Lhésychasme (du grec ancien , de , « se tenir tranquille, en repos ».) est une pratique spirituelle mystique enracinée dans la tradition de l'Église orthodoxe et observée par l’hésychaste.

L'hésychasme vise le salut de l'âme, l'union à Dieu. Cette voie spirituelle trouve son expression dans la Philocalie des Pères neptiques, recueil de traités et de conseils concernant la vie spirituelle et la pratique de la prière.

Doctrine La recherche de l'hésychia peut être comprise de deux façons : soit comme la recherche d'un environnement de paix, soit comme l'état intérieur correspondant. Ces deux sens ne sont pas séparables.

Le premier, le plus littéral, consiste à s'éloigner des hommes (selon la Parole donnée à Arsène, lorsqu'il demande les conditions du salut : « Fuis les hommes, demeure en silence, tiens-toi en repos »« En ce temps-là, Abba Arsène habite encore dans le palais du roi. Il fait cette prière à Dieu : “Seigneur, conduis-moi sur le chemin où je serai sauvé”. Une voix lui répond : “Arsène, fuis loin des hommes et tu seras sauvé”. Arsène part loin des hommes. Il vit seul. Il recommence la même prière : “Seigneur, conduis-moi sur le chemin où je serai sauvé”. Il entend une voix. Elle dit : “Arsène, fuis, tais-toi, demeure en repos. Voilà les racines d'une vie sans péché”. » Dans Abba, dis-moi une parole, trad. Lucien Regnault, éd. Solesmes, .) et se libérer des tentations mondaines ; c’est la voie des moines, état par excellence de la spiritualité hésychaste.

vignette|Grégoire Palamas, fresque de l'église Saint-Georges de Kastoriá, XIVe siècle. Cependant, l’hésychasme n’est pas une spiritualité réservée aux moines : les grands théologiens de l’hésychasme, comme Grégoire Palamas, ont toujours insisté sur l’obligation commune aux laïcs et aux moines de « prier sans cesse ». La vocation de l’homme est unique et universelle, c'est-à-dire qu'elle concerne tous les êtres humains, quel que soit leur état. De plus, l'isolement par rapport au monde n’est pas le but de la voie hésychaste, elle n’en est que le moyen. Si la fuite du monde est un moyen privilégié, la fin véritable de l'hésychasme est le repos de l’âme en Dieu, l’acquisition de la paix du Christ : « Je vous donne la paix, je vous donne ma paix, non pas comme le monde la donne. » Cette paix s'acquiert par la présence du Saint-Esprit dans le cœur, préparé à le recevoir par la vigilance intérieure envers les pensées (la nepsis) et la prière sincère.

La doctrine hésychaste repose sur une anthropologie et une théologie : la possibilité pour l'homme d'atteindre l'union avec Dieu, d'être déifié. C'est là, selon la spiritualité hésychaste, la raison d'être de l'humanité et la raison de l'Incarnation de Dieu : « Dieu s'est fait homme, pour que l'homme puisse devenir Dieu », selon l’adage des Pères de l’Église, Athanase d'Alexandrie et Grégoire Palamas.

Elle s'appuie par ailleurs sur un enseignement pratique et ascétique, s'enracinant historiquement dans la spiritualité des premiers Pères égyptiens, sur la « garde du cœur » et la « prière ininterrompue ». Cette pratique spirituelle est inséparable de la théologie de la déification des Pères grecs.

Histoire de l'hésychasme

Une spiritualité monachique L’enracinement monachique de la spiritualité chrétienne peut sembler paradoxal, quand on sait que les premières communautés chrétiennes ignoraient le monachisme (alors que ce mode de vie n’était pas inconnu de la culture juive de l’époque). Le désert était considéré comme le lieu du diable, d'où Dieu fit sortir Israël. Si les prophètes s’y aventuraient, c’était pour l’affronter, faire reculer son territoire. Le désert qu’affrontaient les chrétiens des premiers siècles, c’était l’hostilité de ce monde. Quand le christianisme, au , est accepté, les anachorètes devinrent plus nombreux. Ceux-ci continuaient la traversée du désert commencée dès les premiers siècles, contre le risque de l'assoupissement de l'Église dans le monde soudain accueillant. L’Église adopta la spiritualité des moines, qui en devinrent l'avant-garde spirituelle.

