur de la « mystique républicaine », il est l'auteur d'essais comme Notre Jeunesse (1910) ou L'Argent (1913) où il exprime ses préoccupations sociales et son rejet de l'âge moderne et de ses conventions.

Biographie Jeunesse vignette|Péguy en uniforme de pensionnaire au lycée Pothier d'Orléans en 1885. Charles Pierre Péguy naît le au 50 rue du Faubourg-Bourgogne, à Orléans, dans une famille modeste.

Son père, Louis Victor Désiré Péguy, originaire de Saint-Jean-de-Braye (département du Loiret), né en 1846, mort en 1873, est menuisier : il meurt d'un cancer de l'estomac (maladie contractée à cause du pain du siège de Paris en 1870 comme son fils en sera persuadé) dix mois après la naissance de l'enfant. Sa mère, Cécile Quéré ... (1846-1933), est rempailleuse de chaises.

Durant son enfance, élevé par sa grand-mère, Étiennette Guéret, et sa mère, Cécile Guéret, Charles Péguy connaît la pauvreté. Très tôt, il assume de nombreuses tâches domestiques, apprend le rempaillage de chaises, tout en s'instruisant minutieusement. Il gardera toujours le souvenir ému du dénuement familial : « ceux qui échappent à la misère, n'échappent pas à la mémoire de leur misère ». Ils savent ce qu'est la pauvreté parce qu'ils l'ont « touchée » « du doigt ». Péguy n'aura de cesse de dénoncer la fabrique de la pauvreté dont les siens ont tellement pâti : « La société présente est mécaniquement organisée pour faire des pauvres et de la pauvreté ». « J'ai démontré souvent que c'était l'injuste épuisement du plus grand nombre indispensablement qui faisait l'injuste élèvement de quelques-uns. » Témoin du courage d'une mère et d'une grand-mère maternelle ardentes au travail, il loue l'héroïsme ouvrier, la bravoure de Jeanne d'Arc et le génie de la morale ouvrière : L'Argent , . De 1879 à 1885, il fréquente les classes de l'école primaire annexe de l'École normale d'instituteurs d'Orléans. C'est au sein de que le jeune Péguy est formé aux valeurs de , l'honneur et la fierté du travail bien fait, la décence, le sens du respect étendu à tous les âges de la vie humaine, et L'Argent, que l'enfant trouvait chez tous les maîtres de l'enseignement primaire dans les années 1880.

Il ne cessera de louer l'engagement exceptionnel des instituteurs. C'est lui qui, en 1913, dans L'Argent, rendra le plus bel hommage qu'aucun autre écrivain n'a pu offrir aux pédagogues en qualifiant les jeunes normaliens du Loiret de hussards noirs de la République : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux et un peu tremblant de leur précoce, de leur soudaine omnipotence ». L'École normale inculquait aux normaliens les valeurs républicaines et la laïcité.

Néanmoins les hussards noirs ne sont pas des pédagogues dominateurs ou dogmatiques. Ils sont libéraux, attentifs aux besoins des élèves et respectueux des différences. La liberté est la condition nécessaire au dépassement de soi. Seule la capacité des élèves à piloter librement leurs apprentissages est de nature à les faire progresser. Le gavage est proscrit tandis que l’enseignement dialogué est prescrit. La démarche enseignante demeure fidèle à la raison qui « ne procède pas par la voie de l’autorité». « Il ne s’agit pas qu’on reçoive en son esprit des connaissances d’art, de philosophie ou de science, et qu’on les transvase, toutes crues, dans l’esprit du paysan. » Péguy préconise aussi un usage plus modéré de l'évaluation des élèves : « Les élèves ne sont pas des inculpés. Les maîtres ne sont pas des juges. L'enseignement n'est pas une magistrature. C'est une culture. »

Péguy bénéficie également du concours de la culture ouvrière incarnée par un voisinage d'ouvriers syndicalistes. Ainsi le voisin de la famille, Louis Boitier, lui récite Les Châtiments et le premier, lui donne le goût des vers de Victor Hugo qui vont chanter dans sa mémoireVictor-Marie, comte Hugo, .

