La famille Della Scala, appelée également en italien famiglia scaligera ou gli Scaligeri, est une dynastie qui gouverne la cité de Vérone, en Italie, durant 125 ans, de 1262 à 1387. De nombreux membres de cette famille exercent des fonctions militaires, politiques et administratives dans les communes, puis les seigneuries de Vénétie dès le et imposent progressivement leur seigneurie à Vérone, puis à Vicence. À leur apogée, les Della Scala n'ont pas d'égal en puissance et en richesse parmi les princes d'Italie.

Patronyme Étymologiquement, le terme scaligero est un adjectif créé à partir du mot Scala (l'échelle — à quatre ou cinq barreaux— emblème de la famille) et désigne un membre de cette famille. Il a été francisé en Scaliger par Jules César Scaliger, prétendu membre de la famille, venu s'installer en France en 1525. On trouve également la graphie De Scalis, De Scala.

Origines de la famille Le premier membre de la famille qui laisse une trace écrite est Arduino della Scala, « possidente di riguardo e mercante di panni »« Propriétaire d'importance et marchand de drap. » qui se présente, dans un document datant de 1180, comme « d'origine latine ». Deux de ses fils sont connus : Leonardino et Balduino, qui a lui-même un fils, Jacopino (ou Giacomino) della Scala, marchand de laine, considéré comme l'ancêtre des seigneurs de Vérone. À Vérone même, la famille Della Scala est citée à partir de la fin du Première mention en 1096 : Martino, Adamo et Guido della Scala sont témoins d'une donation (Allen, ).. Elle fait alors partie de la classe aisée et compte dans ses rangs des hommes de loi et des membres de l'administration communale. Quand domine Vérone, deux frères, Federico et Bonifacio della Scala, sont proches du tyran. En 1259, ce dernier confie la charge de podestat de Vérone, qu'il vient de rétablir après avoir tenu la cité via des vicaires, à Mastino della Scala..

Généalogie Dates de naissance et de décès entre parenthèses. ʘ : dates pendant lesquelles ils exercent le pouvoir à Vérone. Encadrement pointillé : enfants illégitimes.

Contexte communal et prééminence de la classe marchande Mastino, fils de Jacopino n'est pas particulièrement riche et ne possède pas de titre de noblesse, mais il est un habile politique, compétent et plein d'autorité. Il est surtout partisan de la paix, un point fondamental pour les Véronais, qui sortent à l'époque (1259) de la brève mais sanglante parenthèse qu'a constitué pour eux la tyrannie d'Ezzelino III da Romano.

Mastino assume des responsabilités croissantes au sein de la Domus Mercatorum de VéroneL'équivalent d'une chambre de commerce., l'association des marchands de Vérone, qui est à l'époque l'élément clé de la vie politique de la cité. Les corporations marchandes y sont représentées par leurs maîtres, les gastaldoni, dont l'assembléeLe Consiglio dei Gastaldoni dei Mestieri. élit le podestat des Marchands et pèse de tout son poids sur les magistrats (juges et consuls) et les conseils (Grand conseil, conseil des Quatre-vingts, conseil des Anciens) qui animent la vie politique de Vérone. Les gastaldoni débattent sur tout ce qui peut leur sembler utile à la commune, dans le respect des statuts de la cité. Le podestat de la citéÀ ne pas confondre avec le podestat des Marchands., est tenu de présenter leurs délibérations au Grand conseil, qui ne fait que les approuver. Dans les deux semaines qui suivent sa nomination, le podestat de la cité, qui doit statutairement être étranger à la villeL'interdiction est parfois respectée à la lettre pendant de longues années, parfois abandonnée., a l'obligation de reconstituer le Grand conseil avec l'aide des « anciens ». Avec son adjoint (le « vicario »), il exerce le pouvoir exécutif, tandis que le pouvoir judiciaire est exercé par les juges et les consuls, le pouvoir législatif étant confié au Grand conseil..

