La militarisation de la police en France désigne le rapprochement de la police française du modèle de l'armée française. Ce rapprochement s'observe dans les armes, les tactiques et l'imaginaire collectif, mais aussi et surtout dans la doctrine. La doctrine policière, en démocratie, ne suppose en principe ni ennemi, ni territoire à reprendre, ni population à neutraliser : ordonnée à l'ordre public, elle a pour devoir la protection des personnes, la garantie de l'exercice des libertés individuelles et collectives, et la maîtrise proportionnée des troubles, dans le cadre de la loi.
Ce glissement est mis en question par les sciences sociales et par plusieurs autorités administratives (le Défenseur des droits, la CNCDH, le Conseil de l'Europe), surtout dans le cadre de la gestion policière des rassemblements. Depuis les années 2010, ces acteurs en décrivent un durcissement, particulièrement visible pendant le mouvement des Gilets jaunes, les manifestations contre les réformes des retraites et les mobilisations écologistes de Notre-Dame-des-Landes ou de Sainte-Soline. Ce durcissement passe par la diffusion d'armes intermédiaires comme le lanceur de balles de défense (LBD), par l'engagement d'unités non spécialisées comme la BAC ou la BRAV-M, et par des tactiques de nasses et d'encerclement. Il a causé des blessures graves : une trentaine d'éborgnements par tirs de LBD pendant le mouvement des Gilets jaunes, des arrachements de main par grenades explosives et des atteintes respiratoires aux gaz lacrymogènes. Le militant écologiste Rémi Fraisse est tué en 2014 par une grenade à Sivens. Plusieurs tirs de LBD ont depuis fait l'objet de condamnations pénales.
Mathieu Rigouste et Pierre Douillard-Lefèvre élargissent l'analyse au-delà des cortèges. Ils l'articulent à un héritage doctrinal de contre-insurrection forgé pendant les guerres d'Indochine et d'Algérie autour de la figure de l'« ennemi intérieur », à la police des quartiers populaires et à l'extension, depuis 2015, de dispositifs d'antiterrorisme et d'état d'urgence dans la gestion ordinaire de l'espace public. Olivier Fillieule et Fabien Jobard préfèrent quant à eux parler de « brutalisation » et invitent à distinguer plus finement militarisation, brutalisation, judiciarisation et sécuritisation. Ces analyses recoupent le débat plus large sur les violences policières en France.
Forces de sécurité et maintien de l'ordre
L'expression « maintien de l'ordre » a deux sens. Au sens large, elle désigne l'action des forces publiques pour préserver la paix civile. Au sens plus restreint, et le plus courant dans le débat sur la militarisation, elle désigne l'intervention de la police et de la gendarmerie pendant les rassemblements, en particulier les manifestations. Le maintien de l'ordre ne couvre toutefois qu'une partie de la sécurité intérieure française. Celle-ci comprend aussi les douanes, l'administration pénitentiaire, les services de renseignement, la police municipale et les sapeurs-pompiers.
Police, gendarmerie et autres acteurs de la sécurité intérieure
vignette|Policiers antiémeute à Paris.
Pour les missions de police, et plus particulièrement pour l'encadrement des rassemblements, la sécurité intérieure française repose principalement sur deux forces nationales : la police nationale, civile, et la gendarmerie nationale, à statut militaire. Cette dualité est ancienne. La gendarmerie assure une large part des missions de sécurité dans les zones rurales et périurbaines. La France appartient ainsi à un modèle gendarmique européen, également observé en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas. La France, l'Italie et l'Espagne ont conservé de puissantes gendarmeries, là où d'autres États, comme l'Autriche ou la Belgique, ont démilitarisé, fusionné ou dissous ce type de corps.
La police municipale, civile et locale, ne participe pas formellement aux dispositifs centralisés de maintien de l'ordre. Ses compétences et son armement se sont cependant élargis depuis les années 1990, notamment avec la loi sécurité globale de 2021. Le sociologue Paul Rocher décrit son entrée dans une « culture de l'armement », qui en fait aussi un objet du débat sur la militarisation policière. Sur le terrain, l'emploi des forces de maintien de l'ordre reste dirigé par l'autorité préfectorale, civile elle aussi.
Dans les manifestations, les forces spécialisées sont surtout les Compagnies républicaines de sécurité (CRS), créées en 1944, et la Gendarmerie mobile, héritière des pelotons mobiles de gendarmerie créés en 1921 puis de la Garde républicaine mobile de 1926. Des unités non spécialisées interviennent aussi, notamment la Brigade anti-criminalité (BAC), formée à la police des quartiers populaires, et la Brigade de répression de l'action violente motorisée (BRAV-M), créée en 2019 pour intervenir en cortège de manière motorisée.
Deux clivages structurent donc le débat sur la militarisation. Le premier oppose les forces civiles, comme la police nationale et la police municipale, à la gendarmerie, force militaire. Le second oppose les unités spécialisées dans le maintien de l'ordre, comme les CRS et la gendarmerie mobile, aux unités non spécialisées, comme la BAC et la BRAV-M. Ces deux clivages ne se recoupent pas. Pour Olivier Fillieule et Fabien Jobard, la gendarmerie, plus ancrée territorialement et moins immergée que la police urbaine dans la conflictualité politique des grandes villes, a développé des pratiques de modération, d'observation, de temporisation et d'interposition. À doctrine comparable, les escadrons de gendarmerie mobile sont ainsi décrits comme plus disciplinés et plus mesurés que des unités équivalentes de la police nationale. Les blessures les plus graves sont toutefois surtout attribuées aux unités non spécialisées, BAC et BRAV-M, plutôt qu'aux CRS ou aux gendarmes mobiles.
