Bessarabie (roumain : ; russe : , Bessarabia ; , Bessarabia) est un nom désignant tour à tour plusieurs territoires des anciennes principautés roumaines, dans le sud-est de l’Europe, et provenant de la dynastie valaque des Basarab. Dans le sens le plus courant, il désigne la partie orientale de la Moldavie historique, située entre les rivières Prut et Dniestr, aujourd’hui partagée entre la Moldavie et l'Ukraine.

Définition La définition et l’étendue de la Bessarabie ont varié selon les périodes successives valaque, moldave, ottomane, russe et royale roumaineLászló Rásonyi, « Contributions à l’histoire des premières cristallisations d’État des Roumains : l’origine des Basarabas », Archivum Europæ Centro Orientalis, I, Budapest, 1935 (). : au , ce nom désignait l’ancienne principauté de Valachie à ses débuts, alors gouvernée par la dynastie fondatrice des Basarab ; entre les et s, il désignait une région littorale de la mer Noire située au nord des bouches du Danube, acquise par les Bassarab en 1328 et alors rattachée à la Valachie, puis cédée en 1421 à la Moldavie : cette région danubienne et maritime était, jusqu’en 1812, appelée Bessarabie en roumain et sur les cartes européennes et russes, mais dans l’Empire ottoman, qui la conquiert entre 1484 (rives du Danube et de la mer Noire) et 1538 (citadelle et ținut (« comté ») de Tighina), elle est appelée en turc Bucak ; au (à partir de 1812), le nom désigne le gouvernement de Bessarabie formé par l’Empire russe avec la Bessarabie-Bucak ottomane et aussi avec toute la moitié orientale de la principauté de Moldavie, lorsqu'il annexa en 1812 ces territoires encadrés entre la rivière Prout à l’ouest, le fleuve Dniestr à l’est, le Danube et la mer Noire au sud : ces limites ont été fixées en 1812 au traité de BucarestLe toponyme d'origine roumaine « Bessarabie » ne désignait jusqu'en 1828, pour les chrétiens, que la région appelée « Boudjak » par les musulmans. C'est l'Empire russe qui en 1828 étendit ce toponyme à tout le territoire qu'il venait d'annexer en 1812, et c'est pourquoi des cartes très diffusées, comme celle-ci , sont doublement erronées, car d'une part elles ne différencient pas les états chrétiens tributaires des provinces turques et d'autre part elles différencient « Moldavie » et « Bessarabie » (selon l'extension russe) anachroniquement avant 1812, sans même parler de celles qui situent la Bessarabie en Bulgarie, comme . ; au , le nom désigne le territoire du gouvernement russe de Bessarabie, devenu une République moldave en 1917, puis une province du royaume de Roumanie de 1918 à 1940 et de 1941 à 1944 ; aux , le nom de Bessarabie désigne parfois encore la république de Moldavie actuelle, dans le langage courant des Roumains les plus âgés.

left|180px|thumb|Évolution diachronique du toponyme « Bessarabie », de la principauté de Valachie (1330) jusqu'aux bouches du Danube (1395-1420) rattachées à la principauté de Moldavie (1420), de celle-ci à l'Empire ottoman (1484-1812), puis à l'Empire russe (1812) et enfin au royaume de Roumanie (1918-1940) ; le terme devient désuet après 1950 ; frontières actuelles surimposées. thumb|right|Haut-pays, bas-pays et Bessarabie originelle en Moldavie, gouvernement russe de Bessarabie (1812, en vert), et partage actuel. left|thumb|Scène de la vie en Bessarabie en 1840 : la halte des charbonniers moldaves, par Auguste Raffet. 220px|left|thumb|La forteresse de Cetatea Albă en 1856.

Étymologie et sémiologie Le nom de « Bessarabie » provient de la dynastie fondatrice de la principauté de Valachie au début du : les Basarab, qui émergent comme bans (ducs vassaux de la couronne de Hongrie) avant de s’émanciper en 1330, et de chasser les Tatars des bouches du Danube entre 1328 et 1332.