Succession, apogée et chute des Della Scala Mastino I

À l'époque de Mastino I, le pouvoir réside principalement entre les mains des corporations. Les féodaux en sont exclus statutairement et ne peuvent assumer aucune fonction officielle. C'est l'importance donnée, à l'intérieur des corporations, à celle des marchands, à laquelle appartiennent les Della Scala, qui va leur permettre de concentrer le pouvoir au sein de la famille. Mastino gagne en influence, en s'appuyant d'une part sur les marchands, riches et majoritaires au sein du Grand conseil, et, d'autre part, sur l'argent du clergé local. Au moment de la chute d'Ezzelino III da Romano, Mastino est podestat de la cité. Reconduit par acclamation par la population libérée de la tyrannie d'Ezzelino, il prend, pour se démarquer du mandat précédent, le titre de . En 1262, on le retrouve élu et solidement appuyé par deux de ses frères, Alberto et Bocca. C'est de la conjonction progressive des fonctions de podestat des Marchands avec celles de capitaine du Peuple que va naître la Seigneurie de Vérone..

À la tête de la cité, Mastino prend le parti de l'Empereur et range durablement Vérone dans le camp gibelin.. Il profite des conflits territoriaux qui opposent Vérone à ses voisins pour concentrer le pouvoir, s'imposer comme arbitre et sceller des alliances, dont la principale, passée avec Mantoue, va durer soixante ans.. Son parti pris pour l'Empire oblige Mastino à faire des concessions au Pape, avec lequel les relations restent toujours tendues, sans que cela influe par ailleurs sur le comportement bienveillant du clergé local..

Pendant quatorze ans, de 1263 à 1277, Mastino domine Vérone, sans y assumer, la plupart du temps, de charge officiellement reconnue par les statuts de la cité. Son emprise sur les affaires communales s'installe de facto et il procède à une refonte des statuts communaux, préparant le terrain à son successeur, qui se voit reconnaître, à sa mort, des pouvoirs entérinés par un simple état de fait.

Le , Mastino est assassiné alors qu'il traverse la piazza dei Signori.. Le lendemain du meurtre, c'est Alberto, le frère du défunt, que le podestat du moment propose à l'assemblée du peuple et aux notables pour devenir « capitaine général à vie », entérinant ainsi l'emprise des Scaliger sur Vérone..

Alberto I

Après l'assassinat de son frère, Alberto prend les rênes de la ville, qu'il va diriger de 1277 à 1301, luttant incessamment contre la faction rivale des Sambonifacio soutenus par la Maison d'Este. Tout en respectant les formes de l'ancienne Commune, Alberto gouverne Vérone comme bon lui semble et en modifie les statuts. Il a la haute main sur le patrimoine de la ville, il peut intervenir sur les jugements passés par le podestat, les juges et les consuls, et ses décisions sont effectives immédiatement. En tant que podestat des marchands, rôle qu'il assume depuis de longues années, il est le maître des décisions concernant l'économie de la cité. Les bannières des corporations et l'étendard du peuple sont déposés entre ses mains et il est placé à la tête des forces armées véronaises..

Alberto donne à l'Église des gages qui permettent à Vérone de revenir dans les bonnes grâces de Rome et ne néglige pas de placer ses hommes dans la hiérarchie catholique locale : son fils Alboino est fait chanoine de la cathédrale en 1289. Les rejetons de la noblesse locale alliée des della Scala obtiennent également des places de choix, ainsi qu'un fils illégitime d'Alberto, Giuseppe, qu'il impose en 1292, comme abbé, aux religieux de San Zeno. Alberto disposera d'ailleurs à sa guise des biens de l'abbaye, faisant don de terres appartenant aux moines pour se concilier les bonnes grâces de la famille Bonnacolsi.. En 1296, Alberto fait insérer dans les Statuts de la ville la bulle Contra Hæreticam Pravitatem du pape Alexandre IV, condamnant dix-neuf sortes d'hérésie et promettant leurs pratiquants au bûcher. Une dernière chance de sauver leur vie leur est donné par un décret pris simultanément qui leur ordonne de quitter Vérone séance tenante.. Le pouvoir et la richesse des Della Scala leur permettent d'entretenir un réseau de clients qui garantissent la paix civile à Vérone.. Alberto modifie les statuts à de très nombreuses reprisesEn 1279, 1295, 1296 et 1299. pour consolider la seigneurie. Son administration se préoccupe également de la police sanitaire, prohibe le travail du dimanche, réglemente le port des bijoux en public ainsi que les modalités des funérailles. Des dispositions sont prises pour améliorer la voirie, la collecte des déchets, la lutte contre les incendies..