Les Pères égyptiens

Antoine le Grand

Parangon de ceux qui partirent au désert pour y affronter le démon, et sortirent de ce combat illuminés d'une grande paix intérieure et d'une capacité de discernement qui attirèrent autour d'eux les âmes en quête du salut, Antoine le Grand est réputé comme étant le premier moine, celui qui inaugura une nouvelle forme de martyre, celle-ci s'exprimant par l'ascèse intérieure et par la confrontation volontaire avec les démons. C'est un traité attribué à Antoine le Grand qui ouvre la Philocalie des Pères neptiques.

Selon le témoignage d'Athanase d'Alexandrie, Antoine découvrit sa vocation en entendant à l'église la parole du Christ : « Si tu veux être parfait, va-t'en, vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, puis viens et suis-moi ! » (Évangile selon Matthieu, XIX, 21). Après avoir été frappé par cette parole, il distribue tous ses biens et s'isole dans un cimetière, vivant dans un tombeau. Plus tard, il s'isole plus loin encore, dans le désert de l'Égypte.

Macaire l'Égyptien

Évagre le Pontique

Évagre (346-399) fut formé auprès des Cappadociens, Basile de Césarée (qui l'ordonne lecteur) et Grégoire de Nazianze (qu'il considère comme son maître) dit le Théologien. Il s'est par ailleurs lié d'amitié avec Grégoire de Nysse. Son surnom, « le Pontique », est lié à son origine de la province du Pont en Asie Mineure. Après avoir occupé des charges à Constantinople, il part dans un monastère au Mont des Oliviers. À la suite d'une maladie, il part ensuite vivre dans le désert en Égypte.

La psychologie d'Évagre aura une grande influence sur toute la spiritualité chrétienne. Le combat spirituel est un combat intérieur, s'exerçant par une vigilance constante à l'égard de nos pensées. Selon lui, il ne nous appartient pas tant d'avoir de mauvaises pensées, que de les laisser obscurcir notre esprit et d'y consentir. Évagre distingue huit pensées fondamentales, qui sont autant de maladies de l'âme, de déviations de son désir du Bien qui n'est autre que Dieu, et sont donc autant d'obstacles à la vie spirituelle authentique.

Cette division en huit pensées sera reprise par Jean Cassien (dit le Romain) et deviendront, transformées, les 7 péchés capitaux. L'homme libéré de la domination de ces passions atteint un état de quiétude qu'Évagre qualifie d'apatheia. Les passions, nécessaires au corps, n'ont pas à être supprimées, mais ne doivent pas nous dominer, ni devenir excessives. La fleur de l'apatheia, c'est l'amour.

Voici quelques extraits de ses Chapitres sur la prière :

Cassien le Romain : pont entre l'Égypte et l'Occident

Jean Cassien est un pont entre l'Orient et l'Occident. Il fut à la fois le disciple des moines du désert d'Égypte (et particulièrement Évagre) et de saint Jean Chrysostome. C'est dans ses écrits que l'on trouve l'un des plus anciens témoignages concernant la prière perpétuelle à partir d'une phrase courte : il associe l'enseignement des Pères grecs à la pratique ascétique des pères égyptiens. Opposé à Augustin sur la doctrine de la prédestination et de la liberté humaine, sa place fut minorée dans l'Église catholique malgré l'influence décisive qu'il eut sur des personnalités aussi importante que saint DominiqueSon premier biographe Jourdain de Saxe, rapportait ceci : « Il [Dominique] passait souvent la nuit en prière et, la porte fermée, il priait son Père. Au cours de ses oraisons, et entre elles, il avait l’habitude d’émettre des cris, des paroles dans le gémissement de son cœur à tel point qu’il ne pouvait se contenir et que ses cris étaient nettement entendus au-dessus. Il demandait fréquemment et spécialement que Dieu daigne lui accorder une charité vraie et efficace pour prendre soin du salut des âmes et pour le leur apporter. Il pensait qu’il ne serait un vrai membre du Christ qu’en se donnant tout entier, de toutes ses forces, au salut des âmes, comme le Sauveur de tous, le Seigneur Jésus, s’est offert tout entier pour notre salut. Il lisait le livre Collationes patrum, qui traite des vices et de tout ce qui touche à la perfection spirituelle. Il y cherchait les chemins du salut, et, de toute sa volonté, s’efforçait de les suivre. Avec l’aide de la grâce, ce livre le conduisit à une grande pureté de conscience, à une grande connaissance de la contemplation et à la cime de la perfection.» Jourdain de Saxe, Libellus 13 ; dans M.-TH. LAUREILHE, Saint Dominique et ses fils, Fayard, 1956, p. 44. et même Thomas d'Aquin. Au sein de l'Église orthodoxe, c'est au contraire saint Jean Cassien et non Augustin, qui représente la juste foi des Pères : le salut n'est possible que par la synergie de la volonté humaine et divine.

