Le R-7 Semiorka (du russe , signifiant « Petite septième »), code OTAN SS-6 Sapwood, est le premier missile balistique intercontinental au monde, élaboré par l'Union soviétique. Le missile, développé par les ingénieurs de l'OKB 1 sous la direction de Sergueï Korolev, père du programme spatial soviétique, effectue son premier vol le , et entre en service opérationnel en 1960. Mais ses caractéristiques mal adaptées aux besoins militaires entrainent rapidement son retrait du service.
Le R-7 Semiorka sert également de lanceur spatial : rebaptisé Spoutnik, il lance le satellite du même nom, , le , dans le premier vol orbital non habité réussi de l'ère spatiale. Cette version spatiale donne naissance à toute une famille de lanceurs à la fois performants et fiables dont les dernières versions, actuellement le Soyouz, sont toujours en service, et fabriquées dans l'Usine de Samara..
Historique
Contexte
Comme tous les missiles balistiques intercontinentaux de première génération, la R-7 Semiorka est conçue dans le cadre de la guerre froide qui oppose l'Union soviétique et les États-Unis. En tant que missile balistique intercontinental, cet engin militaire est capable d'emporter une charge explosive de grande puissance et d'aller frapper le territoire de l'ennemi situé à plusieurs milliers de kilomètres. Au début des années 1950, alors que les Américains choisissent d'attendre de disposer de (beaucoup plus légères que les ) pour développer un missile balistique intercontinental porteur d'une tête nucléaire, les responsables soviétiques décident de se lancer dans le développement de ce type d'arme immédiatement après avoir réussi à faire exploser leur première . Cette première version de l'arme nucléaire, non miniaturisée, est lourde. Les responsables soviétiques décident néanmoins de concevoir un missile adapté capable d'emporter une charge militaire de . Ce contexte explique les différences de performances entre les premiers lanceurs soviétiques dès le départ très puissants avec les lanceurs américains dont le plus puissant comme l'Atlas ne peut emporter qu'une charge utile d'une tonne.
Missiles soviétiques R-1 à R-11
Le développement du missile R-7 repose sur les travaux préalables de l'institut de recherche NI-88 qui entre 1948 et 1956 développe sept familles de missile balistique de complexité croissante qui permettent aux ingénieurs soviétiques de mettre au point de nombreuses techniques. : le missile R-1 ( au lancement) dont le premier vol a lieu en 1948 a une portée de avec une charge explosive de . C'est une copie du missile allemand V-2 ; R-2 () a une portée de et emporte une charge de . Il est contrôlé par radio pour améliorer sa précision ; R-5 () qui effectue son premier vol en 1953 a une portée de et une charge utile de . Il peut emporter de manière optionnelle jusqu'à quatre charges explosives mais sa portée est alors réduite à . Il dispose d'un système de guidage avancé pré-programmé et contrôlé par radio qui permet d'obtenir une bonne précision ; R-5M est une version dérivée du précédent missile mais qui emporte pour la première fois une charge nucléaire. Sa portée est de .
Ces quatre missiles sont tous mono-étages et propulsés par des moteurs-fusées à ergols liquides qui brûlent un mélange d'oxygène liquide et d'éthanol. Ils sont conçus par l'équipe de Sergueï Korolev, futur père de l'astronautique soviétique, et la propulsion est développée sous la direction de Valentin Glouchko. En 1953, le NI-88 développe également les missiles R-11 et R-11M, aux performances similaires au V2 allemand (portée et charge militaire de ) qui présentent la particularité d'être propulsés par un moteur-fusée brûlant un mélange d'acide nitrique et de kérosène. Ce nouveau missile constitue la première version (Scud-A) de la famille de missiles connus en Occident sous l'appellation Scud. La version R-11FM également développée à cette époque est une variante qui peut être tirée depuis un sous-marin ce qui impose un mode de fonctionnement spécifique (guidage, allumage et décollage).
Démarrage du projet R-7
C'est un décret du gouvernement soviétique du qui lance le développement du missile balistique intercontinental R-7. À cette date, l'équipe de Korolev n'avait encore jamais déployé de missile à tête nucléaire et n'avait conçu que des missiles mono-étages qui ne permettaient pas d'atteindre les performances requises pour cette nouvelle fusée..
Choix d'architecture Le développement du missile intercontinental R-7 doit surmonter un très grand nombre de difficultés car il nécessite de mettre au point de nouvelles solutions qui s'écartent complètement de l'héritage allemand qui avait largement inspiré les missiles soviétiques précédents.
Allumage de tous les moteurs au sol et configuration en fagot
L'allumage d'un moteur-fusée à ergols liquides est une séquence d'opérations très délicate. L'utilisation d'une fusée à deux étages nécessite théoriquement son exécution en plein vol, or cet exercice est mal maitrisé par les ingénieurs et donne des résultats aléatoires. Pour contourner ce problème, le lanceur est constitué d'un étage central flanqué de d'appoint ayant la forme de cônes allongés (configuration en fagot). Tous les moteurs-fusées sont mis à feu alors que le lanceur est encore au sol. Les étages d'appoint sont largués au bout de mais l'étage central, qui est plus long et contient plus d'ergols, continue à propulser le missile durant , jouant ainsi le rôle d'un second étage. Cette technique est également utilisée à la même époque par les ingénieurs américains qui sont confrontés au même problème. Leur lanceur Atlas dispose de trois moteurs-fusées au décollage, dont deux sont largués durant la phase propulsée pour réduire la masse de la structure.
