vignette|Obligation de , emprunt de 1894, émission. Les emprunts russes sont une série d'emprunts lancés sur les marchés financiers occidentaux au profit de l'Empire russe durant tout le et jusqu'en 1916. Les plus grosses tranches sont émises sur la place de Paris de 1888 à 1914 ().. L'expression est passée dans le langage courant en raison de l'importance des sommes empruntées et le fait que le gouvernement bolchevik a dénoncé ces emprunts dès le , peu après son arrivée au pouvoir, en .

Parmi les tranches d'émissions d'emprunts russes les plus importantes, celle de est d'ampleur internationale, lancée simultanément sur plusieurs places financières, et destinée à rétablir les finances affaiblies de l'Empire russe après la guerre russo-japonaise, soit de francs-or, l'un des plus gros montants de l'histoire financière, couverts pour moitié par l'actionnariat français.

À la fin du , l’État russe indique avoir par plusieurs séries d'accords, d'abord en 1986 avec le Royaume-Uni, puis avec la France, en 1997. Mais le président de la République française, Nicolas Sarkozy, ainsi que son ministre des Finances, déclarent de leur côté : « L'accord franco-russe signé le a eu pour effet la renonciation mutuelle des réclamations respectives des gouvernements français et russe. Néanmoins, il n'a pas pour autant éteint les droits de créance des ressortissants français sur le gouvernement russe. La situation n'est donc pas figée »Lettre de Nicolas Sarkozy du 19 mars 2007.

Avant 1917 Un climat défavorable La Russie emprunteuse suscite dès 1816 des inquiétudes ; à cette époque, ce pays est considéré comme très peu solvable par les différentes autorités de marché : ainsi, à Amsterdam, même lorsque Hope et la Barings garantissent 25 millions de florins destinés à Saint-Pétersbourg dans le cadre des règlements de compensation après le traité de Vienne, l'on s'émeut sur les capacités de remboursement du pair« Extérieur : Russie », Tablettes universelles, Paris, 1820, — sur Gallica.. Celui de 1822, émis directement par l'Empire russe, souscrit de nouveau sur Amsterdam mais aussi sur Paris, n'a pas meilleure presse et ne doit sa survie qu'à l'offre de rachat proposée par Rothschild FrèresLe Constitutionnel, Paris, 5 juin 1822.. Celui de trouve placement seulement à Londres. On pourrait ainsi multiplier les exemples négatifsAinsi Le Figaro du 12 juin 1835 souligne sur sa une que les emprunts russes n'ont jusqu'ici partout que peu de crédit — sur Gallica., et il faut attendre celui de d'un montant de 302 millions de francs-or placé par la maison Rothschild sur l'ensemble des places boursières pour connaître le premier véritable engouement pour ce genre de titre souverain.

Une campagne de placement forcée par le jeu politique vignette|Emprunt russe de , émission de 1908.

Après la défaite militaire de 1870 contre l'Allemagne, la France recherche, en plus de la Grande-Bretagne, l'alliance avec la Russie. Mais c'est auprès des États-Unis que la Russie trouve des sources de financement, d'abord avec la vente de l'Alaska en 1867, puis avec un emprunt émis en , car en , les emprunts russes subissent le contre-coup d'une insurrection bosniaque, qui se conjugue avec un conflit militaire avec l'Empire ottoman, ce qui inquiète les investisseurs européens. En un mois, l'emprunt public français de référence perd quatre points, l'italien six points et le russe dix points. Mais sous les cartes, c'est la question de l'usage de cet argent qui pose un problème à l'opinion internationale et donc aux politiques : vers 1850, l'on s'inquiète que cet afflux de liquidités ne servent qu'exclusivement à financer les guerres de conquêtes impériales ; un renversement se produit, par exemple sous la plume d'un ProudhonP.-J. Proudhon, Manuel du spéculateur à la bourse, Paris, Garnier, 1857., l'idée que cet argent soit utilisé pour réformer structurellement le pays, et donc, serve, en fin de compte, de moyen de pression. Cette idée va gagner les élites de la Troisième République qui cherchent à faire de la Russie un puissant allié.

