Lordre décurional (en latin ordo decurionum, littéralement « ordre des décurions »), est une catégorie sociale romaine, comme le sont l'ordre sénatorial et l'ordre équestre). Ordre subalterne, il concerne non pas l'empire dans son ensemble, mais les municipes romains, et les critères de fortune sont moins élevés que ceux des ordres sénatorial et équestre.

Contexte : les différents statuts des cités de l'empire

Dans l'empire romain, il existe plusieurs catégories de cités (civitates), en dehors de la cité de Rome : des cités de droit romain, dont les citoyens sont citoyens romains, par exemple la cité de Lugdunum (Lyon) fondée en 43 par Munatius Plancus, qui devient la capitale de la Gaule conquise par César ; des cités de droit latin, dont les citoyens sont citoyens de droit latin ; des cités alliées (par exemple la cité des Rèmes en Gaule) dont les citoyens sont pérégrins ; des cités tributaires (par exemple la cité des Vénètes, qui a combattu César pendant la guerre des Gaules), dont les citoyens sont aussi pérégrins, mais ont des impôts plus lourds à verser au fisc impérial.

Les cités ne sont pas dirigées par des magistrats romains, qui ne se trouvent qu'au niveau des provinces (par exemple, la Gaule chevelue jusqu'au règne d'Auguste, puis les trois provinces de Lyonnaise, de Belgique et d'Aquitaine, et beaucoup plus à partir de la réforme de Dioclétien), mais par des notables locaux, membres de l'élite ralliée à la domination romaine.

Au fur et à mesure que l'empire s'étend, les cités proches de Rome voient leur statut s'améliorer : sous le règne d'Auguste, toutes les cités d'Italie sont de droit romain, après avoir obtenu le droit latin vers 80

Dans les cités n'ayant pas encore le droit romain, les décurions sont les mieux placés pour devenir citoyens romains à titre individuel, mais héréditaire.

Conditions d'accès Pour être décurion, il faut : être citoyen latin ou romain être âgé d'au moins 25 ans ne pas être frappé d'infamie avoir le cens minimum pour assumer la summa honoriaria, garantie liée à la fonction publique. Il dépend de la ville : sesterces pour les cités modestes à pour Côme ou l'équivalent du cens équestre à Tarragone ou Gadès. Quelle que soit la taille des cités, l'ordre contenait habituellement 100 membres, ce qui explique pourquoi il était beaucoup plus facile d'y entrer dans les petites villes.

Le nombre de décurions dans l'empire romain à l'époque de la « paix romaine » à 150 000, soit 0,2 à 0,3 % de la population, en incluant leurs familles.

Les décurions doivent posséder un certain cens, c'est-à-dire pouvoir justifier d'un certain patrimoine foncier. Le niveau de ce cens varie selon les cités, il peut être très élevé pour les cités les plus importantes et les plus riches. Les décurions constituent donc en général le sommet de la classe dirigeante locale des propriétaires fonciers, ce sont les notables de la cité, le cœur de l'élite locale. Certains personnages cependant bénéficient d'une immunité et sont dispensés de siéger dans la curie : ce sont les vétérans militaires et certains médecins. Le cens ne suffit cependant pas : le décurion doit aussi pouvoir se justifier d'une certaine honorabilité. En particulier il doit être un ingénu, c'est-à-dire quelqu'un de naissance libre : sauf exception majeure les affranchis ne peuvent donc pas être nommés décurions. On retrouve en général les affranchis les plus riches de la cité dans le collège des Augustales, ou sévirs Augustales, comme c'est le cas pour le personnage de Trimalcion. Lorsque l'on est nommé décurion, comme lorsque l'on reçoit une magistrature locale, l'on est tenu de verser une certaine somme d'argent au trésor de la cité, c'est la « somme honoraire ». Son niveau est variable selon les cités, pour les plus grandes cités elle peut facilement atteindre plusieurs milliers de sesterces. Enfin par l'attribution des ornements décurionnaux (chaise curule et toge prétexte), la curie peut autoriser un personnage à porter les signes distinctifs de lordo, à se voir reconnaître une dignité équivalente à ses membres et éventuellement à siéger avec les décurions sans en être un. Cette mesure purement honorifique permettait de remercier des personnages extérieurs à la cité (fonctionnaires impériaux, marchands, artistes-pantomimes.) ou des personnages de la cité qui avaient joué un rôle important mais ne pouvaient pas siéger à la curie soit en raison de leur statut (affranchis) soit en raison d'une immunité.

L'ordre des décurions et son rôle réglementaire Les décurions se rassemblent régulièrement dans la curie de leur cité. Ils forment l'ordre des décurions (ordo), qualifié de splendidissimus (« très splendide »), l'équivalent local du sénat. C'est en son sein que sont élus les magistrats : les édiles, chargés de la police des marchés et de la voirie, les duumvirs, magistrats ayant des attributions judiciaires, et les duumvirs quinquennaux, élus tous les cinq ans et assurant des fonctions censoriales. L'''ordo des décurions doit gérer les finances (pecunia publica) et le territoire de la cité, assurer l'ordre public et les relations avec le pouvoir central.

