Les Tlaxcaltèques (en nahuatl ) sont un peuple nahua établi dans la vallée de Puebla-Tlaxcala, dans le centre du Mexique actuel. Ils y formèrent au Postclassique récent une confédération, , articulée autour de quatre seigneuries : Tepeticpac, Ocotelulco, Tizatlán et Quiahuiztlán. Cette entité se distingua des autres États du haut plateau central par un pouvoir exercé collectivement par un conseil de seigneurs, sans souverain unique, ce qui a conduit une partie de l'historiographie et de l'archéologie à la qualifier de « république ».
Encerclée par les territoires de la Triple Alliance, Tlaxcallan conserva son indépendance jusqu'à l'arrivée des Espagnols. En 1519, après plusieurs semaines d'affrontements avec la troupe d'Hernán Cortés, le conseil tlaxcaltèque conclut avec celui-ci une alliance qui fit des Tlaxcaltèques les auxiliaires indigènes les plus nombreux de la conquête de Tenochtitlan. En contrepartie, la Couronne espagnole accorda à la province de Tlaxcala un statut particulier au sein de la Nouvelle-Espagne : gouvernement indigène propre, exemptions fiscales et reconnaissance de la noblesse locale. Des contingents tlaxcaltèques participèrent ensuite aux campagnes espagnoles en Amérique centrale et à la colonisation des marges septentrionales de la vice-royauté, où ils fondèrent plusieurs établissements.
Après l'indépendance du Mexique, la construction d'un récit national centré sur la résistance mexica fit des Tlaxcaltèques une figure de la trahison, lecture que l'historiographie remet en cause depuis la fin du . Leurs descendants vivent principalement dans l'État de Tlaxcala, sur les pentes du volcan Matlalcueye, ainsi que dans plusieurs localités du nord du Mexique et au Guatemala.
Ethnonyme Le terme désigne les habitants de . Ce toponyme est généralement traduit par « lieu des tortillas » ou « lieu du pain de maïs », d'après , la galette de maïs. Diego Muñoz Camargo proposa au une autre étymologie, , « lieu des rochers » ou « des escarpements », dont dériverait par corruption phonétique la forme actuelle.. Les sources coloniales emploient également pour désigner le groupe fondateur avant son installation dans la région.
En français, la forme « Tlaxcaltèques » coexiste avec « Tlaxcalans », plus rare.
Histoire Origines et migration Les chroniques du , en particulier celle de Muñoz Camargo, rattachent les Tlaxcaltèques aux , l'un des sept lignages partis de Chicomoztoc, « le lieu des sept grottes »..
Selon cette tradition, le groupe atteignit vers 1290 la vallée de Mexico et s'établit à Poyauhtlan, sur les rives du lac Texcoco. Chassé par les populations déjà installées, il gagna les pentes du Popocatépetl et de l'Iztaccíhuatl, passa près de Huejotzingo puis parvint dans la région correspondant à l'actuel État de Tlaxcala. Les Olmèques-Xicallanca qui l'occupaient lui concédèrent des terres au pied du mont Cuatlapanga.
Cette installation s'inscrit dans une occupation ancienne de la vallée de Puebla-Tlaxcala, documentée par l'archéologie depuis les phases Tzompantepec () et Tlatempa (), puis Texoloc et Tezoquipan, marquées par l'apparition de centres cérémoniels..
Formation des quatre seigneuries Conduits par le chef Culhuatecuhtli et placés sous la protection de leur divinité tutélaire Camaxtli, les nouveaux venus s'emparèrent du site de Tepeticpac, « au-dessus de la colline », et y fondèrent la première seigneurie. Les chroniques font ensuite dériver les trois autres d'un partage du groupe initial, entre 1348 et 1384 environ : Ocotelulco, cédée par Culhuatecuhtli à son frère cadet Teyohualminqui ; Tizatlán, fondée par des réfugiés après un conflit avec Cholula ; et Quiahuiztlán, attribuée à un groupe arrivé plus tardivement..
