Le christianisme celtique (ou « chrétientés celtiques ») est un mode d'organisation de la vie religieuse, au sein du christianisme d'Occident. À l'inverse du système romain, il est fondamentalement décentralisé. Il apparaît au , connaît son apogée au , et s'éteint au . On peut y distinguer deux cultures : la culture brittonique (de langue brittonique) et la culture scottique, ou gaélique (de langue gaélique), ou christianisme irlandais.
Le christianisme celtique, d'une orthodoxie reconnue, est d'abord circonscrit aux terres peu ou pas du tout romanisées, et vierges d'invasions germaniques (ouest de la Bretagne insulaire, ouest de la Bretagne armoricaine, Irlande). Au , grâce aux missionnaires irlandais (Gaels), il connaît un fulgurant essor en Occident, jusqu'en Italie et en Germanie.
Contexte Dans l’empire romain, depuis Théodose (347-395), le christianisme est la religion officielle et exclusive. L’empereur est le protecteur du christianisme tandis que le pape est le grand pontife des chrétiens, le chef des évêques. C’est lui qui préside les conciles œcuméniques. À la mort de Théodose, l’empire est scindé en empire d'Orient et empire d'Occident.
En 476, l’empire romain d’Occident disparaît. Le christianisme lui survit dans bon nombre des royaumes barbares qui se constituent (l’île de Bretagne, quant à elle, revient au paganisme). Mais les évêques de ces royaumes cessent de prêter serment à l’empereur (l’empereur d’Orient a virtuellement l’Occident sous sa coupe). Et de nombreux évêques barbares marquent encore plus leur différence« L’arianisme était devenu le garant de l’identité gothique et, en définitive, des Barbares eux-mêmes face à Rome. » . Voir aussi : le succès de l’arianisme tint « au caractère national qui le colora très vite, puisqu’il était à la fois combattu par le pape de Rome et l’empereur de Byzance. » Et p. 42 : « Le caractère étroitement national de l’arianisme contribuait, entre les mains des princes, à sauvegarder la cohésion de l’ethnie et s’opposait ainsi à la fusion entre les envahisseurs et les populations romanisées catholiques.». en restant fidèles à la doctrine arienne, définitivement condamnée par le concile de Constantinople en 381. Les « Églises » (communautés citadines, ancêtres des diocèses) des royaumes barbares sont nationales. Leurs évêques prêtent serment au souverain de leur royaume.
Dans les royaumes celtiques comme dans tous les nouveaux royaumes, le christianisme est national. Il aide les peuples à affirmer leur identité, face aux tentatives de colonisation (guerrière ou culturelle). Si les peuples de la façade atlantique adoptent contre toute attente la religion de l’ennemi romain, c’est parce que l’empire d’Occident n’est plus là pour les menacer et c’est parce que Constantinople, au , leur paraît trop éloignée pour représenter un danger (l’empereur d’Orient n’engage une reconquête de l’Occident qu’au ). L’éloignement géographique permet d’évacuer toute référence à l’empereur. Il permet d’éviter les querelles dogmatiques, chères aux évêques. Enfin, il permet au christianisme de s’adapter à la sensibilité locale (chose permise et courante, dans les premiers temps du christianisme, pourvu que le dogme soit respecté).
Toute l’histoire du christianisme celtique, comme celle du christianisme, est bien entendu marquée par ses rapports avec le bras séculier« Et l’on sait comme l’autorité temporelle affermissait son pouvoir par le jeu de l’autorité spirituelle. » . Voir aussi ..
Organisation Dépourvus de villes, l'Hibernie et la Calédonie ne peuvent imiter le mode d'organisation répandu dans les pays romanisés (une communauté urbaine, groupée autour d’un évêque). Le christianisme irlandais est rural et n’a pas d’évêques, pas de clergé séculier, mais des moines et des ermites. Chaque abbé (ou chaque ermite) est totalement indépendant. On ne peut donc parler d’« Églises » comme dans les pays romanisés. La dénomination de « chrétientés celtiques » a été proposée par dom GougaudDom Louis Gougaud, Les Chrétientés celtiques... Elle a été reprise par Olivier Loyer. Bien que tardant à s’imposer, l’expression semble plus appropriée que « christianisme celtique ». Car il s’agit ici de communautés indépendantes, non d’un appareil centralisé, non plus d’une communion hérétique ou schismatique.
