Pierre Seghers, né le dans le et mort le à CréteilRelevé des fichiers de l'Insee, est un poète, éditeur et résistant français. Il est l'un des plus célèbres éditeurs français de poésie du , créateur en 1944 de la collection Poètes d'aujourd'hui. Résistant de la première heure, il fut proche de Louis Aragon, Paul Éluard, Robert Desnos et René Char.
Origines familiales Les Seghers sont originaires de la région d’Anvers. Pierre Seghers descend d’une branche de cette famille installée dans le Nord de la France au milieu du . Parmi les Seghers, on compte trois célèbres peintres flamands du : les frères Daniel (1590-1661) et Gérard (1591-1651) Seghers, et Hercule Seghers (vers 1589 - vers 1638).
Louis Seghers, grand-père de Pierre Seghers, s’engage jeune à la Légion étrangère et combat en Algérie dans les années 1860. Il s’établit ensuite comme sculpteur sur bois. Il forme à cet artisanat son fils Charles, né en 1866. En 1900, à 35 ans, Charles Seghers suit un oncle passionné de photographie et se lance dans la recherche de procédés photographiques. Il s’installe près de Grenoble, puis à Paris. Des découvertes empiriques d’émulsions chimiques lui assurent un certain succès et l’amènent à voyager en Europe où ses procédés sont exploités. Une concurrence accrue et une protection insuffisante de ses découvertes le conduisent à la faillite. En 1912, il quitte Paris pour Carpentras où il a retrouvé du travail. Il y met au point un papier photographique utilisé pour les relevés aériens dans l'aviation naissante.
Biographie Enfance et jeunesse en Provence Fils unique de Charles Seghers (1866-1932) et de Marthe Lebbe (1886-1977), Pierre Seghers naît rue Claude-Lorrain à , le Déclaré à l'état civil sous les seuls prénoms de Paul Charles Gustave, , Pierre Seghers ne sera reconnu par ses parents qu'en 1920. Acte de naissance 32 du 8 janvier 1906 sur le site des archives de Paris.. Il a six ans lorsque ses parents s’installent à Carpentras. Le petit Parisien y découvre la vie au grand air dans . Cette enfance sous le soleil de Provence le marquera profondément. Pendant ces années, il se lie d’une amitié durable avec le futur poète André de Richaud (1907-1968). Bachelier dès l'âge de 16 ans, il est néanmoins contraint de gagner sa vie. Il est d'abord brièvement « saute-ruisseau » (clerc de notaire débutant) chez un notaire de Carpentras. Il est ensuite surnuméraire dans l’administration du Cadastre, ce qui lui donnera l'occasion d'arpenter tout le Vaucluse pendant deux années.
L’administration puis le commerce thumb|Lettre commerciale à en-tête de Pierre Seghers, 31 août 1940 En 1925, muté à Paris par son administration, le jeune Pierre Seghers âgé de 19 ans s’installe dans la capitale. Après une année à Clamart, il parvient à louer une petite chambre place Dauphine Le jeune Seghers fréquente les marchands de livres rares et éditeurs de poésie des échoppes de la place Dauphine. Il fait ses premiers achats chez les bouquinistes des quais de Seine. Son service militaire l’envoie en Corse au d'infanterie et l’extrait de la vie de bureau et de .
Son service militaire achevé, il quitte l’administration et retourne à Carpentras où il épouse en 1928 une amie de jeunesse, Anne Vernier. Il est embauché par un oncle de sa femme qui lui . Rapidement, il se met à son compte et vend du matériel pour bars et hôtelsL'établissement Mon Bar à Avignon rue du Portail Matheron, a encore, selon son propriétaire, le bar et des éléments de décors vendus par Pierre Seghers à ses prédécesseurs dans les années 1930..
Pendant dix années, de Clermont-Ferrand, à Nice, passant par Marmande et Briançon, il sillonne le Sud de la France pour développer son négoce : La vie de couple ne résiste pas à ces voyages incessants. Seghers demeurera toutefois toute sa vie lié à Anne Verdier par une affectueuse amitié.
Pendant toutes ses années de voyageur de commerce, il écrit . Mallarmé, Laforgue, Whitman, Carco, Verlaine, P.-J. Toulet puis Rilke, accompagnent ses déplacements.
