Ecclesia et dominium sont deux concepts introduits dans les années 1980 pour décrire la société du Moyen Âge, et en particulier redéfinir la place qu’y avait l’Église. Ils émanent des travaux d’Alain Guerreau et participent à la redéfinition des cadres d’interprétation de l’Occident chrétien au Moyen Âge. Aujourd’hui, de nombreux historiens français les utilisent dans le contexte d’un changement de paradigme historiographique qui prend ses distances avec l’histoire du système féodal tel qu’il est décrit par Georges Duby ou Jacques Le Goff dans la seconde moitié du XXe siècle.
Inspiré par la théorie marxiste et par les sciences humaines et sociales (anthropologie, sociologie, archéologie), ce couple conceptuel cherche à définir la nature des rapports de domination qui se mettent en place à la suite de la chute de l’Empire romain, et se désagrègent lentement à partir du XVIe siècle. Cette domination reposait sur la maîtrise des rapports de production par les groupes dominants imposant l’attachement des hommes à la terre : ce pouvoir est appelé dominium. L’ecclesia désigne l’institution produisant et reproduisant cette domination, et doit être entendue dans un sens différent de l’Église comme institution religieuse : elle est tout à la fois un groupe humain (le clergé), un espace (les lieux consacrés et les terres possédées par des propriétaires ecclésiastiques), une idéologie (des croyances partagées), c’est-à-dire qu’elle est un organe hégémonique dans la société chrétienne médiévale configurant un certain ordre social. L’utilisation de ces concepts varie en fonction des chercheurs, et fait l’objet de nombreux débats voire d’oppositions entre historiens.
Aux origines d’Ecclesia et dominium : Alain Guerreau Dominium et ecclesia sont des termes employés par les hommes du Moyen Âge dans les sources qu’ils nous ont transmises, on les retrouve donc aussi dans des travaux historiques. Le premier est couramment utilisé comme synonyme de seigneurie, pour désigner un rapport de possession sur une terre – généralement un fief. Ecclesia a plusieurs sens dès la période médiévale : elle désigne d’abord la communauté des chrétiens (dans le sillage du sens grec d’Eklesia, assemblée), mais aussi l’église-bâtiment comme point de fixation de cette communauté, et le groupe particulier des clercs qui consacrent leur vie à Dieu.
Dans Le féodalisme. Un horizon théorique, paru en 1980, Alain Guerreau décide d’utiliser ces deux termes courants dans l’historiographie pour en faire les concepts centraux d’une théorie des rapports de production définissant la société médiévale toute entièreAlain Guerreau, Le féodalisme. Un horizon théorique, 1980, Paris, 229 p.. Le dominium y désigne un rapport de pouvoir particulier, celui qui s’exerce à la fois sur les hommes et sur la terre de manière simultanéeIbid., p. 179-180..
En étudiant la manière dont les médiévaux utilisaient le terme dominium, Guerreau affirme que ce mot n’a pas de sens économique, pas celui de propriété qui lui est souvent attribué – la possession d’une seigneurie, la gestion d’un fief. Le dominium est un rapport de pouvoir fondé sur la dépendance des hommes à la terre, qui conditionne le contrôle de l’accès aux ressources, la marche du travail et la distribution de ses fruits. Cette accroche des hommes au sol fait du dominium une relation plus complexe que celle descendant du seigneur à son paysan, il se configure de bien des manières en définissant des positions relatives et situées. L’objectif poursuivi par Guerreau est de montrer qu’on ne peut pas analyser les rapports de production des sociétés médiévales à partir du sens donné à la seigneurie – c’est-à-dire en termes juridiques ou économiques – sans tomber dans l’anachronisme, car il n’existait pas d’institution juridique capable d’encadrer les pratiques individuelles et collectives, ni de production de ressources qui ne soit pas d’abord le fruit d’un rapport de pouvoirLoc. cit.. Et ce rapport de pouvoir s’exprimait en termes spatiaux, comme l’attachement des hommes à la terre, à l’instar des termes utilisés pour décrire les « paysans », les « serfs », qui renvoient essentiellement à deux choses : un statut donc à une position dans un rapport de pouvoir (servi, mancipia, liberti) ou une résidence (rustici, villani, pagenses, agricolae)Alain Guerreau, Le féodalisme. Un horizon théorique, 1980, Paris, p. 183..
Dans cette réflexion, l’ecclesia vient redéfinir la place de l’Église dans cette société du Moyen Âge. Selon Guerreau, l’Eglise est l’institution dominante de l’époque médiévale, sa domination s’étend sur la possession de terres et de revenus immenses, le contrôle du temps du calendrier, de l’espace, des liens de parenté, de la morale, de l’enseignement, et pendant longtemps de l’usage de l’écrit . L’ecclesia, Église entendue comme à la fois communauté des chrétiens et clergé, structure matérielle et spirituelle tout en même temps, est donc définie comme la principale force à l’origine de la production et la reproduction du dominium et du système tout entier, la garante de la permanence des rapports de production et des positions des groupes sociaux et des individus au Moyen Âge.