Moines vignette|Monastère celtique de Skellig Michael et ses cellules en forme de ruches dotées d'une seule ouverture qui sert à la fois de porte et de fenêtre, voire de cheminée. vignette|Abbaye de Bangor fondée en 558, avec son enclos et ses huttes. Les premiers monastère celtiques, entre le et le , s'établissent le plus souvent sur des îles, dans des vallées ou sur les zones frontières qui offrent des lieux de retraite recherchés, comme le montrent les ruines de ces architectures, alors que les sources littéraires sur ces établissements cénobitiques sont rares : ils s'implantent principalement sur l'île de Bretagne (sud du Pays de Galles et basse vallée de la Severn), en Irlande (Ulster et voisinage du Shannon) et en Armorique (vallée du Trieux et archipel de Bréhat). Leur importance varie selon la réputation de celui qui en est le fondateur. Ils n'ont rien en commun avec les abbayes médiévales, formées de bâtiments à usage collectif (réfectoire, dortoir…) articulés autour d'un cloître central bordé au nord ou au sud par une église. Les rondes des moines, dispersées dans l'enclos monastique ou disposées en cercle autour de celle de l'abbé, sont des huttes de branchages, ou des constructions plus solides en pierres sèches lorsque le matériau ligneux manque. Il n'y a ni cloître, ni réfectoire. Les offices sont célébrés en plein air où les moines se rassemblent autour d'un autel portatif pour célébrer de lieux en lieux. L'établissement monastique renferme, selon la surface disponible, un ou plusieurs oratoires qui constituent les seuls édifices à usage collectif..
En Irlande et en Bretagne insulaire, de grands monastères peuvent compter jusqu’à 3 000 moines. Le maître absolu du monastère est l’abbé. En tant que chef de missionnaires, il est le descendant de saint Pierre (le chef des apôtres), et n’a de comptes à rendre qu’à ce même saint PierreDe Saint-Pierre d’Iona à Saint-Pierre de Bobbio, de Saint-Pierre de Killeany à Saint-Pierre de Salzbourg, presque tous les monastères irlandais portent le nom du premier des missionnaires. Dans la correspondance entre Colomban et Boniface IV, évêque de Rome, c’est le missionnaire Colomban qui se réclame de Pierre, non Boniface.. Les abbés sont égaux entre eux et chaque monastère est indépendant. Les monastères jouent un rôle important dans l’organisation de la vie économique. Certains abbés, proches d’un souverain, jouent un rôle-clé dans la vie politique.
Vers 620, apparaissent les monastères doubles, qui renouent avec la tradition originelle du cénobitisme chrétien, celle de saint Pacôme (292-348).