L'ayant remarqué, le directeur de l'École normale, Théophile Naudy, le fait entrer en 1885 au lycée d'Orléans en lui faisant obtenir une bourse qui lui permet de continuer ses études. Pendant ces années passées à Orléans, Péguy suit des cours de catéchisme auprès de l'abbé Cornet, chanoine de la cathédrale. En classe de quatrième, son professeur de lettres, Jules Doret, lui fait apprendre par cœur les poèmes de Hugo, et Péguy témoignera plus tard de l'emprise que les vers célèbres de Napoléon IINapoléon II, poème V dans Les Chants du crépuscule. ont exercé sur luiVictor-Marie, comte Hugo, . Au lycée Pothier, quoique bon élève, il se fait remarquer par son caractère : en , le proviseur du lycée écrit sur son bulletin : .

Il obtient finalement son baccalauréat le . Demi-boursier d'État, Péguy prépare ensuite le concours d'entrée à l'École normale supérieure au lycée Lakanal, à Sceaux, puis au collège Sainte-Barbe, où commence une amitié avec Léon Deshairs, futur directeur de l'École des arts décoratifs, qui dessine et lui offre son portrait à mi-jambe..Leur admission à l'École normale supérieure leur permettra de poursuivre leur amitié., et où il suit avec Raoul Blanchard les cours d'allemand d'Albert Lange au lycée Louis-le-Grand.. Il fréquente encore la chapelle du lycée Lakanal en 1891-1892. D'après son condisciple Albert Mathiez, c'est peu à la fin de cette période qu'il devient Réponse à l'enquête : Y a-t-il une renaissance religieuse en France ?, dans La Grande revue, mai 1915.. Il intègre l'École normale supérieure le , sixième sur vingt-quatre admis. Entre-temps, il est incorporé le comme soldat de première classe au d'infanterie d'Orléans et y fait son service militaire jusqu'au .

À l'École normale supérieure, il est l'élève de Romain Rolland et d’Henri Bergson, qui ont une influence considérable sur lui : .. Il y affine également ses convictions socialistes, selon une vision personnelle faite de rêve de fraternité et de convictions tirées de sa culture chrétienne, qu'il affirme dès sa première année à l'École. Lorsqu'éclate l'affaire Dreyfus, il se range d'emblée du côté des dreyfusards. En , il écrit son premier article dans la Revue socialiste, et en , achève d'écrire Jeanne d'Arc, un mystère lyrique en vue duquel il a effectué un important travail de documentation.

Son socialisme libertaireÉric Thiers, « Péguy ou l’imperfection démocratique », Commentaire, , automne 2010, p. 740. n'est pas un programme politique, et ne relève pas d'une idéologie plus ou moins fondée sur le marxisme ; pour Péguy, le socialisme choisi et formulé dès sa jeunesse est essentiellement un idéal rêvé de société d'amour et d'égalité entre les hommes : .

Sur la Commune de Paris, Charles Péguy a écrit dans Notre Jeunesse : Notre jeunesse, et Œuvres complètes tome 4, p. 67-68..

Affaire Dreyfus

Charles Péguy, dès le début de ses études supérieures, est profondément révolté par l'antisémitisme — au point d'avoir réclamé une réparation par duel au pistolet après une plaisanterie faite sur son ami Albert Lévy. Il garde de l'année 1898 le souvenir d'un Œuvres en prose complètes, tome I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1987, 1197.. En janvier de cette même année, il signe toutes les protestations publiées dans l'Aurore pour demander la révision du procès Dreyfus, alors même qu'il prépare l'agrégation de philosophie. Il participe à de nombreux affrontements entre dreyfusards et antidreyfusards.

