Jean Lecanuet, né le à Rouen (Seine-Inférieure) et mort le à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), est un homme politique français.

Après avoir été reçu à l'agrégation de philosophie, il s'engage dans la Résistance puis travaille au sein de plusieurs cabinets ministériels dans la foulée de la Libération. Sous la , il est brièvement secrétaire d'État chargé des Relations avec les États associés entre 1955 et 1956.

Candidat à la première élection présidentielle de la organisée au suffrage universel en 1965, il obtient un peu plus de 15 % des suffrages exprimés. Ce résultat, fruit d'une campagne novatrice qui lui donne une soudaine notoriété nationale tout en affirmant la place du centrisme sur l'échiquier politique, est l'un des principaux facteurs de la mise en ballotage inattendue du général de Gaulle, lequel est finalement réélu face à François Mitterrand.

En 1968, il devient maire de Rouen et le demeure jusqu'à sa mort. Du fait de sa longévité mais aussi des réalisations entreprises au cours de ses mandats successifs, il fait partie des quelques maires emblématiques de grandes villes de France de la deuxième moitié du siècle.

Siégeant tour à tour à l'Assemblée nationale puis au Sénat, il préside à plusieurs reprises la commission des Affaires étrangères de la haute assemblée entre et .

Sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, il est garde des Sceaux de 1974 à 1976, puis ministre de l'Aménagement du territoire de 1976 à 1977. Considéré comme une figure du centrisme, il préside successivement ou parallèlement le Mouvement républicain populaire (MRP), le Centre démocrate (CD), le Centre des démocrates sociaux (CDS) et l'Union pour la démocratie française (UDF).

Biographie Famille et études Jean Adrien François Lecanuet, de son nom complet, naît dans un milieu modeste. Son père Paul, représentant de commerce., est originaire du village de Tessy-sur-Vire (Manche).

Formé dans un premier temps à l'école Bellefonds, il entre au pensionnat Jean-Baptiste-de-La-Salle, avant de poursuivre sa scolarité au lycée Corneille de Rouen, où il obtient le baccalauréat en 1939. Il s'oriente ensuite vers des études littéraires au lycée Henri-IV à Paris.

Seconde Guerre mondiale Après avoir obtenu son diplôme d'études supérieures en lettres, il est reçu deuxième à l'agrégation de philosophie en .. Il est, à l'âge de 22 ans, le plus jeune agrégé de France. Il enseigne ensuite en tant que professeur de philosophie à Douai, puis à Lille.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tout en continuant à enseigner le jour, en 1943, il participe à la Résistance et entre dans la clandestinité. Son action inclut la participation à des réseaux de sauvetage des Juifs persécutés. Il sera reconnu Juste parmi les nations en 1975.. En , il est arrêté avec le commando qui venait de faire sauter la voie ferrée Lille-Bruxelles, et parvient à s'échapper avec la complicité d'un Polonais incorporé de force dans l'armée allemande.

Pendant cette période, il épouse Denise Paillard (1921-2023) avec laquelle il aura trois enfants.

République À la Libération, Jean Lecanuet devient inspecteur général au ministère de l'Information.

Il adhère aussitôt au Mouvement républicain populaire (MRP) et occupe plusieurs fois des postes de directeur de cabinet ou de chargé de mission auprès de ministres MRP (ministres de l'Information, de la Marine marchande, de l'Économie nationale, de l'Intérieur, des Finances, etc.).

Il est élu pour la première fois député aux élections législatives de 1951 dans la Seine-Inférieure, à l'âge de 31 ans.

D' à , dans le second gouvernement dirigé par Edgar Faure, il est secrétaire d'État aux Relations avec les États associés. Battu aux élections législatives de 1956, il est dans la foulée nommé (au tour extérieur) maître des requêtes au Conseil d'État.

Il collabore régulièrement, par la suite, avec Pierre Pflimlin, dont il devient l'un des fidèles ; il fait d'ailleurs partie de son cercle de conseillers à l'hôtel de Matignon, lorsque Pflimlin dirige le gouvernement entre le et le .

Débuts de la République De nouveau battu aux élections législatives de 1958, il est élu sénateur de la Seine-Maritime en 1959. Il prend l'année suivante la tête du groupe MRP du Sénat.

Lors du congrès du MRP des 23-, il est élu président du parti, tandis que Joseph Fontanet en devient secrétaire général. Il entreprend une stratégie visant à relever le mouvement, alors en déclin électoral.

Fin 1965, il annonce la création d'un « Centre démocrate » (CD), qu'il lance officiellement l'année suivante et dans lequel le MRP fusionne. Jean Lecanuet préside le CD jusqu'en 1976.

Élection présidentielle de 1965 thumb|gauche|Jean Lecanuet en 1959. En , il est candidat à l'élection présidentielle, soutenu entre autres par Paul Reynaud. Démocrate-chrétien, il est le représentant d'un courant atlantiste qui bénéficie du soutien financier américain contre la volonté d'indépendance nationale incarnée par le général de GaulleGaël Moullec, « De l'Atlantique à l'Oural : de Gaulle et l'Union soviétique », La Nouvelle Revue d'histoire, de janvier-février 2016, ...

Quand de Gaulle refuse la campagne proposée par Michel Bongrand, ce dernier décide de faire du bruit autour de lui pour proposer ses services de direction de campagne à d'autres candidats, dont Lecanuet qui accepte son offre. La campagne du candidat normand est donc marquée par l'utilisation des spots télévisés, par sa décontraction et son charme, d'où son surnom revendiqué de , et celui de par ses adversaires.. Sur les conseils de Bongrand, il utilise des méthodes de communication issues des élections présidentielles américaines. Ses prestations à la télévision, lors desquelles il se fait interroger par le populaire Léon Zitrone, sont considérées comme les meilleures des candidats. Mais l'influence de la télévision sur le comportement électoral a pu être surestimée, ce qui expliquerait pour partie son échec...