En , la Russie accuse une dette cumulée de 18,28 milliards de francs-or contre 6 milliards en 1866 et 1,5 milliard en 1822. Comparativement, elle est le pays le plus endetté d'Europe et le seul dont le budget soit voté hors un parlement élu. Les emprunts d'État émis entre 1866 et 1884 prévoyaient d'être amortis en 1925-1926Alfred Neymarck, Les Dettes publiques européennes, Paris, Guillaumin, 1887, .. En 1897, en réformant le rouble, le gouvernement russe réussit à réduire sa dette nominale de 33 %, en faisant passer le cours officiel de sa monnaie de 4 à 2,667 francs.

Des emprunts d'État, des emprunts de collectivités et des emprunts liés aux compagnies de chemins de fer russes sont lancés. Le premier qui fait date pour la France est émis le au montant de 500 millions de francs à 4 %Hubert Bonin, Histoire de la Société générale : tome 1, 1864-1890 La naissance d'une banque moderne, Librairie Droz, 2006 par le tsar , il remporte sur Paris dès le un gros succès. Il finance la construction de dizaines de milliers de kilomètres de lignes de chemin de fer, comme le Transsibérien, le développement de nouvelles industries (chimie) et de plus anciennes (mines). Des entreprises françaises renommées investissent en Russie. Pendant trente ans, le gouvernement français encourage les épargnants français à investir les titres russes, soit un montant d’environ 15 milliards de francs-or. De 1887 à 1913, l'exportation nette de capitaux français vers la Russie correspond à 3,5 % d'une année du PNB de la France.

Les médias prennent le relais des officiels par voie d'affiches, dans les journaux français (« Prêter à la Russie, c’est prêter à la France ! »), par l'édition d'ouvrages, de cartes postales, d'objets célébrant l'amitié franco-russe, des commissions importantes sont versées aux journaux et aux banques (le Crédit lyonnais réalise 30 % de ses profits avant 1914 grâce aux emprunts russes). Entretemps, la France s'allie avec la Russie de façon officielle en 1892. Les obligations sont fortement ébranlées au printemps 1892, par plusieurs incidents de cessation de paiement, ainsi qu'au moment de la révolution de 1905.

Les émissions d'emprunts russes ralentissent au début du en termes de cadences, mais les montants augmentent. Il serait entièrement faux de croire que ces emprunts n'ont jamais commencé d'être remboursés : chaque souscripteur venait toucher régulièrement son coupon aux guichets des banques jusqu'en 1917.

Répudiation des emprunts

Le , un décret de la république soviétique de Russie répudie unilatéralement l'intégralité des dettes de l'Empire russe. Cette décision frappe les principaux souscripteurs, que sont par ordre de grandeur la France et la Grande-Bretagne mais aussi la Belgique. Malgré ce décret, les cours boursiers des emprunts russes demeurent relativement élevés pendant les trois années suivantes ; s'ils continuent d'être cotés c'est que les banques honorent les coupons qui se présentent à leurs guichets. Les investisseurs espèrent notamment une reprise partielle de la dette par la France, par des pays créés sur les ruines des Empires centraux et de l'Empire russe (Pologne, pays baltes...), par une armée blanche victorieuse voire par un gouvernement qui aurait revu ses positionsLandon-Lane J., Oosterlinck K., (2006), "Hope springs eternal: French bondholders and the Soviet Repudiation (1915-1919)", Review of Finance, 10, 4, pp. 507-535. Les investisseurs français devaient d'ailleurs se montrer beaucoup plus optimistes que leurs homologues britanniques. Le cloisonnement des marchés français et britannique durant la Première Guerre mondiale ne permet pas d'actions intergouvernementales concertéesBernal O., Oosterlinck K., Szafarz A., (2010), “Observing bailout expectations during a total eclipse of the sun”, Journal of International Money and Finance, 29, 7, pp. 1193-1205..

