thumb|upright|Lord Byron, en costume albanais. thumb|upright|Monument à Lord Byron, par Falguière, à Athènes.
Le philhellénisme (du grec , « ami, qui aime » et , « hellénisme, civilisation grecque ») signifie amour de la Grèce. Il désigne plus particulièrement l'engagement de personnalités non grecques, le plus souvent libérales pour la cause de la Grèce contre l'Empire ottoman lors de la guerre d'indépendance grecque (1821-1829), soit au sein des comités philhellènes, soit par une implication armée directe en Grèce.
Cette définition est parfois considérée comme restrictive. Tout au long de l'histoire, nombreux furent ceux qui ressentirent un amour de la Grèce, depuis l'empereur romain Hadrien, jusqu'à Jacques Lacarrière par exempleSelon Umut Özkinimli et Spyros Sofos, Tormented by History : Nationalism in Greece and Turkey, Columbia University Press, 2008 : .
Le philhellénisme a aussi son contraire avec le mishellénisme.
Le philhellénisme avant le La Grèce vue d'Occident thumb|Le siège de Constantinople. Miniature attribuée à Philippe de Mazerolles, extraite d'un manuscrit de la Chronique du règne de Charles VII de Jean Chartier, BNF Fr.2091. La culture grecque a existé dans le monde antique par la littérature, la philosophie, la science. Alexandre Ier était surnommé « Philhellène » à cause de son attrait pour la Grèce. Les conquêtes d'Alexandre le Grand avaient étendu la civilisation grecque à l'ensemble de la Méditerranée orientale. L'empire romain l'avait portée jusqu'aux rives de l'Atlantique, sous sa forme gréco-romaine. Un des exemples les plus significatifs de cette tendance romaine vers la Grèce est peut-être le règne de l'empereur Hadrien, honoré lui aussi par les Grecs du titre de « Philhellène ». Cependant, elle disparut d'Occident lors des invasions barbares. Dès le , la connaissance du grec ancien était perdue en OccidentGeorges Contogeorgis, Histoire de la Grèce, .. Méconnaissance et préjugés se développèrent alors.
Au Moyen Âge et à la Renaissance, les Grecs étaient regardés avec suspicion, mépris voire dégoûtSir Steven Runciman dans l'Introduction de Fani-Maria Tsigakou, The Rediscovery of Greece., Thames & Hudson, 1981, . Selon Paul Tannery, cette suspicion est un héritage culturel du Schisme de 1054 entre Rome et Constantinople : toute l’histoire romaine et celle du christianisme ont, depuis, été récrites de manière à présenter l’église de Rome comme seule héritière légitime de l’église primitive, à occulter le fait que c’est elle qui, en quittant la Pentarchie, s’en est éloignée théologiquement et canoniquement au fil des 14 conciles qui lui sont propres, et à rejeter la responsabilité du schisme sur les quatre autres patriarches (Constantinople, Antioche, Alexandrie et Jérusalem). Même l’appellation d’« Empire byzantin » (qui apparaît seulement en 1557, sous la plume d’un historien allemand, Hieronymus Wolf) a pour but de séparer l’histoire de l’Empire d'orient, présenté de manière péjorative, de celle de l’Empire d'occident, revendiqué comme « matrice de l'Europe occidentale »Georg Ostrogorsky, Histoire de l’État byzantin, Paris, 1956, ed. Payot, (réimp. 1977), en dépit du fait que les citoyens de l’Empire d’Orient nommaient leur État Basileía tôn Rhômaíôn (« empire des Romains »)Encyclopædia Universalis, article « Empire byzantin »., et ne se sont jamais désignés comme « Byzantins » mais se considéraient comme des Romains (Rhomaioi, terme repris par les Perses, les Arabes et les Turcs qui les appellent « Roum »). Cette vision péjorative rendit moralement acceptable le pillage de Constantinople lors de la Quatrième croisade, qui élargit encore le fossé sur les plans religieux et politique, et affaiblit définitivement l’Empire grec face aux Arabes et aux Turcs. L’Occident considéra que la prise de Constantinople par les Croisés en 1204 et le partage de l’Empire byzantin ôtaient aux Grecs toute possibilité de jouer un rôle politique de premier plan. Elle provoqua un effacement durable de la puissance byzantine face à un Occident latin qui s’empara alors de l’hégémonie