Utilisation de moteurs-verniers
Le recours à des déflecteurs de jet mobiles placés à la sortie de la tuyère des moteurs-fusées à ergols liquides était la technique utilisée pour orienter la poussée et contrôler la trajectoire des précédents missiles. Cette technique présente toutefois deux inconvénients importants : une partie de la poussée des moteurs est perdue à cause de la résistance opposée au jet de gaz, ce qui induit une réduction notable de la portée du missile ; en se reposant uniquement sur cette technique de guidage, il avait été calculé que la distance entre le point d'impact du missile et la cible visée pouvait atteindre dans le cas d'un vol sur une distance intercontinentale : même avec un système de contrôle de la propulsion sophistiqué, il se produisait après l'arrêt du dernier moteur-fusée des poussées dues à la combustion des ergols résiduels qui réduisait fortement la précision.
De nombreuses solutions sont proposées et évaluées par les ingénieurs pour améliorer le fonctionnement des moteurs-fusées durant la phase d'extinction, mais elles sont toutes rejetées par le concepteur des moteurs Glouchko. La solution retenue est l'ajout de petits moteurs verniers, dont le seul rôle est de contrôler l'orientation du lanceur et qui remplacent les déviateurs de jet orientables tout en assurant la précision nécessaire pour la poussée finale. L'extinction de ces moteurs de faible puissance ne génère pratiquement aucune poussée résiduelle. Ces moteurs brûlent les mêmes ergols que les moteurs principaux et sont alimentés par la turbopompe de ces derniers. Pour contrôler l'orientation du lanceur en vol, quatre de ces moteurs sont installés sur l'étage central et deux sur chacun des propulseurs d'appoint. Glouchko ayant refusé d'assurer la conception et la fabrication de ces moteurs-verniers pour tenir les délais de développement de la motorisation principale, ce sont trois ingénieurs de l'OKB-1 qui se chargent de cette tâche. La fabrication de ces moteurs-verniers, assurée dans un premier temps par l'OKB-1, sera ensuite reprise par l'établissement de Glouchko.
Équilibrage de la poussée des moteurs
Système de lancement
Fiabilité
De 1957 à 2009, sur de R-7, ont réussi, soit un taux de fiabilité de 96 % Le missile nucléaire soviétique R-7, Novosti.
Premiers lancements et début de l'ère spatiale (1957)
Les premiers essais de lancement du missile seul sont des échecs. Le , le premier tir échoue après un vol de à cause de l'explosion d'un des moteurs. Le quatrième tir effectué le est un test visant à démontrer sa capacité à servir de missile balistique intercontinental, il y réussit sur une distance de . Un cinquième essai est effectué le montrant ses capacités à s'élever efficacement dans l'espace.
Le concepteur du missile R-7, Sergueï Korolev, poursuit depuis le début de ses travaux l'objectif de lancer des engins dans l'espace. Il dispose avec la R-7 d'un engin capable de placer une charge de plusieurs tonnes en orbite. Mais pour lancer un satellite dans l'espace, Korolev doit convaincre les membres du parti ainsi que les militaires, qui sont sceptiques. L'objectif de Korolev est purement scientifique, mais pour obtenir un accord il trouve des arguments susceptibles de plaire aux militaires (charge utile élevée et longue portée) et aux politiques (propagande de la réussite technique soviétique face aux États-Unis), voire stratégiques (développement de satellites espions). L'utilisation du missile R-7 comme lanceur spatial est proposé par Korolev au premier secrétaire du parti communiste, Nikita Khrouchtchev, lors d'une inspection en . Korolev propose d'envoyer un satellite scientifique baptisé Objet D.. Ce projet trop ambitieux prend du retard, et le développement d'un engin de petite taille est décidé un an plus tard. Après le premier vol réussi du missile, il obtient l'autorisation d'effectuer un autre tir pour confirmer la fiabilité de la R7 mais également mettre en orbite un satellite. Korolev, qui suit l'avancée des travaux des ingénieurs américains, décide de gagner du temps. La charge utile initialement prévue est abandonnée (elle sera lancée dans le cadre de la mission .) pour laisser place à un petit satellite à la masse et à l'équipement scientifique minimes : un émetteur radio seulement capable de lancer des signaux audibles autour de la Terre pendant quelques jours.
C'est donc, le , depuis le cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, que la première fusée R7-Semiorka lance avec succès, dans sa coiffe, le satellite . Il s'agissait d'une version à peine modifiée du missile intercontinental : le satellite et une petite coiffe remplacent l'énorme ogive atomique et son bouclier atmosphérique. Fort de ce succès, Khrouchtchev demanda le lancement d'un autre satellite, un mois à peine après le premier. Korolev et ses équipes travaillent sur le lancement d'un animal à bord de . Le tir suivant, le , est un nouveau succès suivi, le , de .
Caractéristiques techniques
Le missile R-7 est de type « un étage et demi » avec un corps central et quatre propulseurs d'appoint. Chaque élément possède un moteur comportant quatre chambres de combustion : RD-107 pour les accélérateurs et RD-108 pour le corps central. Le RD107/108 comporte une seule turbopompe chargée d'alimenter en ergols le moteur et quatre ensembles chambre de combustion/tuyère dont la poussée unitaire ne dépasse pas celle d'un V-2 () et dont les Soviétiques, comme les Américains, avaient largement repris la technologie. Des moteurs Vernier sont accolés à chaque RD107/RD108 pour le contrôle en roulis (quatre sur l'étage central, deux sur chaque accélérateur). La fusée est haute de pour une masse de , les propulseurs d'appoint latéraux mesurent de haut pour 2,6 de diamètre, sa charge utile atteint de 5,3 à .
Carrière opérationnelle du missile R-7