Plusieurs juristes soviétiques justifient la répudiation de ces emprunts en affirmant que la Révolution d'octobre avait anéanti tous les anciens rapports sociaux relatifs aux classes, que ces dettes n'avaient été contractées que pour un tsar et une noblesse tous deux renversés par la classe ouvrière et paysanne, que ces emprunts avaient été contractés pour écraser la révolution ou bien que c'était une mesure justifiée à cause de l'intervention pour aider les Russes blancs.

Entre-deux-guerres

En France, le décret du permet de recenser tous les porteurs d'emprunt russe et d'écarter les porteurs étrangers : le rapport terminé au indique 1,6 million de déclarations de créances individuelles (chaque titre doit porter une estampille spéciale apposée par la banque du porteur qui se constitue conservatrice de la créance), représentant un capital nominal de de francs-or : de ce total, sont écartées les obligations émises par des compagnies privées, la France ne reconnaissant pas les dettes commerciales russesPratique française du droit international, Paris, 1962, ..

Le , en signant avec la Russie bolchevique un traité commercial qui évoque la question de la dette (), la Grande-Bretagne est le premier pays européen à reconnaître la souveraineté économique du nouveau régime. La France, de son côté, n'obtient aucun résultat concluant. Le , elle signe un accord de non-agression avec les Soviétiques, qui conduit au traité franco-soviétique d'assistance mutuelle du dans lequel est évoquée la question des emprunts, mais sans suite.

La question de la dette russe est redondante dans les relations commerciales et diplomatiques entre les gouvernements britannique, français et le gouvernement soviétique durant l'Entre-deux-guerres. Mais par le nombre de citoyens français lésés particulièrement élevé, la dette russe est abondamment débattue dans les médias durant toute cette période. C'est dans ce contexte que resurgit en 1931 l'affaire Arthur Raffalovitch, sur fond de haine antisémite, cette histoire de corruption de journalistes par des agents financiers au service de la Russie ayant déjà été révélée vingt-cinq ans plus tôt. Cette même année, un autre pays pose un problème, la république de Chine se déclare en défaut de paiement (elle ne réglera pas plus le problème après 1949), sans parler de la dette de l'Empire ottoman (avant 1922).

La question britannique En 1986, un accord est signé entre le Royaume-Uni et l'Union soviétique, stipulant que le premier renonce à réclamer au second le remboursement de dettes antérieures à et précise en particulier . En retour, la Russie renonçait à réclamer l'or entreposé à la Banque d'Angleterre — confisqué aux Allemands en 1919, cet or venait de Moscou après le traité de Brest-LitovskCette question est loin d'être claire : 94 tonnes d'or seraient partie d'Allemagne en 1919 et partagées entre la France et l'Angleterre. —, ainsi que toute prétention sur des propriétés ou biens immobiliers et mobiliers1986 Agreement concerning Settlement of Mutual Financial and Property Claims arising before 1939 (UK-USSR): Foreign Compensation (USSR) (Registration and Determination of Claims). Order 1986. Schedule 1. External Bonds.. Dans les détails de cet accord, apparaissent de façon officielle l'état des avoirs russes gelés par Londres après 1917, ainsi que les créances obligataires des porteurs britanniques, estimées à un montant de 10 à 20 millions de livres sterling (valeur 1914), soit au moins 250 millions de francs-or. Une procédure de liquidation de ces obligations fut entreprise entre et : les porteurs se présentèrent aux guichets londoniens pour seulement 1 million de £, percevant chacun en retour 54,78 % du montant inscrit John Andrew, Eighty years later, the Tsarist bond pays off, The Independent, 15 janvier 1997..

La question française