Chacune des quatre conserva l'administration de ses affaires internes tout en agissant de concert en matière de guerre et de diplomatie. Les sources leur prêtent des fonctions différenciées : Tepeticpac, en position dominante et fortifiée, tenait le rôle de place militaire ; Ocotelulco abritait le principal marché et passait pour la plus peuplée ; Tizatlán concentrait les fonctions politiques et religieuses ; Quiahuiztlán était réputée pour sa production artisanale..
+ Les quatre seigneuries de Tlaxcallan et leurs seigneurs vers 1519 Seigneurie Sens du nom en nahuatl Fonction dominante Seigneur en 1519 Tepeticpac « au-dessus de la colline » place militaire Tlahuexolotzin Ocotelulco « au lieu des boules d'ocote » centre commercial Tizatlán « lieu de la craie » centre politique et religieux Quiahuiztlán « lieu de la pluie » centre artisanal Citlalpopocatzin
Relations avec la Triple Alliance Tlaxcallan ne fut jamais soumise à la Triple Alliance et ne lui versa pas de tribut, alors qu'elle se trouvait entourée de provinces qui en dépendaient. Les chroniques décrivent un état d'hostilité prolongé, comprenant des campagnes militaires répétées et un blocage des échanges portant sur le sel, le coton, le cacao et les plumes...
L'efficacité réelle de ce blocus est discutée. L'analyse par fluorescence X portable des sources d'obsidienne présentes sur les sites tlaxcaltèques montre que les approvisionnements extérieurs ne varient pas significativement pendant la période d'expansion mexica, ce qui conduit ses auteurs à conclure que l'isolement de Tlaxcallan fut, au mieux, partiel...
Les affrontements entre Tlaxcallan et la Triple Alliance sont désignés dans les sources sous le nom de , ou guerres fleuries. Leur interprétation divise les spécialistes. Les chroniques favorables aux Mexicas et aux Acolhuas y voient des combats réglés, dont l'objet aurait été la capture de prisonniers destinés au sacrifice plutôt que la conquête ; dans cette lecture, l'indépendance de Tlaxcala aurait été délibérément préservée. D'autres travaux considèrent qu'il s'agissait de guerres d'usure, la dimension rituelle étant commune à l'ensemble des conflits mésoaméricains, et relèvent que les sources tlaxcaltèques ne mentionnent aucun pacte de ce type, que les combats firent de nombreuses victimes et que d'autres participants aux guerres fleuries, comme Huejotzingo et Cholula, furent bel et bien soumis...
Les sources rapportent plusieurs succès militaires tlaxcaltèques, dont une défaite infligée aux troupes de la Triple Alliance en 1504, sous le règne de Moctezuma II. Une partie des Otomis réfugiés à Tlaxcala fut installée dans les zones montagneuses et affectée à la défense des frontières..
Alliance avec les Espagnols (1519-1521)
La troupe de Cortés, accompagnée d'auxiliaires totonaques, atteignit la frontière de Tlaxcallan en . Le conseil, soupçonnant les nouveaux venus d'être liés aux Mexicas, décida de leur opposer les armes. Les combats, menés du côté tlaxcaltèque par , se déroulèrent principalement dans la région de Tecoac et de Tzompantepec..
L'issue indécise de ces affrontements ouvrit un débat au sein du gouvernement collectif. Xicoténcatl le Jeune plaidait pour la poursuite de la résistance, tandis que Maxixcatzin et Xicoténcatl l'Ancien estimaient qu'une alliance offrirait un avantage contre les Mexicas. Le , les seigneurs se présentèrent devant Cortés et conclurent un accord qui prévoyait la reconnaissance de l'autorité du roi d'Espagne, l'acceptation du christianisme et la remise de fils de nobles en garantie ; en échange, Tlaxcala obtenait le maintien de son gouvernement interne et des exemptions de tribut...
Les Tlaxcaltèques fournirent ensuite des contingents, du ravitaillement et un refuge après la retraite espagnole de Tenochtitlan lors de la Noche Triste. Ils participèrent au siège de la capitale mexica en 1521, puis aux expéditions qui suivirent. Les quatre seigneurs reçurent le baptême en 1520La date précise du baptême des quatre seigneurs varie selon les sources ; l'année 1520 est la plus fréquemment retenue..