La formulation par Alain Guerreau de ce couple conceptuel dans Le Féodalisme. Un horizon théorique intervient après plusieurs chapitres traitant de la manière dont les historiens passés ont abordé le problème et les limites de certaines approches. L’un des enjeux majeurs de l’usage d’ecclesia et dominium pour envisager les rapports de production médiévaux est de se défaire d’une série d’anachronismes qui selon l’auteur ont biaisé l’appréciation des sources par les historiens. Ces derniers auraient notamment sous-évalué la rupture fondamentale intervenue au XVIIIe siècle dans le cadre de pensée dominant, et auraient ainsi projeté sur le Moyen Âge des notions qui lui étaient étrangères, à commencer par la capacité à penser de manière autonome des choses telles que la politique, l’économie ou la religionNicolas Perreaux, « « L’avenir d’un féodalisme incertain ? Ruptures, paradigmes scientifiques et enjeux théorique », L’Atelier du Centre de recherches historiques [en ligne], n°27 (2023). URL : https://doi.org/10.4000/acrh.28121. C’est l’usage rétroprojeté de ces concepts – nés dans le contexte des Lumières, de l’essor du Marché comme mode de production hégémonique, du positivisme scientifique – sur le Moyen Âge qui a mené à des descriptions de la période en termes de pyramide sociale dominée par les seigneurs laïcs à qui leurs obligés doivent obéissance, corvées et redevances, et où l’Église n’occupe qu’un rang distinct qui est celui de la gestion des âmes. Or, selon Guerreau aucune autre institution que l’Église n’avait les moyens d’ordonner la société, et il est donc nécessaire de l’extraire du champ de l’histoire des religions ou de la morale, pour comprendre son rôle dans la reproduction de rapports de production spécifiques au Moyen Âge, définis non pas par des règles juridiques ou par la force des seigneurs mais par une manière de fixer les hommes à la terreAlain Guerreau, op. cit., p. 178 ; Michel Lauwers, « Qu’est-ce que le dominium ecclésial ? Entre traditions historiographiques et bricolage conceptuel », Le Moyen Âge. Revue d’histoire et de philologie, t. CXIX n°1 (2023), p. 128. https://doi.org/10.3917/rma.291.0113.
Héritage et enrichissement des concepts
Application multi-dimensionnelle d’ecclesia et dominium Cette approche, nourrie par une lecture des sources attentive aux termes spatiaux employés, aux stratégies des clercs – en particulier des clercs réguliers – et cherchant la plus grande proximité avec la pensée qu’elle étudie, a été ensuite appropriée par plusieurs chercheurs qui en ont affiné les propositions dans plusieurs directions. Le concept d’ecclesia en tant qu’institution dominante a particulièrement été travaillé par des chercheurs saisissant l’opportunité de faire de l’Eglise médiévale un objet d’histoire ancré dans son époque et non une présence immuable opérant à des niveaux uniquement spirituels. Suivant la logique ecclesia/dominium l’attachement des hommes à la terre est au fondement des rapports de production, et l’ecclesia fonctionne donc comme l’agent de polarisation de l’espace qui assure le maintien du dominium. Dominique Iogna-Prat a travaillé sur la matérialisation de cette idée à grande échelle dans la définition des limites du monde humain co-extensibles à celles de la chrétienté, à l’origine de l’exclusion des juifs, des musulmans et des groupes définis comme hérétiquesDominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure : Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam, 1000-1150, 2e éd. corrigée, 2004, Paris, 508 p.. A l’intérieur de ces limites, les diocèses étaient les circonscriptions héritières du découpage territoriale de l’Empire romain les plus opérantes tout au long du Moyen ÂgeBlaise Dufal, « Qu’est-ce que l’ ‘Ecclesia’ ? Penser la société chrétienne médiévale », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 04/11/24. https://ehne.fr/fr/node/22463. Et à la plus petite échelle, Michel Lauwers a démontré que les lieux consacrés (églises, cimetières, chapelles, monastères) définissaient l’ancrage spatial des individus et les positions qu’ils occupaient, perpétuées par la ponction régulière d’impôts (particulièrement la dîme) imposant des déplacements circonscrits par les redevables, et l’imposition du cadre temporel de la vie (sacrements, fêtes, rythme de travail)Michel Lauwers, Naissance du cimetière : lieux sacrés et terre des morts dans l’Occident médiéval, 2005, Paris, 393 p. ; Michel Lauwers, « Qu’est-ce que le dominium ecclésial ? Entre traditions historiographiques et bricolage conceptuel », Le Moyen Âge. Revue d’histoire et de philologie, t. CXIX n°1 (2023), p. 137. https://doi.org/10.3917/rma.291.0113.. Une approche par l’histoire de l’art telle que celle pratiquée par Jérôme Baschet permet également de retrouver les traces de l’ecclesia, à commencer par la définition de positions différentes et séparées d’avec les laïques orchestrée par les clercs, dans l’architecture et le décor de nombreux édifices consacrésJérôme Baschet, « L’image et son lieu : quelques remarques générales », dans L’image médiévale, Cécile Voyer et Eric Sparhubert (dir.), 2011, Turnhout, p. 179-204..
L’apport des sciences sociales