Intellectuel et visionnaire vignette|Domicile rue des Fossés-Saint-Jacques avec un panneau Histoire de Paris. Le , il épouse civilement Charlotte-Françoise Baudouin (1879-1963), sœur de Marcel Baudouin, un de ses proches amis décédé en , et s'installe avec elle au 7, rue de l'Estrapade (aujourd'hui 21, rue des Fossés-Saint-Jacques). Ils ont quatre enfants : Marcel (1898-1972), Germaine (1901-2001), Pierre (1903-1941) et Charles-Pierre (1915-2005). Le , il est promu sous-lieutenant de réserve. Un an plus tard, il fonde, près de la Sorbonne, la librairie Bellais, qui sert de quartier général au mouvement dreyfusiste ; son échec à l'agrégation de philosophie l'éloigne définitivement de l'université. À la même époque, il écrit dans la Revue blancheHenri Guillemin, Charles Péguy, 108..

Cependant, dès 1900, après la quasi-faillite de sa librairie, il se détache de ses associés Lucien Herr et Léon Blum et fonde dans la foulée les Cahiers de la Quinzaine, au 8, rue de la Sorbonne, revue destinée à publier ses propres œuvres et à faire découvrir de nouveaux écrivains. Romain Rolland, Julien Benda, Georges Sorel, Daniel Halévy et André Suarès y contribuent. Le premier numéro paraît le , tiré à mille trois cents exemplaires ; en quatorze années d'existence et deux cent vingt-neuf Cahiers à parution relativement irrégulière, la revue ne dépasse jamais les mille quatre cents abonnés, et sa survie reste toujours précaire. Il fut un farouche défenseur de la cause arménienne, lors des massacres qui préludèrent au génocide..

En politique, après sa Œuvres en prose complètes tome I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1987, 144, cité dans Henri Guillemin, Charles Péguy, Seuil, 1981, 171. au socialisme, Péguy soutient longtemps Jean JaurèsSur la relation Péguy-Jaurès, voir notamment , avant qu'il n'en vienne à considérer ce dernier, à cause de son pacifisme, comme un traître à la nationLire l'argumentation anti-jauressiste de Péguy dans L'Argent, et à sa vision du socialisme : car pour Péguy, L'Argent, Sur les relations qu'ont entretenues Péguy et Jaurès, voir Henri Guillemin, ch. 3, « Péguy et Jaurès », dans Charles Péguy, Seuil, 1981, 63-103 et Arnaud Teyssier, Charles Péguy, Perrin, 2008.. Dans l'immédiate avant-guerre et le climat de fièvre d'une revanche longtemps espérée sur l'Allemagne, il écrit dans le Petit Journal daté du : .

Pour Péguy, la République se doit de poursuivre, par son organisation, ses exigences morales et donc son énergie, l'œuvre de progrès de la monarchie au service du peuple tout entier, et non pas au service de quelques-uns — comme la République le faisait selon lui, à cause de la faiblesse de son exécutif et de l'emprise abusive des partis. Par conviction, il s'oppose fermement à cet qui commence, à ses yeux, à marquer la vie économique et culturelle : Le Mystère de l'enfant prodigue, . Pour Péguy, tout ce qui relève de la confusion et du désordre nous enchaîne ; ce sont l'ordre, l'organisation, la rationalité qui libèrent.

Influence de Bergson Péguy, disciple de Bergson dès 1898, quand le philosophe fut nommé maître de conférences à l'École normale supérieure, exprima ensuite son enthousiasme d'auditeur des leçons de ce maître au Collège de France. C'est que très tôt, Péguy avait pressenti l'affinité de la philosophie bergsonienne avec la spiritualité chrétienne, que Bergson explicitera en 1932 dans Les Deux sources de la morale et de la religion. Il écrit à Bergson, dès le : . Bien que mise à l'Index en par l'Église catholique et sévèrement critiquée par Jacques MaritainJacques Maritain, dans sa Philosophie bergsonienne, considérait celle-ci comme (149, 177, 306 à 311)., la philosophie bergsonienne du « mouvant » avait de quoi profondément séduire Péguy.. Dans sa Note conjointe, il traduit en termes littéraires, notamment la notion de la durée :