Même si d’un point de vue local, dès 1261-1262 les Grecs avaient reconquis leur capitale et recréé leur Empire, la puissance et le rayonnement byzantin avaient définitivement reculéGeorges Contogeorgis, Histoire de la Grèce, , 204 et 213.. Enfin, la prise de Constantinople en 1453, et d'Athènes en 1456 par les Ottomans achevèrent de ternir l’image des Hellènes. Même plus tardivement, on trouve de nombreux auteurs, y compris Voltaire qui avouait "détester Byzance" ou Thouvenel pour qui Correspondance d'Edouard-Antoine de Thouvenel, Archives nationales, microfilms sous la cote 255AP sur Archives nationales., qui imaginent l’Empire byzantin comme un état dogmatique (c’est l’un des sens du mot "orthodoxe") n’ayant rien d’intéressant à léguer à l’occident…
Pourtant, l’Empire byzantin n’a cessé de transmettre sa culture, ses savoirs et ses technologies, non seulement aux Arabes de l’orient, mais aussi à ceux de l’occident, par exemple au , lorsque Constantin VII et Romain Lécapène envoient des copies des bibliothèques impériales à Hasdaï ibn Shaprut, ministre du calife de Cordoue Abd al-Rahman III. Parmi ces copies, on trouve De materia medica, du médecin et botaniste grec Dioscoride. Redécouverte par les « Philhellènes », cette transmission a longtemps été occultée dans l’historiographie classique occidentale, qui affirme tenir des Arabes sa redécouverte du patrimoine antique, sans s’interroger pour savoir d'où ceux-ci le tenaient en partie : n’appelons-nous pas « hammam » les thermes, et « style mauresque » l’art roman byzantin, adapté aux goûts des Arabes ? Les « Philhellènes », eux, redécouvrent qu’au , c’est en grande partie par l’intermédiaire de manuscrits byzantins que l’on redécouvrit en Occident la science antique, principalement à travers Aristote et Ptolémée. Quelques décennies avant la chute de Constantinople, des érudits grecs commencèrent à émigrer vers Venise, des principautés italiennes et d'autres républiques italienne emportant avec eux quantité de manuscrits.
L'évènement politique déterminant de ce transfert des "humanités" du monde byzantin vers l’Italie est le concile de Florence de 1438, au cours duquel l’empereur grec Jean VIII Paléologue sollicita (vainement) l’appui des royaumes occidentaux contre la menace d’invasion musulmane. Des érudits comme François Philelphe, Giovanni Aurispa, ou Vassilios Bessarion jouèrent un rôle particulièrement actif dans la transmission des écrits grecs, telle l’encyclopédie appelée Souda (du grec ancien / ) ou Suidas (du grec ancien / ) constituée vers la fin du et imprimée par Démétrius Chalcondyle à Milan en 1499.. Les bibliothèques vaticane et vénitienne (Biblioteca Marciana) recèlent encore de nombreux manuscrits astronomiques de cette époque, totalement inédits ou édités récemment, comme le Vaticanus Graecus 1059 ou le Marcianus Graecus 325 de Nicéphore Grégoras. Ce transfert culturel et scientifique joua un rôle important dans l’avènement de la Renaissance. La littérature classique fut alors redécouverte et admirée, mais la Grèce fut envisagée à travers le prisme romain. Art grec et art romain étaient confondus, et d’un point de vue littéraire, on faisait confiance à l’opinion des vainqueurs antiques latins. Ceux-ci étaient par ailleurs plus souvent lus que les auteurs grecs, peut-être parce que l’on comprenait plus facilement le latin.
Or leurs opinions sur les Grecs étaient souvent peu favorables. Plaute décrivait « leur luxure et leur ivrognerie », et pour lui « parole d’un Grec » et « calendes grecques » étaient synonymes. La grammaire latine multipliait les citations dévalorisant les Grecs, comme celle tirée de L'Énéide de Virgile : « Timeo Danaos et dona ferentes »« Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux », tout comme l’exemple tiré de Juvénal : « Non possum ferre, Quirites, Graecam Urbem ». Et Pline l'Ancien, Sénèque, Quintilien véhiculaient la même opinion des Grecs qu’ils trouvaient « impudents, vénaux, vaniteux et serviles » : il y avait eu très peu de bons Grecs, et ils étaient tous morts. Les auteurs chrétiens étaient du même avis. La Première Épître aux Corinthiens est un catalogue des vices et dépravations empêchant les Grecs de gagner le ParadisTerence Spencer, Fair Greece, Sad Relic., ..
