Drame à Toulon est une pièce de théâtre écrite en 1951 par Claude Martin et Henri Delmas, pendant les événements de la guerre d'Indochine et consacrée à l'affaire Henri Martin, du nom d'un jeune marin de l'arsenal de Toulon de retour d'Indochine, arrêté en , en pleines grèves contre la guerre d'Indochine, pour des tracts appelant au retour de soldats en France et que la justice venait d'innocenter d'une accusation d'avoir tenté de saboter un porte-avions.
La pièce de théâtre, jouée 300 fois dans une centaine de villes, devient l'axe principal de l'affaire Henri Martin, qui selon l'historien Philippe Robrieux, a pris pour le Parti communiste français (PCF) des proportions proches de l'affaire Dreyfus. Elle a été interdite à partir de à Paris puis dans une quinzaine de départements, parfois au motif que des contre-manifestations souhaitaient l'empêcher. La pièce est alors jouée, le plus souvent par surprise, dans des forêts, des vignobles, des cours d’immeuble, ou des gares, permettant de se disperser rapidement, ou encore sur un bac traversant la Loire avec la fiancée du détenu et sur les rives du Cher avec sa mère, et à la Fête de l'Humanité. Elle est aussi jouée devant des usines, des quais portuaires et les chantiers navals de Saint-Nazaire, le scénario« Drame à Toulon », de Claude Martin et Henri Delmas, juin 1951 exaltant la double appartenance du détenu et de ses parents à la classe ouvrière et à la Résistance intérieure française.
De à un million de personnes l'auraient vue au total, selon les sources, dans au moins 91 villes, via 300 représentations, souvent dans des petites villes. Le PCF affirme dans ses tracts que ont applaudi la pièce dans les villes du département du Nord, à Fives, Maubeuge, Fourmies, Solesmes, Seclin, Raismes, Denain, Fresnes, Waziers, Croix et Halluin. Synopsis Lorsqu'elle est écrite au printemps 1951, la pièce raconte une histoire vraie, dont la fin n'est pas encore connue : celle d'Henri Martin, un jeune marin de Toulon et ancien résistant, arrêté en , en pleines grèves contre la guerre d'Indochine pour avoir distribué des tracts dénonçant ce qu’il avait vu sur un bateau de la Marine nationale lors du bombardement de Haïphong de , au début de la guerre d'Indochine, dénoncé le mois suivant dans le journal de Jean-Paul Sartre comme se caractérisant par des exactions du type de celles d'Oradour-sur-Glane.
Il demande son retour en France mais n'obtient son retour à l'arsenal de Toulon qu'un an et demi après.
Henri Martin a diffusé ces tracts à l’intérieur de l’Arsenal de Toulon, ce qu’il reconnaît, avant de participer à une tentative de sabotage du porte-avions Dixmude en jetant une poudre sur son hélice, ce qu'il dément. Son accusateur, est un dénommé Heimburger, également mis en scène dans la pièce. Dès le premier procès, en à Toulon, il se rétracte, reconnaissant avoir agi seul, sur instigation d'un ancien sous-marinier de la Kriegsmarine, et Henri Martin est innocenté, mais condamné quand même à cinq ans de prison ferme pour la distribution de tracts. Le jugement est cassé le mois suivant mais la condamnation confirmé lors du second procès, à Brest en . Il épouse en prison Simone Le Balbe, jeune couturière, issue du village de sa mère.
La pièce raconte aussi comment le héros s'était engagés dans la Résistance à 16 ans et rend hommage à son père ouvrier et conseiller municipal dans un village.
Le début et la fin des scènes sont souvent ponctués de chansons, rendant pour certaines hommage au statut de marin d'Henri Martin. Parmi elles, Au devant de la vie de Jeanne Perret, Gloire au 17ème et Adieu cher camarade, une chanson traditionnelle de gaillard avant. Genèse Le , le PCF célèbre le trentième anniversaire de sa naissance au Congrès de Tours et demande au metteur en scène Claude Martin un récit. Ce dernier imagine une série de courtes scènes, résumant trente années de combats ouvriers, jouée par ses élèves et présentée au cinéma Fagon dans le 13e arrondissement de Paris, puis au congrès de l'UJRF, fin 1950-début 1951. Il choisit le titre « Les Pavés de Paris ». Le titre devient rapidement le nom de la troupe constituée à l'occasion. Ce récit continue à être joué en , le mois où se crée le comité de soutien à Henri Martin et il est imaginé d'écrire un nouvelle pièce, cette fois consacrée au marin en prison.