Selon l'historien byzantinologue Pierre Năsturel, le Besserem-Bem des chroniques turques pourrait être une déformation de Bessarion-Ban (« Ban » étant un titre hongrois de vassalité équivalent à « marche » et ayant donné le nom du Banat), mais selon la plupart des historiens roumains, tels Norman Manea ou Matei Cazacu, le nom a probablement une origine coumane, et signifie « Père Roi », dérivé de basar, « régner » et aba, « père ». Des étymologies fantaisistes circulent aussi : selon l'une, qui figure dans certaines éditions de l'Encyclopédie soviétique, « Bessarabie » signifierait « région désarabisée » (par l'Empire russe) « Bez Arabia » signifie « sans arabes » en russe, ce qui n'a aucun fondement scientifique, d'autant qu'il n'y a jamais eu d'Arabes dans la région ; selon l'autre, lancée par Bogdan Petriceicu Hasdeu et adoptée par les protochronistes roumains, « Basarab » dériverait de ban accolé au mot dace saraba, « tête » (qui selon eux reste dans certaines régions roumaines comme saramb).

Quoi qu'il en soit, au sein de la Roumanie unie des années 1918-1940, le nom de Bessarabie était employé pour désigner l’ancien gouvernement russe dans ses limites de 1812, considérée comme une province historique, mais sans constituer une entité administrative. Dans cet article, c’est cette région actuellement partagée entre la république de Moldavie et l’Ukraine qui est décrite.

Lorsqu'en 1812 la Turquie est battue par la Russie, les Russes prennent le contrôle d'une partie de la province de Moldavie à l'est et entre le Dniestr et le Prut. Les Russes baptisent la région « Bessarabie » en référence au nom de l'ancienne dynastie roumaine des Bassarab ; possiblement avec l'idée de ne pas trop froisser les susceptibilités roumaines après l'annexion.

Histoire thumb|right|La Bessarabie (sud-est) en tant que région historique de la principauté de Moldavie. thumb|right|Les principautés de Moldavie et Valachie en 1786, carte italienne de G. Pittori, d'après le géographe Giovanni Antonio Rizzi Zannoni : la Bessarabie, dans le sens initial, est en vert, à l'est de la carte. Elle est alors turque, alors que le reste de la Moldavie est autonome. La Bessarabie comprend à ce moment le delta du Danube. thumb|La principauté de Moldavie (rose) et la Bessarabie (ottomane, en jaune) début 1812, la veille de l'annexion russe et de l'extension du nom de « Bessarabie » à toute la Moldavie orientale (carte napoléonienne).

De l’Antiquité à la principauté À l’origine, ce territoire était habité par les Thraces Tyrgètes (le fleuve Dniestr est l’antique Tyras), appelés aussi Daces (voir Dacie, Carpes et Costoboces). Des tribus germaniques (les Bastarnes) s’installent parmi les Tyrgètes (voir Gètes). On y rencontre aussi des Indo-Européens de la steppe : Scythes, Sarmates, Roxolans, Iazyges. L’Empire romain rattache le Sud du pays (rives du Danube et le littoral de la mer Noire) à la province de Scythia Minor (actuelle Dobrogea ou Dobroudja). Les Huns traversent le pays au . Alaric , roi des Wisigoths, naît aux bouches du Danube. Tribus slaves, nomades goths, iasses et autochtones valaques s’y mélangent ensuite, sous les dominations successives de divers khanats turcophones et mongols : Avars, Khazars, Petchénègues, Coumans (Polovtses) et Tatars. Après 1328 les rives de la mer Noire jusqu’au Dniestr ont été contrôlées par la Valachie. La population majoritaire est de langue valaque et de religion chrétienne (orthodoxe, rattachée à l’exarchat de Vicina). Les bouches du Danube et les rives de la mer entre le Danube et le Dniestr sont alors nommés Basarabia, Bessarabie, du nom de la dynastie régnante en Valachie.

thumb|Taux d'alphabétisation de la Roumanie en 1930 : la Bessarabie, russe jusqu'en 1917, avait le taux d'alphabétisation le plus bas, sauf chez les Allemands.

Au sein de la principauté de Moldavie (fondée au début du ), le territoire compris entre les fleuves Prout et Dniestr, très exposé aux raids tatars, est défendu par des citadelles élevées face aux principaux gués du Dniestr (Hotin, Soroca, Tighina, Cetatea Albă) et par des fortins échelonnés à l’intérieur du pays. La région est divisée en tinuturi (comtés). De nombreux monastères fortifiés complètent le dispositif. Entre 1359 et 1789, près de tatars sont repoussés, mais 28 de ces raids parviennent à contourner ce réseau de défense et à piller des villages de l’intérieur.