Ermites La Bretagne armoricaineLa Bretagne du haut Moyen Âge est ce qu’il reste de la vaste confédération armoricaine de l’Antiquité, qui s’étendait de Dieppe à Pornic, et que Jules César distinguait de la Gaule. présente une figure originale, au sein du christianisme celtique. Elle n’a, à l'époque de l'émigration bretonne en Armorique, pratiquement pas de monastères. Des ermites s’isolent, chacun en un site privilégié. Chacun a la charge d’un certain nombre de familles, elles-mêmes dispersées. Ainsi se forme la paroisse rurale (le plou, du latin plebs, le peuple). Les historiens ont longtemps privilégié l'hypothèse selon laquelle cette émigration étalée dans le temps à partir du , était liée uniquement à la colonisation de la Grande-Bretagne par les Anglo-Saxons. Il s'agit en fait à l'origine d'un mouvement diffus de moines d'origine aristocratique formés au pays de Galles ou d'Irlande, qui émigrent par vagues successives pour des raisons encore mal connues, et qui parcourent l'Armorique en y diffusent un christianisme celtique. Pour ce qui concerne le clergé, on a parlé de "saints organisateurs" et Pol Aurélien apparaît être l'un d'eux. Ce christianisme insulaire rencontre en Armorique non un christianisme organisé autour du rôle des évêques comme dans le reste de la Gaule, mais des communautés paysannes rassemblées en hameaux, ce qui fractionne les communautés religieuses et explique la multiplication des lieux de cultes liés à ces ermitages puis à des monastères et des paroisses (d'où les appellatifs toponymiques en Plou- ou Lan). Les guerres de religion du relancent la littérature hagiographique bretonne, les catholiques ouvrant des enquêtes sur la vie des saints, et n'hésitant pas à éliminer un certain nombre de personnages sur le territoire, en les assimilant à des saints plus connusBernard Merdrignac, « Des origines insulaires de saint Paul Aurélien » dans Tanguy B., Daniel T., Sur les pas de Paul Aurélien, Colloque international Saint-Pol-de-Léon, 1991, Brest-Quimper, CRBCSAF, p. 67-77.
Origine L’origine de ces chrétientés celtiques sans évêques n’est pas élucidée. Une vieille légende, attribuant à saint Martin (à la fois moine, ermite et évêque) la conversion, l'ordination et la consécration du druide armoricain Corentin, ne trouve plus d’écho de nos joursDom Louis Gougaud, op. cit., p. 162.. Deux hypothèses sont soulevées, sans que l’une puisse prendre le pas sur l’autre :
Des druides celtes voyageant en Orient, berceau du christianisme, auraient été en contact avec le monachisme oriental. Les idées de monachisme et d’ascétisme seraient venues de Gaule, via l’Armorique, jusque dans la Bretagne insulaire.
Illtud La mission de saint Patrick (située approximativement de 432 à 461) est antérieure à celle d’Illtud (située approximativement de 447 à 522). Mais Patrick, Britton romanisé, est rattaché — tout comme PélagePélage (360-422) est antérieur à l’histoire des chrétientés celtiques. Il ne lui est en rien attaché. Sa vie religieuse s’est déroulée à Rome, en Afrique, en Palestine et à Constantinople. ou Palladius — à l’histoire de l’Église romaine et de ses évêques citadins, non à celle du christianisme celtique et de ses monastères ruraux. Les abbés irlandais ne se réclament jamais de Patrick.
Dans le courant proprement « chrétientés celtiques », la figure la plus ancienne que l’on connaisse est celle de saint Illtud. Pour Illtud comme pour d'autres personnages de ces temps anciens, il est bien entendu hasardeux de prétendre démêler ce qui est légendaire de ce qui est authentique. Illtud serait né vers 425, peut-être en Bretagne armoricaine (« dans le Léon », précisent certains, tel Alain Croix). Il serait mort vers 522, au pays de GallesGallois et Armoricains se disputent le lieu de sa mort, comme celui de sa naissance. .. Illtud est formé dans la vieille école d’Enez Lavre (île Lavrec, ou île de Lavret), au nord de la Bretagne armoricaine. Cette école est alors dirigée par Budog. Au-delà, la filiation se perd. On ignore si Budog est réellement chrétien. On ignore par conséquent si son école d’Enez Lavre est déjà chrétienne. On ignore même si, dans la première moitié du , le christianisme a déjà touché l’ouest de la Bretagne armoricaine. Illtud a très bien pu être converti durant un voyage (on sait par exemple qu’il a rencontré saint Germain d'Auxerre). En l’état actuel des connaissances, Illtud peut être considéré comme le père des chrétientés celtiques.
Expansion dans les royaumes celtiques Ynis Byr Homme de vastes connaissances religieuses, mathématiques, littéraires et philosophiques, Illtud est le fondateur, au milieu du , du monastère de Llanilltud et de l’école monastique d’Ynis Byr, tous deux au sud de l’actuel pays de Galles.