La pathologisation de l'homosexualité est l'ensemble des discours médicaux, psychiatriques ou psychanalytiques ayant interprété l'homosexualité comme une maladie, notamment mentale. Apparue au , cette conception a influencé la perception sociale de l'homosexualité, les pratiques thérapeutiques et la classification nosographique des sexualités.
La pathologisation de l'homosexualité varie selon les époques, les contextes nationaux et les courants médicaux : l'homosexualité masculine est longtemps considérée comme plus répréhensible et davantage étudiée que le lesbianisme, souvent réduit à un rejet de la féminité. Au , la psychanalyse et la psychiatrie l'institutionnalisent dans des classifications officielles comme le DSM ou la CIM.
À partir des années 1950, la pathologisation de l'homosexualité est contestée par des associations militantes ainsi que par des scientifiques. Cette mobilisation s'intensifie après les émeutes de Stonewall en 1969 et aboutit à une dépsychiatrisation. L'homosexualité est retirée du DSM en 1973, et de la CIM en 1990.
Aujourd'hui, l'homosexualité est reconnue comme une variation normale de la sexualité humaine par les principales instances médicales internationales. Toutefois, certains discours, notamment religieux, continuent d'entretenir des représentations pathologisantes. Ce phénomène historique a eu des effets durables sur la santé mentale des personnes homosexuelles et constitue un cas emblématique de la manière dont la médecine peut participer à la production et à la légitimation de normes sociales.
Naissance du concept médical À partir du , les relations homosexuelles, après avoir été perçues pendant plusieurs siècles comme un péché, notamment par le christianisme, sont interprétées par la médecine comme une anomalie ou un trouble. Cette médicalisation s'inscrit dans un contexte plus large de biologisation et de rationalisation du vivant, caractéristique des sociétés industrielles occidentales. Elle marque une évolution majeure : l'homosexualité cesse d'être seulement une faute morale ou légale pour devenir un objet de savoir médical, pouvant être diagnostiqué, classé et potentiellement traité.
Définition de l'homosexualité par la médicalisation vignette|Première utilisation des mots « Homosexual » et « Heterosexual » dans une lettre de Kertbeny en 1868. La notion d'homosexualité naît d'une médicalisation des relations sexuelles entre hommes. Dans les années 1860, le juriste allemand Karl Heinrich Ulrichs et le journaliste hongro-autrichien Karl-Maria Kertbeny définissent l'homosexualité comme une inversion du désir sexuel. Ulrichs introduit en 1864 le terme « uranien », tandis que Kertbeny emploie pour la première fois le terme « homosexuel » dans une lettre adressée à Ulrichs en 1868. Tous deux considèrent que l'absence de désir hétérosexuel entraîne des relations stériles, interprétées comme un état pathologique dans un contexte où la théorie darwiniennes sur l'évolution des espèces domine les milieux scientifiques de l'époque, qui valorisent la reproduction.
Ulrichs et Kertbeny entendent défendre l'homosexualité, alors fermement réprimée par la loi prussienne, en la plaçant au même niveau que les relations sexuelles non procréatives hétérosexuelles, comme la masturbation. Le terme « homosexualité » apparaît ainsi dans un tract diffusé en 1869 par Kertbeny pour contester l'adoption de la loi contre « la fornication non naturelle » en Allemagne.
La médicalisation de l'homosexualité s'inscrit également dans un contexte de constitution de la psychiatrie comme discipline médicale distincte, encore en concurrence avec le droit et la religion. Elle s'articule à un pouvoir disciplinaire pour justifier la surveillance sociale des comportements sexuels perçus comme déviants, qu'elle place dans un continuum entre normal et pathologique, selon une logique quantitative qui associe l'écart de la norme à une forme de désordre à corriger. Dans ce cadre, les pratiques sexuelles non reproductives sont progressivement stigmatisées. La notion de « perversions de l'instinct sexuel » apparaît dans les écrits médicaux dès les années 1820, marquant l'émergence d'une nomenclature psychiatrique appliquée à la sexualité.
Classification de l'homosexualité comme perversion À partir de la fin des années 1840, cette catégorisation se précise. En 1849, l'aliéniste Claude-François Michéa propose dans Des déviations maladives de l'appétit vénérien de recatégoriser les « perversions de l'instinct sexuel » en « perversions sexuelles », en intégrant explicitement l'homosexualité masculine à cette classification nosographique. Cette reconfiguration conceptuelle se déploie dans une société marquée par une morale bourgeoise productiviste. Dans la hiérarchisation des pratiques sexuelles, qui relève davantage de la morale que du médical, l'homosexualité est d'ailleurs plus tolérée que la masturbation. Cette dynamique s'inverse à la fin du , lorsque la sexualité devient un objet d'étude psychiatrique autonome, tandis que la psychiatrie, jusque-là principalement centrée sur la folie, commence à s'intéresser plus directement aux sexualités.
En 1857, le médecin légiste Auguste Ambroise Tardieu publie un tableau clinique dans Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, dans lequel il tente de systématiser les signes physiques de l'homosexualité. Il propose notamment une distinction de nature entre les hommes homosexuels dits passifs et actifs, contribuant à fixer une typologie médicale de l'inversion sexuelle.
Psychiatrisation et psychanalyse À partir de la fin du et durant la première moitié du , l'homosexualité devient un objet d'étude central pour la psychiatrie et la psychanalyse. Ces disciplines contribuent à la constitution de classifications, de modèles explicatifs et de pratiques cliniques.