Jean Cassien est né au (vers 360/365) dans l'actuelle Roumanie. Lors d'un séjour au désert de Scété en Égypte, il y devient le disciple de l'abbé Paphnuce. Il prend conscience de l'insuffisance de l'enseignement qu'il avait reçu jusqu'alors dans les monastères. On lui avait appris à renoncer au monde et quelque enseignement dans la lutte contre les passions, mais non pas à s'élever jusqu'à l'union intime avec Dieu.

Cassien vécut la fin de sa vie à Marseille, en France. C'est de là qu'il va transmettre à l'Occident l'enseignement pratique et ascétique qu'il reçut en Égypte.

Sur la liberté Cassien défendait l'existence d'une certaine forme de libre arbitre présent avant l'Incarnation : l'image de Dieu en l'homme était obscurcie mais non pas détruite.

« On ne doit pas penser que Dieu ait créé l’homme de telle façon qu’il ne puisse jamais accomplir, ni même vouloir le bien. Sinon il ne lui aurait pas concédé le libre arbitre s’il ne lui avait donné que de pouvoir et vouloir le mal, mais non, de lui-même le bien » (Coll., 13, 12).

Selon Cassien, la grâce ne détruit pas le libre arbitre, mais le soutient : « Faisons une comparaison avec l’incomparable bonté de notre créateur, par un exemple humain. Il ne s’agit pas d’y trouver une égale tendresse, mais quelque ressemblance avec sa bienveillance. Une mère aimante et attentive garde longtemps son petit enfant sur les genoux ; elle lui apprend enfin à marcher ; à la vérité, elle lui permet d’abord de ramper. Puis, elle le met debout, le soutenant de la main droite pour qu’il s’exerce à faire des pas successifs. Bientôt, elle le lâche un peu, le reprenant aussitôt si elle le voit tituber. S’il vacille, elle le retient ; s’il tombe, elle le redresse, ou l’empêche de s’affaler, ou encore le laisse doucement tomber pour le relever après sa chute. Cependant, sa force s’affermit au cours de l’enfance, de l’adolescence, et de la jeunesse. Elle lui fait alors porter des poids, s’exercer à des travaux qui ne le fatigueront pas et lui permet de se mesurer à ses compagnons. Combien plus notre Père céleste distingue-t-il celui qu’il doit porter dans sa grâce et celui qui, en sa présence, s’exercera à la vertu par le choix de sa libre volonté ; tout en secourant celui qui peine, en exerçant celui qui l’invoque, il n’abandonne pas celui qui le cherche, et parfois le retire du danger, même à son insu » (Coll., 13, 14).

Fidèle à l'enseignement de saint Jean Chrysostome, Jean Cassien défend la nécessité d'une synergie entre la volonté de l'homme et de Dieu : « Dès que Dieu a perçu en nous le moindre germe de bon vouloir, il verse en lui sa lumière, l’affermit, nous attirant au salut, faisant grandir cette semence, soit qu’il l’ait semée lui-même, soit qu’il l’ait vu pousser par notre effort » (Coll., 13, 8).

Thérapeutique des passions Cassien rapporte l'enseignement des Pères égyptiens dans la lutte contre les passions. Il ne s'agit pas simplement de les condamner. Les passions sont des maladies de l'âme. La guérison nécessite leur connaissance et leur étude, afin d'en acquérir une science médicale. Semblables aux plus habiles médecins, les pères spirituels ne doivent pas se contenter Jean Cassien, Institutions cénobitiques, 11, 16.