Le maintien de l'ordre « à la française »
vignette|Canon à eau de la Police nationale à Paris, en 2021.
Le maintien de l'ordre français au sens restreint est un domaine ancien de spécialisation, avec ses unités, ses règles et ses formes de professionnalisation. La doctrine constituée au autour de la gendarmerie mobile et des CRS repose sur la spécialisation des unités, la discipline collective, la gradation de la force, la négociation avec les organisateurs et la mise à distance des foules afin d'éviter le corps-à-corps.
Mai 68, contre-insurrection et héritage colonial
Selon l'historien Luca Provenzano, la singularité française ne commence pas avec le durcissement des années 2010. Elle s'inscrit dans une histoire plus longue. Après Mai 68, les autorités françaises attribuent une partie de la violence manifestante à des « minorités agissantes » et développent des formations mobiles inspirées de la lutte contre-insurrectionnelle. Elles les équipent notamment de gaz CS, de grenades explosives et de grenades offensives. À la même période, l'Allemagne adopte des dispositifs plus défensifs, utilise des armes moins dangereuses et déplore moins de blessures graves.
Cette histoire n'est ni homogène ni continue. Olivier Fillieule et Fabien Jobard rappellent que le « maintien de l'ordre à la française » se construit en métropole autour de la mise à distance, tandis que des pratiques beaucoup plus violentes se maintiennent dans les colonies et contre des populations colonisées, notamment pendant la guerre d'Algérie et à Paris lors de la répression du 17 octobre 1961.
L'héritage est aussi doctrinal. La doctrine de « guerre moderne », systématisée en 1961 par l'officier Roger Trinquier à partir de l'Indochine et de l'Algérie, confie à l'armée des « opérations de police » fondées sur le quadrillage, le renseignement et la construction d'un « ennemi intérieur ». Elle est analysée comme l'une des matrices françaises du brouillage entre police et armée. Pour Mathieu Rigouste, cette généalogie contre-insurrectionnelle nourrit ensuite la doctrine sécuritaire contemporaine et le gouvernement policier des quartiers populaires.
Une militarisation qui dépasse les manifestations
La militarisation de la police française ne se réduit pas à la gestion des cortèges. Pour Mathieu Rigouste, elle s'inscrit dans une histoire longue : la doctrine de contre-insurrection mise au point pendant la guerre d'Algérie est progressivement réimportée en métropole et appliquée à la police des quartiers populaires. Selon lui, c'est dans ces territoires, et non d'abord en manifestation, qu'auraient été expérimentés le quadrillage, l'engagement d'unités mobiles comme la BAC et une part du vocabulaire de l'« ennemi intérieur ».
L'anthropologue Didier Fassin, dans son enquête au sein d'une BAC de la région parisienne, décrit un quotidien dominé par les contrôles d'identité, les interpellations, le harcèlement de petits groupes et une culture professionnelle nourrie par l'idée d'un territoire à reconquérir. Pierre Douillard-Lefèvre articule cette analyse à l'antiterrorisme et à l'état d'urgence : depuis la séquence ouverte par les attentats de 2015, des dispositifs initialement justifiés par l'exception (assignations à résidence, perquisitions administratives, fichage massif, interdictions administratives de stade et idée d'interdictions administratives de manifester, encagement et reconnaissance faciale dans les enceintes sportives) se prolongeraient dans la gestion ordinaire de l'espace public, des opposants politiques et des quartiers populaires.
Ces lectures, que leurs auteurs qualifient parfois d'« endocolonialisme » ou d'« hégémonie sécuritaire », font de la militarisation un processus diffus. Il dépasse la seule scène protestataire et englobe aussi la frontière, la surveillance, l'antiterrorisme et le gouvernement des quartiers populaires. Elles sont contestées : Fillieule et Jobard préfèrent parler de « brutalisation du maintien de l'ordre » et invitent à distinguer plus finement militarisation, brutalisation, judiciarisation et sécuritisation, plutôt que de fondre tous ces phénomènes en un seul. Les armes intermédiaires
vignette|Policier français équipé d'un Flash-Ball.
Les armes dites intermédiaires, ou « moins létales », sont l'objet central des controverses françaises sur la militarisation de la police. Leur diffusion est analysée non comme une simple modernisation technique, mais comme un déplacement de la doctrine vers une logique d'affrontement plus risquée pour l'intégrité physique des manifestants.
Du Flash-Ball au lanceur de balles de défense
Le Flash-Ball, lanceur tirant des projectiles en caoutchouc, est introduit dans la police française au cours des années 1990. Il est progressivement remplacé, puis largement supplanté, par le lanceur de balles de défense de (LBD 40), plus puissant et plus précis, dont l'usage se généralise dans les années 2010. Initialement classé comme arme de guerre et réservé à des missions antiterroristes en 1995, le LBD est ensuite déployé en manifestation à partir de 2007. Ces lanceurs ne se sont pas d'abord diffusés dans les unités spécialisées de maintien de l'ordre : ils ont équipé les unités de police urbaine confrontées aux « violences urbaines » dans les quartiers populaires, avant d'être employés massivement en manifestation.
Grenades
Le maintien de l'ordre français recourt par ailleurs à plusieurs familles de grenades : grenades lacrymogènes, grenades de désencerclement projetant des plots de caoutchouc, et grenades à effet combiné, lacrymogène et explosif. Le choix de l'agent chimique fait également partie de la spécificité française : après Mai 68, la police française généralise le gaz CS, un agent lacrymogène plus puissant et plus irritant pour les voies respiratoires, là où la police allemande conserve longtemps le gaz CN, plus ancien et moins virulent ; selon Luca Provenzano, ce choix participe d'une intensification matérielle du maintien de l'ordre français sans équivalent direct chez ses voisins européens à la même période.