En 1484, les Turcs s’emparent des rivages danubiens et maritimes de la Moldavie, nommés Bessarabie depuis que les voïvodes Basarab de Valachie en avaient chassé les tatars ().

Lorsqu’en 1812 la Russie annexe la moitié orientale de la Moldavie entre Prout et Dniestr, les gouverneurs russes utilisent ce nom de Bessarabie pour désigner l’ensemble du territoire annexé.

Aujourd’hui, ce territoire est partagé entre l’Ukraine et la république de Moldavie.

Des tsars russes aux rois roumains

Les Russes, dans leur progression vers les bouches du Danube, annexent en 1812 (traité de Bucarest), cette partie orientale de la principauté de Moldavie, comprenant , avec , (Hotin, Soroca, Orhei, Tighina et Cetatea Albă), (Reni, Ismail, Chilia et Cetatea Albă), et . La région devient un gouvernement de l’Empire russe sous le nom de gouvernement de Moldavie-et-Bessarabie, ultérieurement abrégé en Bessarabie. À partir de l’annexion, les Russes considéreront que la Bessarabie doit devenir une terre russe et ils en prennent les moyens, en plusieurs étapes. Au début, l’autonomie de la Bessarabie est garantie en 1816, et le prince moldave est nommé gouverneur, mais il est destitué au bout d’un an, remplacé par des gouverneurs russes et l’autonomie est abolie en 1828.

En 1829, l’usage de la « langue moldave » (nom russe du roumain) est interdit dans l’administration au profit du russe. En 1833, le « moldave » est interdit dans les églises et, en 1842, dans les établissements d’enseignement secondaire, puis dans les écoles primaires en 1860. Enfin en 1871, le moldave/roumain est purement et simplement interdit dans toute la sphère publique par oukase impérialK. Heitmann, « Moldauisch » dans G. Holtus, M. Metzeltin et C. Schmitt (dir.), Lexicon der Romanschinen Linguistik, Tübingen, vol. 3, , 1989.. Les autorités russes encouragèrent l’émigration (ou déportèrent) des Moldaves dans d’autres provinces de l’Empire (notamment au Kouban, au Kazakhstan et en Sibérie), tandis que d’autres groupes ethniques, notamment Russes et Ukrainiens (appelés au « Petits Russes »), étaient invités à s’installer dans la régionAnthony Babel, La Bessarabie, éd. Félix Alcan, Genève et Paris, 1932..

En 1856, à la suite de la guerre de Crimée, la principauté de Moldavie récupère le sud de la Bessarabie, le Bugeac (aujourd’hui Boudjak) (traité de Paris de 1856). Durant , le processus de « dé-moldavisation » s’interrompt dans cette région.

En 1859, à la suite de la défaite des Russes à la guerre de Crimée, la Moldavie occidentale et la Valachie s’unissent pour former la Roumanie : dès lors, les roumanophones des pays voisins (Banat, Transylvanie, Maramureș, Bucovine, Bessarabie et Dobroudja) réclament leur rattachement à ce pays.

En 1878, à la suite de la guerre que Russes et Roumains ont menée ensemble contre l’Empire ottoman, la Roumanie acquiert les deux tiers de la Dobrogée (en roumain : Dobrogea, en bulgare : Dobroudja), la Bulgarie recevant le dernier tiers et la Russie récupère le sud de la Bessarabie (Boudjak) (traité de Berlin de 1878) mais l’indépendance de la Roumanie est internationalement reconnue.

vignette|Membres de la d'État de Bessarabie en 1907. Debout : , , et Dmitri Sviatopolk-Mirski. Assis : Vladimir Pourichkevitch, , , et Pavel Krouchevan. Pour l’Empire russe, la Bessarabie est d’abord une région frontalière d’où la renaissance culturelle roumaine doit être extirpée, un accès aux bouches du Danube et un grenier agricole : des voies ferrées sont construites pour la relier au port d’Odessa afin d’exporter les céréales et le bois moldaves. Sur le plateau au-dessus du vieux bourg moldave de Chișinău, une ville nouvelle russe au plan en damier est construite : là se trouvent administrations, casernes, cathédrale et manufactures.