Vers 1930, Pierre Seghers reprend à Avignon le magasin Font au 30, rue Joseph-Vernet pour y faire commerce de "Fournitures Générales pour Cafés, Restaurants, Hôtels". Il y est encore en 1940. Il retrouvait Bernard Grasset au Mon Bar situé rue du Portail Matheron. Il s'y est sans doute assis en 1941 en compagnie d'Elsa Triolet et Louis Aragon.
Louis Jou, son « patron » Vers 1930, Pierre Seghers fait la connaissance aux Baux-de-Provence du typographe et graveur Louis Jou. Dans son atelier de la rue du Vieux-Colombier à Paris, Louis Jou fait découvrir au futur éditeur l’amour de la fabrication des beaux livres. Louis Jou lui fait notamment découvrir le grand poète et mathématicien persan Omar Khayyam. En 1932, le père de Pierre Seghers, ruiné, solitaire et dépressif se suicide. Louis Jou deviendra alors pour Pierre Seghers plus qu'un maître en édition, un père spirituel.
Bonne Espérance Après Les Angles, Pierre Seghers s'installe à Villeneuve-lès-Avignon en 1934. Il s’est installé dans une tour du , ancienne livrée du cardinal de Giffon, située dans la montée du fort Saint-André. En 1937, venant de franchir le cap des 30 ans, il rassemble ses poèmes en un recueil qu’il nomme Bonne Espérance. Faute de trouver un éditeur, il décide en 1938 de créer une maison d’édition, Les Éditions de la Tour, afin d’éditer ce recueil.
La revue Poésie thumb|Exemples de couvertures de Poètes Casqués 40 et de Poésie 40
Soldat de , il est mobilisé le à la caserne Vallongue à Nîmes. Il s'aperçoit qu'exactement 25 ans plus tôt, en , un autre poète était mobilisé dans cette même caserne : Guillaume ApollinaireJe me suis engagé sous le plus beau des cieux / Dans Nice la Marine au nom victorieux / Perdu parmi 900 conducteurs anonymes / Je suis charretier du neuf charroi de Nîmes… in Case d'Armons, 1915. Marqué par ce clin d'œil du destin, .
À Forcalquier, où sa section est détachée, il publie en le premier numéro de Poètes Casqués ou P.C. 39. Imprimée à 300 exemplaires, elle se veut la revue des . En colophon, une citation d'André Suarès : Seghers y engage toutes ses économies, Le succès est immédiat ; bulletins d'abonnement et de mandats-postaux affluent. Louis Aragon est l'un des premiers abonnés ; il adresse à Seghers en , pour le numéro suivant de la revue, le manuscrit d'un long poème inédit : Les Amants séparés. Le chroniqueur littéraire André Billy salue cette jeune revue dans Le Figaro. Plusieurs écrivains écrivent à Seghers ou s'abonnent pour l'encourager : Jean Paulhan, Max Jacob, Jules Romains, Armand Salacrou, Maurice Fombeure ou bien encore Gaston Gallimard. Chaque numéro de la revue rend hommage à une figure tutélaire qui fut liée à la Première Guerre mondiale : Péguy, Alain-Fournier, Apollinaire, Alan Seeger, etc.
Au début de l’année 1940, Seghers en appelle à la mobilisation des poètes-soldats. Le ton de sa circulaire est solennel : Dans un article de Poésie 40 consacré à Pierre Seghers, le poète et critique littéraire belge André Fontainas souligne que la revue qui vient d’être fondée « aux Armées » est sans précédent dans l’histoire de la poésie française parce que les poètes, qui sont trop souvent ou luttent entre eux, ont pour la première fois l’occasion historique de regarder ensemble dans la même direction. Seghers n’est pas de ceux qui divisent ; il n’est d’aucune chapelle, d’aucune école. Ce qu’il veut, c’est servir la Poésie.
La Résistance thumb|Pierre Seghers accueillant Louis Aragon et Elsa Triolet à Villeneuve-lès-Avignon en 1941.
Démobilisé en zone sud, Seghers retourne s’installer à Villeneuve-lès-Avignon. Il a entendu l’appel du général de Gaulle, mais décide de résister de l’intérieur avec les armes qui sont les siennes : développer la revue Poésie et s’en servir pour .