Claude Martin est alors très pris: il travaille la journée au démontage du stand soviétique de l'Exposition Internationale et gagne sa vie aussi en jouant dans des pièces comme L'Homme de Dieu, de Gabriel Marcel, créée à Colmar. Jean-Paul Sartre a ainsi été approché pour écrire la pièce, mais s'est désisté. Le philosophe se charge, lui, de "La saga des intellectuels français Volume 1", par François Dosse en 2018. Claude Martin est alors salarié à plein temps. Pour l'écrire, il demande l'aide d'Henri Delmas, qui fait partie de la troupe. Dans le livre de l'historien Alain Ruscio, Paul Préboist indique que l'idée a été discutée lors d'une réunion au siège du syndicat français des acteurs, un des dirigeants du SFA, Jacques Sarthou mentionnant que Claude Martin cherchait de jeunes comédiens pour créer une pièce nouvelle.
Le texte de la pièce est réactualisé après le procès en appel d'Henri Martin à Brest en . Elle est soutenue au PCF par André Marty, qui fut condamné à 20 ans de prison un demi-siècle plus tôt, pour s’être mutiné à Odessa en 1919, lors de la guerre des puissances occidentales contre la nouvelle URSS. Des versions plus courtes sont écrites pour permettre de s'adapter aux interdictions.
Contexte Depuis l’été 1949, les dockers de Dunkerque et le premier semestre 1950 est sous forme de grèves contre la guerre d'Indochine, puis bute sur un obstacle majeur: un , qui au cours de l'année 1950 va se rallier à une autre tactique, une campagne en faveur d'Henri Martin, arrêté en . C'est en , qu'apparaissent les premières banderoles et manifestations en sa faveur.
Le procès d'Henri Martin s’ouvre à Toulon le , tribunal qui disculpe Martin de l'accusation de tentative de sabotage le . Mais il est condamné par le tribunal maritime de Brest, le , à cinq ans de réclusion pour propagande hostile à la guerre d'Indochine.. Un comité national de défense d’Henri Martin est créé début 1951. Le Secours populaire français y joue un rôle important.. Entre-temps, la pièce a été écrite à chaud, à la suite du procès de Toulon, durant l’hiver 1950.
Des forêts aux cours d'immeubles, l'adaptation aux interdictions Les interdictions ont eu lieu dans une quinzaine de départements. La pièce est jouée pour la première fois le à la maison des syndicats de Paris, de la Grange aux Belles à Paris, où elle plaît, puis à Brest un mois après, pour le procès en appel de Martin. La première interdiction a lieu le mois suivant en à la Mutualité à Paris. La pièce est alors jouée à Ivry. Gennevilliers, Montreuil. Argenteuil puis à partir du dans dix villes du Finistère, avant de revenir à Neuilly-sur-Marne, Villeneuve Saint-Georges, Versailles, Le Blanc-Mesnil puis d'être jouée en août à Marseille, Toulon, et Brignoles, où se produit la 2e interdiction, par le maire.
Le , nouveau rebondissement émanant du préfet de police de Paris: il donne l'ordre de décrocher au Salon d'automne sept tableaux dont un baptisé Henri Martin.. Le même mois, la pièce est interdite en Seine-Maritime puis le une circulaire aux préfets suggère que la représentation de Drame à Toulon soit interdite chaque fois qu'ils estimeraient que l'ordre public est susceptible d'être troubléJournal officiel du 20 juillet 1952 . C'est le cas à Calais en , où les comédiens s'adaptent, par trois représentations en plein air, dans la ville, dont une à la mi-journée 1, selon quotidien régional communiste Liberté.