Ces opinions dominèrent longtemps l’inconscient collectif occidental : en fin de compte, les Grecs opprimés méritaient leur sort.
L'évolution de l'opinion sur la Grèce La philosophie des Lumières développa l'intérêt de l'Europe occidentale pour la Grèce, en fait pour une Grèce antique idéalisée. On considérait que les notions, si importantes pour les Lumières, de Nature et Raison, avaient été les valeurs primordiales de l'Athènes classique. Les anciennes démocraties grecques, et surtout Athènes, devinrent des modèles à imiter. On alla y puiser des réponses aux problèmes politiques et philosophiques du temps.
Des ouvrages tels que celui de l'abbé Barthélemy, Voyage du Jeune Anacharsis, paru en 1788 servirent à fixer définitivement l'image que l'Europe avait de l'Égée.
Les théories et le système d'interprétation de l'art antique de Johann Joachim Winckelmann décidèrent du goût européen pour des dizaines d'années à travers ses œuvres majeures, Histoire de l'art chez les Anciens (Geschichte der Kunst des Altertums) de 1764Première traduction française par Gottfried Sellius, 2 vol., Paris, Saillant, 1766 puis seconde trad. par Michael Huber, 3 vol., Paris, 1789 et Réflexions sur l'imitation des œuvres grecques dans la sculpture et la peinture (Gedanken über die Nachahmung der griechischen Werke in der Malerei und Bildhauerkunst) de 1755Traduit en français en 1766 ; dernière édition française : Pensées sur l'imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture, traduit de l'allemand par Laure Cahen-Maurel, éditions Allia, Paris, 2005. Il fut, dans ces ouvrages, le premier à définir les périodes de l'art antique, classant les œuvres de façon chronologique et stylistique.
Les vues de Winckelmann sur l'art englobaient l'ensemble de la civilisation, puisqu'il faisait un parallèle entre niveau de développement général de celle-ci et évolution de l'art qu'il lisait comme on lisait à l'époque la vie d'une civilisation, en termes de progrès, d'apogée, puis de déclinFrancis Haskell et Nicholas Penny, Taste and the Antique., Yale U.P., 1981, .. Pour lui, l'art grec avait été le sommet de l'art qui avait culminé avec Phidias. Winckelmann considérait que les plus belles œuvres de l'art grec avaient de plus été produites dans des circonstances géographiques, politiques et religieuses idéales. Cette conception domina longtemps la vie intellectuelle en Europe. Il classa l'art grec en Antique (période archaïque), Sublime (Phidias), Beau (Praxitèle) et Décadent (période romaine). thumb|left|Le Parthénon, à l'époque de Lord Elgin.
Les théories de Winckelmann sur l'évolution de l'art culminant dans l'art grec, dans sa période Sublime, conçu dans une période de liberté politique et religieuse complète, participèrent à l'idéalisation de la Grèce antique et augmentèrent l'envie de se rendre en terre grecque. On croyait aisément alors avec lui que le bon goût était né sous le ciel de Grèce. Mais ce que Winckelmann chantait comme une manifestation de la « liberté grecque » (griechische Freiheit) était, pour maints auteurs chrétiens, une abomination : la Première épître aux Corinthiens était lue comme un catalogue des « vices et dépravations » empêchant les Grecs de gagner le Paradis. Malgré cela, Winckelmann sut convaincre l’Europe cultivée du que la vie en Grèce antique était pure, simple et morale, et que l’Hellade classique était la source à laquelle les artistes devaient aller puiser les idéaux de « noble simplicité et calme grandeur »Cité par Roland et Françoise Étienne, La Grèce antique, Gallimard, 1990, .. La Grèce devint la « patrie des arts » et « l’éducatrice du goût ».