Il sent la nécessité de se rapprocher d’Aragon. Dans La Rime en 1940, publié dans Poésie 40, Aragon, homme insurgé, surréaliste tapageur, romancier à l’écriture novatrice, déclare qu’il n’écrira plus que des poèmes d’amour. « Face à la langue de détention qu’impose l’occupant, les poètes inventeront une langue d’évasion », en recourant à la rime, aux formes fixes, aux ballades héritées du Moyen Âge. , écrira Seghers dans La Résistance et ses poètes. Plus d’une fois, durant les années de guerre, le poème d’amour aura déjoué les pièges de la censure. L’exemple le plus significatif est sans doute celui du poème Liberté écrit par Paul Éluard en .
Seghers applique les préceptes d’Aragon et élargit son projet éditorial. P.C. 39 cède la place à P.C. 40 qui devient, après l'Armistice de juin, Poésie 40, Poésie 41, etc. Le mérite revient à Pierre Seghers d'avoir découvert puis publié un des derniers poèmes connus de l'écrivain franco-marocain Jean Venturini, peu de temps avant sa mort, Une pierre dans l'eau (inédit, absent de l'édition définitive d’Outlines) dans le premier numéro de Poésie 40Voir le site Aux marins.. À partir de 1942, Poésie n’est plus seulement une revue, mais une collection, une marque éditoriale, qui publie tour à tour des recueils, des anthologies, ou des livres rédigés à plusieurs mains. Une Anthologie de la Poésie espagnole est ainsi publiée avec Poésie 41, Poésie 42 accueille les poèmes que Pierre Emmanuel rassemble sous le titre Combat avec tes défenseurs. Au printemps suivant, c’est une Anthologie de Poètes prisonniers qui paraît dans un cahier spécial de Poésie 43.
À la fin de l’été 1941, Aragon et Elsa Triolet séjournent chez Seghers à Villeneuve-lès-Avignon (voir photo). Aragon y achève Le Crève-Cœur et compose le recueil Les yeux d'Elsa que Seghers publie. Il publie aussi deux nouvelles que cette dernière vient de terminer : Mille regrets et Le Destin personnel. Le , apprenant l'exécution des otages de Châteaubriant, Seghers rédige le poème Octobre qui sera publié à plusieurs reprises pendant la guerre, la première fois en 1942, sans nom d’auteur, dans la revue Traits que dirige à Lausanne François Lachenal, haut fonctionnaire suisse auprès du gouvernement de Vichy, qui joue un rôle décisif dans la résistance littéraire.
En , à l’initiative d'Emmanuel Mounier, de Pierre Schaeffer et de Roger Leenhardt, se retrouve aux Rencontres de LourmarinLa Vie culturelle sous Vichy, P. 176, sous la direction de Jean-Pierre Rioux, Bruxelles, Complexe, 1990 une petite communauté de musiciens et de poètes venus de tous les horizons : Max-Pol Fouchet, qui arrive d’Alger, Armand Guibert de Tunis, Lanza del Vasto, Pierre Emmanuel, Georges-Emmanuel Clancier, Claude Roy, Jacques Baron, Alain Borne, etc. Seghers s'y lie notamment avec Loys Masson qui devient secrétaire de la revue Poésie jusqu'en 1943.
Pendant l'Occupation, l’habileté de Seghers consiste à avoir constamment deux fers au feu. Tandis qu’il poursuit ouvertement un travail d’éditeur, soumettant à la censure allemande les livres de poésie, des ouvrages plus subversifs paraissent avec un faux visa de censure. Par ailleurs, il confie ses poèmes à des revues clandestines et signe de pseudonymes. En 1943, plusieurs de ses poèmes (Octobre, Paris-Pentecôte, Le beau travail, Un prisonnier chantait) paraissent sous le nom de Louis Maste et de Paul Ruttgers aux Éditions de Minuit clandestines dans L’Honneur des poètes, anthologie qu'il élabore avec Paul Éluard et Jean Lescure. En 1944, la revue Europe publie Fidélité sous le nom de Robert Ruyters.
La littérature française se révèle d’une vitalité et d’une richesse inouïes durant les trois dernières années de guerre. Il revient à Pierre Seghers d’avoir fait souffler l’esprit de résistance sur toutes les voiles de la poésie. Sa force est d’avoir accordé une égale importance aux poètes connus et inconnus, aux anonymes et aux figures de proue de la littérature contemporaine.
Éditeur Activités d'édition Seghers quitte Villeneuve-les-Avignon et s’installe à Paris dès la Libération en . Il installe à Montparnasse sa jeune maison d'édition, d'abord boulevard Raspail, puis rue de Vaugirard.