A Besançon, le , une délégation se présente à la mairie RPF, qui a refusé une salle pour jouer la pièce. Le conseil d’administration (CA) de la maison du peuple, vote l'ouverture d'une salle, mais la préfecture interdit toute représentation et la police occupe le lieu, puis cerne celui où la troupe déjeune, ce qui déclenche une énorme manifestation sur trois kilomètres de parcours, défilant derrière deux anciens combattants portant des portraits d'Henri Martin, et d'autres dans de nombreuses villes du département, mais aussi l'arrestation du numéro un CGT Robert CharlesBénédicte Poncot, Besançon à l’heure de la décolonisation : le processus de la décolonisation vue d’une ville moyenne de province de 1945 aux années 1960, thèse d'histoire, Université de Bourgogne, 2016 Lire en ligne..
Des employés municipaux et policiers, sont parfois mobilisés par milliers, et parfois rechignent à l'ordre de lacérer les affiches. À Avion, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, la ville est cernée par les CRS, selon les mémoires de l'ex-maire. Ailleurs, 17 des 18 comédiens sont arrêtés. A Saint-Chamond, ville du président du Conseil Antoine Pinay, ils doivent se cacher dans un champ de choux. L'arrivée de la police devient parfois un élément d'improvisation dans la pièce.
Le lieu circule de bouche à oreille, donné tard pour ne pas alerter à la police. Places urbaines, jardins publics, carrefours, forêt et mêmes vignobles, le décor et les tréteaux allégés permettent de contourner l'interdiction, parfois la nuit avec l'éclairage de phares de voitures et d'attirer des curieux, issus des mondes enseignants, catholique et des classes moyennes, au delà de l'influence traditionnelle du PCF chez les ouvriers. Elle est jouée aussi sur un bac traversant la Loire, la plate-forme d'un camion, dans des cours d’immeuble, devant une gare, à la Fête de l'Humanité, ou aux portes des usines, complétée par des BD, chansons, trophées sportifs et articles tous les jours dans L'Humanité. Jean-Paul Sartre"Theatres of War French Committed Theatre from the Second World War to the Cold War" par Ted Freeman, en 1999 la citera en 1955 comme « le seul exemple de théâtre populaire » jouée dans des usines, dans la revue éponyme. Selon l'historien Alain Ruscio, des inscriptions à la peinture indélébile, « Libérez Henri Martin », apparaissent toujours en des endroits apparemment inaccessibles un demi-siècle plus tard. On en voit aussi sur les bancs de sable de la Loire. Des banderoles sont déployées sur la Tour Eiffel ou aux Champs-Élysées. Lors de la manifestation communiste interdite du 28 mai 1952 à Paris, l'auteur Claude Martin ramasse un casque de CRS pour en faire un accessoire de mise en scène. Il est arrêté et emprisonné plusieurs jours.
Selon les archives de presse compilées par les historiens, la série de représentations devient en 1952 le centre de la campagne en faveur du détenu et fut l'un des actes les plus efficaces dans la lutte contre la guerre d'Indochine, une cinquantaine de jeunes troupes amateurs différentes l'ayant jouée, grâce à une version allégée publiée par les Éditions de l'Avant-garde, facilitant l'apprentissage du texte mais aussi la tâche à ceux qui montent les tréteaux ou les déplacent d'un lieu à l'autre, afin d'échapper aux policiers.
Le au Sénat, Jean Bertaud, demande d'éviter que soit insultée la mémoire de ceux qui se sont battus et sont morts pour la France dans les "territoires de l'Union française", en s'appuyant sur la protestation des anciens du CEFEO. Le ministre lui répond qu'aucun texte officiel ne contrevient à la représentation d'une pièce de théâtre mais rappelé la circulaire de . Le , à l'ordre du jour du conseil municipal de Lorient est évoquée "la menace de fermeture qui pèse sur l'arsenal". A Belfort, l'adjoint communiste est suspendu pour avoir utilisé une autorisation périmée pour la pièce à la maison du peuple .