La qualification de cette séquence fait débat. Certains auteurs insistent sur les défaites militaires tlaxcaltèques et parlent de soumission préalable ; Charles Gibson observe ainsi que l'alliance n'aurait pas existé si les Tlaxcaltèques avaient pu l'emporter par les armes. D'autres soulignent le caractère négocié du pacte, le maintien de l'autonomie politique tlaxcaltèque pendant toute la période coloniale et la participation active des Tlaxcaltèques à des conquêtes ultérieures, et retiennent la notion d'alliance stratégique entre entités politiques..
Le point de vue tlaxcaltèque sur ces événements est consigné dans le , document pictographique réalisé au milieu du à la demande du . Destiné à établir devant la Couronne le caractère déterminant de la participation tlaxcaltèque, il représente les guerriers de Tlaxcala en nombre aux côtés des Espagnols, les seigneurs négociant d'égal à égal avec Cortés et Malintzin en médiatrice, tout en réduisant la place des autres alliés indigènes.
La province de Tlaxcala sous la vice-royauté La province de Tlaxcala fut constituée en « république d'Indiens » relevant directement de la Couronne. Elle conserva un gouvernement indigène, le , dans lequel se prolongea la structure du conseil précolombien, et obtint l'exemption du tribut et de l'. Les nobles tlaxcaltèques furent assimilés aux , avec le droit de porter le titre de , des armes espagnoles et de monter à cheval, prérogatives normalement interdites aux populations indigènes.
Le dut défendre ces privilèges devant les autorités vice-royales tout au long de la période coloniale, par des procès et des ambassades auprès de la cour. Charles Quint accorda par ailleurs à la ville des armoiries et le titre de ville loyale.
Colonisation du nord de la Nouvelle-Espagne vignette|Représentation de colons tlaxcaltèques établis dans le Nouveau Royaume de León. À la fin du , l'avancée espagnole vers le nord se heurtant à la résistance des populations semi-nomades regroupées sous le nom de Chichimèques, la vice-royauté fit appel aux Tlaxcaltèques. Les capitulations négociées en 1591 avec le vice-roi Luis de Velasco y Castilla prévoyaient le départ de quatre cents familles vers la frontière septentrionale. Elles garantissaient aux colons la propriété de leurs terres, l'exemption perpétuelle de tribut et de service personnel, le statut d', ainsi que la séparation juridique et physique de leurs quartiers d'avec les établissements espagnols...
Les colons devaient servir de modèle de vie sédentaire aux populations chichimèques et leur transmettre l'agriculture, la doctrine chrétienne et des formes d'organisation municipale. Parmi les établissements issus de ce mouvement figurent San Esteban de Nueva Tlaxcala, aujourd'hui intégrée à Saltillo (Coahuila), San Miguel de Aguayo (actuelle Bustamante), Nueva Tlaxcala de Nuestra Señora de Guadalupe de Horcasitas (actuelle Guadalupe) et Santiago de las Sabinas (actuelle Sabinas Hidalgo) dans le Nuevo León, ainsi que la Villa de Nueva Tlaxcala de Quiahuistlán, devenue Colotlán (Jalisco).. À Santa María de las Parras, actuelle Parras de la Fuente, seuls les Tlaxcaltèques pouvaient élire et être élus aux charges municipales les plus élevées.
Cette présence contribua à l'intégration de groupes à la société vice-royale, en particulier des Alazapas.
Autres théâtres de la conquête vignette|Planche du figurant la bataille de Xochipilla, pendant la guerre du Mixtón. vignette|Prise d'Iximché par les Espagnols et leurs auxiliaires tlaxcaltèques, planche du . Entre 1524 et 1527, Pedro de Alvarado mena avec un contingent tlaxcaltèque important la conquête des seigneuries mayas du Guatemala et du territoire des Cuzcatlèques, dans l'actuel Salvador. Des colons s'y établirent durablement, notamment à Ciudad Vieja, où leurs descendants se désignaient encore au comme « Tlaxcaltèques » ou « Mexicains de Ciudad Vieja ».. La toponymie d'origine nahuatl répandue du Guatemala au Nicaragua est en partie attribuée à ces migrations.