À cette fin, l'ordo prend des décrets. Ces décrets étaient archivés dans le tabularium de la cité, qui contenait aussi les comptes-rendus des séances du conseil des décurions : le scribe de la cité assurait la sténographie des séances et la mise au net. Le scribe occupait une fonction subalterne, et bien qu'ayant une certaine distinction, il était normalement d'un rang bien inférieur aux décurions. Ces archives ont été presque toutes perdues, sauf en Égypte où quelques papyrus en ont conservé des fragments. Des inscriptions cependant peuvent en reproduire des extraits. Ainsi une inscription de Sala, vers Rabat dans l'actuel Maroc conserve le décret pris par lordo de la cité en l'honneur d'un chevalier romain qui dirigeait la garnison locale, vers 144. Les décurions proposent de lui ériger une statue et d'envoyer une ambassade à Rome pour faire son éloge auprès de l'empereur. Cependant, le gouverneur de la province ne semble pas avoir autorisé ces honneurs, et les décurions se contentèrent de faire graver le texte du décret sur la base d'une statue déjà élevé pour le personnage.

Les décurions et les magistrats étaient responsables des biens communs de la cité. Toute aliénation de ces biens devait être effectuée à la suite d'un décret. L'érection d'une statue ou d'une inscription sur une rue ou une place de la cité nécessitait une telle aliénation du sol public de la cité : un décret devait donc être pris par l'ordo pour donner le lieu aux dédicants de l'inscription. C'est l'attestation la plus courante des décrets des décurions qui nous a été conservée par les inscriptions latines, sous la forme abrégé : « L D D D » (loco dato decreto decurionum, lieu donné par décret des décurions). Par ce biais juridique l'''ordo contrôlait donc aussi la possibilité de rendre des hommages publics : il pouvait exploiter ce pouvoir à des fins d'auto-représentation et de légitimation sociale.

Le milieu social des décurions Il est difficile de dire si la couche sociale des décurions était ouverte ou fermée, et difficile aussi de savoir dans quelle mesure elle était ouverte à l'ascension sociale. Quelques exemples célèbres sont connus, comme le moissonneur de Mactaris en Afrique romaine, qui commença sa vie au comme ouvrier agricole et finit décurion de sa cité. Peut-être n'était-il qu'une exception brillante. Certaines familles cependant ont siégé dans la curie de leur cité des générations durant : le prestige des fonctions municipales se transmettait, semblant presque héréditaire. L'entrée d'une famille de notables municipaux dans les élites impériales (ordre équestre, puis ordre sénatorial) l'éloignait cependant des affaires proprement locales. Elle pouvait néanmoins fournir des patrons à l'ordo ou à la cité. Nous savons ainsi, par une lettre de Fronton, comment le conseil des décurions de Cirta le sollicita pour être le patron de la cité. Tous les décurions n'étaient pas cependant aussi proches des élites impériales. Dans les petites cités des provinces danubiennes les décurions apparaissent peu dans les inscriptions qui nomment aussi souvent le scribe, le secrétaire de l'ordo ; la fonction subalterne semble avoir eu ici une forte importance en présence de décurions peu romanisés ou absents. Le nombre de décurions connus pour les cités de l'empire est variable, il dépend des pratiques épigraphiques : plus une cité a laissé d'inscriptions, meilleures sont nos chances de connaître la composition de son élite municipale. Le nombre de décurions dans la curie variait aussi en fonction de l'importance de la cité, ils étaient en général quelques dizaines, approchant parfois la centaine, voire plus pour les cités les plus grandes. La liste des décurions était établie par les duumvirs quinquennaux : c'est l'album municipal. Les quinquennaux vérifiaient les conditions de cens et d'honorabilité, remplaçaient les décurions morts ou déchus. Nous ne possédons que deux albums municipaux dans leur intégralité : l'un à Timgad en Afrique (ILS, 6122) et l'autre à Canusium en Italie. : les décurions y sont nommés en respectant un ordre hiérarchique décroissant. Enfin, l'appartenance au corps des décurions donnait la citoyenneté romaine dans les cités de droit latin majeur avant 212 et l'édit de Caracalla qui donna la citoyenneté à tous les libres de l'empire. Dès lors que la citoyenneté ne fut plus une marque discriminante, la distance sociale se manifesta par d'autres biais : les décurions faisaient partie des honestiores, par opposition aux humiliores — les plus pauvres : leur richesse et leur honorabilité leur donnaient des privilèges juridiques et les protégeaient des peines infamantes.

Carrière municipale et évergétisme thumb|left|350px|Inscriptions électorales de Pompéi.