Consolidation médico-légale et psychiatrisation (1860–1900)
À partir de la seconde moitié du , les discours médicaux sur l'homosexualité se structurent autour de catégories psychiatriques et légales, en lien avec les théories de la dégénérescence et du darwinisme social. La psychiatrisation de l'homosexualité se développe, à l'origine, principalement en Allemagne, dans les années 1860-1880. Sous la république, en France, les médecins légistes puis les psychiatres jouent un rôle majeur dans la criminalisation de l'homosexualité : l'homophobie institutionnalisée passe, par leur action, du cadre religieux au cadre légal et médical.
Pour certains auteurs contemporains, cette évolution constitue une forme de transfert idéologique. Thierry Delessert évoque la pathologisation de l'homosexualité comme . Daniel Borrillo et Caroline Mécary rappellent que cette pratique est, par définition, homophobe : « La recherche des causes de l'homosexualité constitue en soi une forme d'homophobie puisqu'elle se fonde sur le préjugé qui suppose l'existence d'une sexualité normale, achevée et complète, à savoir l'hétérosexualité monogamique en fonction de laquelle toutes les autres sexualités doivent être interprétées et jugées ».
Le psychiatre autrichien Richard von Krafft-Ebing popularise la notion de perversion sexuelle dans Psychopathia sexualis en 1886, et classe l'homosexualité parmi les « paresthésies » (terme employé par Krafft-Ebing pour désigner une « libido dévoyée »). Il y distingue l'« homosexualité acquise » d'un « sentiment homosexuel en tant que manifestation anormale et congénitale », auquel il consacre une large part de son ouvrage (134 pages sur 432 dans l'édition britannique de 1894). Il propose également une classification typologique de l'homosexualité en quatre grands types. Krafft-Ebing avance également l'hypothèse que l'homosexualité serait due à une anomalie héréditaire de l'organisation cérébrale.
L'approche de Krafft-Ebing est partagée par d'autres médecins, dont Carl Friedrich Otto Westphal et , qui militent pour une dépénalisation des actes homosexuels, tout en les considérant comme le symptôme d'une « monomanie affective ». Le psychiatre Emil Kraeplin, quant à lui, assimile progressivement l'homosexualité à une forme de psychose dans ses rééditions de son Traité de psychiatrie publiées entre 1883 et 1909. vignette|Représentation d'une femme lesbienne sous des traits masculins, illustration pour l'autobiographie d'Arthur Belorget, utilisée à des fins cliniques (1895). Parallèlement, la sexologie intègre les théories du darwinisme social pour établir une hiérarchie entre les sexes et les sexualités. L'homosexualité y est pensée comme une menace sociale et biologique. Les représentations de l'homme homosexuel se cristallisent autour d'une figure stéréotypée, féminisée et reconnaissable à certains traits morphologiques, tandis que le lesbianisme est envisagé comme un rejet des hommes et de la féminité. Ces descriptions médicales d'inversion sexuelle prolongent en partie des imaginaires moraux hérités de la rhétorique religieuse sur la sorcellerie.
En France, cette pathologisation aboutit parfois à des internements. Elle concerne aussi bien les hommes que les femmes, avec une attention particulière portée à l'homosexualité féminine. Dans la fiction littéraire, comme dans Mademoiselle Giraud, ma femme ou La Comtesse de Chalis d'Adophe Belot, les protagonistes lesbiennes sont représentées comme atteintes de troubles mentaux menant à leur disparition ou à leur mort. Plusieurs autobiographies de personnes homosexuelles ou transgenres sont publiées à cette époque dans des ouvrages médicaux. Le récit d'Arthur Belorget, dit la Comtesse, constitue un exemple de ce type de témoignage utilisé à des fins cliniques.
Au début du , les considérations somatiques sont abandonnées au profit d'hypothèses psychologiques et psychanalytiques, les caractéristiques physiques étant alors considérées comme la conséquence matérielle d'un désordre mental. En 1906, cependant, dans « Le traitement psychologique de l'homosexualité basée sur la rééducation sensorielle », le psychiatre français Edgar Bérillon lie l'homosexualité à une déficience de l'odorat de du goût, qui empêcherait les personnes homosexuelles de sentir les personnes de sexe opposé, et donc d'être attirées par elles.
Théories psychanalytiques Au cours du , la psychanalyse joue un rôle central dans la construction et la diffusion de modèles interprétatifs de l'homosexualité. Ces théories, souvent issues ou dérivées des écrits freudiens, contribuent à enraciner une vision pathologisante de l'homosexualité dans le champ médical et dans l'imaginaire collectif.
Théories freudiennes sur l'homosexualité
Sigmund Freud aborde l'homosexualité à partir de 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle, où il la nomme « inversion ». Il l'interprète comme une névrose résultant d'un arrêt du développement psycho-affectif, susceptible d'être congénitale, acquise ou absolue. Il propose plusieurs explications causales, notamment un lien avec le complexe d'Œdipe, théorie impliquant des désirs incestueux. Freud ne considère toutefois pas l'homosexualité comme une pathologie au sens strict, et affirme que les différentes « perversions sexuelles » ne relèvent pas nécessairement de la maladie, une position très minoritaire dans le milieu médical de l'époque. Il ne condamne pas pour autant la pathologisation de l'homosexualité. Ses écrits influencent durablement les courants psychanalytiques ultérieurs, qui reprennent ses cadres conceptuels.
Théories psychanalytiques