La situation encore fragile de Vérone et les inclinaisons personnelles d'Alberto della Scala l'incitent à la prudence en matière de politique extérieure. Il lui est cependant impossible de rester totalement à l'écart des querelles de ses voisins. Afin de préserver ses intérêts stratégiques, il engage ainsi Vérone au sein de plusieurs liguesLa formalisation d'une ligue est fondamentale à une époque où la relation normale entre les parties prenantes est « l'hostilité passive ». À défaut d'accord formel, les cités se considèrent mutuellement comme des agresseurs potentiels., en particulier contre Padoue (1278). et contre Ferrare (1293).. Il mène par ailleurs une politique matrimoniale active qui permet à la famille Della Scala de se lier aux plus anciennes et plus nobles familles d'Italie : Este (Ferrare), Bonnacolsi (Mantoue), Visconti (Milan).., et même à celle de l'Empereur. Il renforce les liens de Vérone avec Mantoue et intervient directement dans les affaires de la ville..

Les expansions territoriales accomplies par Alberto sont modestes, mais stratégiques. Il s'approprie les châteaux de Rovereto et de Mori. Le premier permet aux Della Scala, qui verrouillent déjà la route d'Allemagne grâce à la Cluse de VéroneUn défilé très étroit et encaissé situé à une douzaine de kilomètres au nord de Vérone, permettant à un contingent modeste de bloquer sans trop de pertes le passage à toute une armée., de contrôler la vallée de l'Adige vers Trente, et le second de maîtriser la seule route praticable reliant le col du Brenner au nord du lac de Garde.. En 1301, les Della Scala prennent le contrôle de la pointe nord du lac de Garde..

Avec la concentration du pouvoir entre ses mains, la famille Della Scala doit faire face à plusieurs complots et, en 1299, à une insurrection fomentée de l'extérieur par des familles guelfes. Le complot est éventé et une répression féroce s'abat sur des centaines de conjurés. Cette purge permettra, deux ans plus tard, à Bartolomeo de prendre la succession de son père en toute sérénité. Elle alimente cependant le contingent des exilés qui, de l'extérieur, vont continuer à conspirer contre les Scaliger..

En , Bartolomeo della Scala est capitaine général de Vérone. Son père l'associe au gouvernement et le prépare à assurer sa succession. En , après la victoire de Padoue sur Ferrare (qu'il considère comme la sienne) Alberto organise à Vérone une curia (ou corte bandita) qui incarne la puissance et le projet délibérément dynastique des Della Scala. Il profite de l'occasion pour faire chevalier ses fils Bartolomeo et Cangrande, son neveu Nicolò (le fils de Mastino) et deux petits-neveux Federico et Alberto, petit-fils de son défunt frère Bocca..

Le , débute la construction, sur la piazza delle Erbe, de la nouvelle casa dei Mercanti, toute de pierre et de marbre, qui remplace l'ancienne bâtisse de bois et de briques. Le de la même année, Alberto della Scala meurt. Il laisse derrière lui son épouse, une fille, et les trois fils qui vont lui succéder : Bartolomeo, qui assurera la tutelle de ses deux cadets et décédera en 1304, Alboino qui mourra en 1311 et Cangrande, son préféré, qui portera la dynastie à son apogée jusqu'à sa mort en 1329..

Bartolomeo I et Alboino