Le journaliste Pierre Viansson-Ponté dresse le portrait suivant du candidat centriste pour Le Monde :

Alors qu'il était crédité de 3 % d'intentions de vote au début de la campagne, il obtient voix, soit 15,57 % des suffrages exprimés. Il contribue ainsi à la mise en ballottage de De Gaulle. Pour le second tour, il ne donne pas de consigne de vote ; il affirme, par la suite, regretter de ne pas avoir appelé à voter en faveur du général de Gaulle..

En 1966, il fonde le Centre démocrate, voie difficile lorsque le mode de scrutin favorise la bipolarisation. C'est ainsi qu'en 1972, il fonde avec Jean-Jacques Servan-Schreiber le Mouvement réformateur. Il négocie avec Pierre Messmer les désistements qui permettent le succès de la majorité de droite et de centre-droit aux élections législatives de 1973.

Maire de Rouen En , Jean Lecanuet succède à Bernard Tissot, dont il était le premier adjoint, comme maire de Rouen. L'exercice de cette fonction, qui lui permet d'étendre son influence sur le territoire régional, constitue l'une des périodes les plus importantes de sa carrière politique : , comme on finit par le surnommer, fait progressivement de la cité normande son fief jusqu'à sa mort en .

En dépit de son ancrage local et de sa présence au conseil municipal depuis , ses débuts sont pourtant difficiles à cause d'une certaine défiance de la bourgeoisie rouennaise à son égard : celle-ci, dans un premier temps, lui reproche notamment sa candidature face au général de Gaulle lors de l'élection présidentielle de 1965..

gauche|210px|thumb|Ancienne rame du « métro » de Rouen, dont Jean Lecanuet est l'un des instigateurs.

Souhaitant faire de Rouen la , il conduit une politique d'urbanisme ambitieuse. Il tente de freiner le déclin démographique de la ville en promouvant la richesse patrimoniale du Vieux Rouen tout en impulsant de vastes travaux d'aménagements. C'est dans ce contexte que le quartier Saint-Sever devient une zone économique grâce à la construction d'un centre commercial, inauguré en .

Au début des années , il fait de la rue du Gros-Horloge la première voie piétonne de France sur la proposition de son adjoint chargé de l'urbanisme, Bernard Canu... Plusieurs maires d'autres grandes villes, comme Pierre Pflimlin à Strasbourg., s'inspireront plus tard de l'exemple rouennais.

La principale action de Lecanuet reste toutefois la mise en place d'un « métro » traversant la cité normande et sa périphérie. Il s'agit en fait d'un tramway comptant plusieurs stations souterraines. La mise en œuvre du projet est alors confiée au vice-président socialiste du SIVOM de l'agglomération de Rouen, Yvon Robert., qui en partage la paternité avec Lecanuet. Ce dernier meurt avant l'inauguration du « métrobus » en .

Lecanuet participe aussi à la création de l'Armada de Rouen, proposée par Patrick Herr après une course transatlantique entre Rouen et New York pour célébrer le centième anniversaire de la traversée de l'Atlantique par la statue de la Liberté en 1986.

Les listes dirigées par Jean Lecanuet ont constamment gagné les élections municipales entre et . Son principal adversaire, le socialiste Michel Bérégovoy, ne l'a jamais battu.

En , il intègre le patron du groupe Axa Claude Bébéar sur sa liste pour faire de lui son éventuel successeur à la mairie de Rouen mais celui-ci met un terme à ses activités politiques avant la mort de Lecanuet, qui ne s'était pas choisi un autre héritier politique. Cette absence de désigné favorise ensuite les tensions entre les différents prétendants de la majorité municipale...

Ministre sous Giscard d'Estaing gauche|160px|thumb|Jean Lecanuet a été l'un des proches de Valéry Giscard d'Estaing. Peu après la mort de Georges Pompidou en , Jean Lecanuet renonce à briguer de nouveau la présidence de la République et se rapproche de Valéry Giscard d'Estaing, dont il soutient la candidature à l'élection présidentielle anticipée.

Son concours à la campagne victorieuse du candidat des Républicains indépendants lui vaut d'être nommé ministre de la Justice dans le gouvernement formé par Jacques Chirac.. Il en occupe alors la troisième place dans l'ordre protocolaire après le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur, Michel Poniatowski.

En tant que garde des Sceaux, Jean Lecanuet porte des réformes emblématiques de la première phase du septennat de Valéry Giscard d'Estaing. Son passage à la chancellerie est notamment marqué par l'abaissement de la majorité civile à l'âge de dix-huit ans, promis par le nouveau président lors de sa campagne. Il s'attache également à faire aboutir l'introduction du divorce par consentement mutuel qu'il qualifie devant le Sénat de . tout en se disant convaincu qu'elle ne mettra pas à mal la solidité du mariage en tant qu'institution..

Il œuvre par ailleurs à la révision de l'article 61 de la Constitution, adoptée en 1974, qui permet désormais à soixante députés ou à soixante sénateurs de saisir le Conseil constitutionnel.. Cette réforme, qui élargit les possibilités de recours au contrôle de constitutionnalité en donnant à l'opposition parlementaire un nouvel instrument de contestation, constitue l'une des principales évolutions institutionnelles du début de la République..