thumb|upright=1.5|Ruines de la cité d'Ur, avec la ziggurat en arrière-plan.
La troisième dynastie d’Ur (sous forme abrégée : Ur III) est, comme son nom l'indique, la troisième dynastie de la ville sumérienne d’Ur selon la Liste royale sumérienne. Mais il s'agit surtout d’un empire fondé par les souverains de cette dynastie, qui domina la Mésopotamie d’environ à Selon la « chronologie moyenne ». 2047 à selon la « chronologie basse ».
Elle est fondée par Ur-Namma (v. 2112-), qui parvient à réunifier la Mésopotamie méridionale quelques décennies après la chute de l'empire d'Akkad. Puis son royaume s'étend en direction du Nord et de l'Est (dans les pays élamites). Son fils et successeur Shulgi (v. 2094-) tient alors fermement le cœur de l'empire, une région agricole et urbaine très prospère, où est mise en place une administration économique très poussée, reposant sur les domaines des temples contrôlés par le pouvoir royal. Les successeurs de Shulgi parviennent à maintenir l'empire pendant un quart de siècle. Puis il se désagrège progressivement, sous l'action conjuguée d'incursions de populations Amorrites venues du Nord et de forces internes qui restituent leur autonomie à plusieurs villes et régions importantes. Le royaume d'Ur est détruit vers par des troupes venues d'Élam.
Dans l'histoire mésopotamienne, cette expérience impériale se situe dans la continuité de celle des rois d'Akkad qui l'a précédée de deux siècles environ. La troisième dynastie d'Ur est toutefois d'origine sumérienne et non akkadienne contrairement à celle du premier empire. Ses rois, administrateurs et lettrés, ayant essentiellement fait usage du sumérien, cette période est parfois appelée « période néo-sumérienne », à laquelle on inclut également la dynastie de Gudea de Lagash qui s'achève avec le début de la domination d'Ur III. Elle constituerait une « renaissance sumérienne » après la domination des Akkadiens, même si cette vision est très discutable.
Quoi qu'il en soit, la période d'Ur III est remarquable par la quantité de documents écrits qui nous sont parvenus, en grande majorité de nature administrative. Ils nous donnent une bonne connaissance du fonctionnement du royaume, de certains aspects de sa société et de son économie. Cette abondance documentaire et l'analyse des pratiques administratives de l'époque ont pu donner l'impression d'un État « bureaucrate ». Il est au moins sûr que cet empire a vu les institutions officielles (temples et palais) prendre une importance sans précédent, rarement égalée par la suite dans l'histoire mésopotamienne, et a donné lieu à des expériences administratives originales.
thumb|upright=2.0|L'extension approximative de l'empire de la troisième dynastie d'Ur sous le règne de Shulgi, et son organisation centre/périphérie.
Sources thumb|left|Tablette et son enveloppe scellée : contrat d'embauche de personnel. Girsu (Tello), v. 2037, musée des beaux-arts de Lyon.
Le principal type de sources documentant la troisième dynastie d'Ur sont des tablettes de nature administrative, qui se comptent par dizaines de milliers : une estimation du nombre de tablettes de cette période exhumées s'élève à environ , sans compter un nombre indéterminé au Musée national d'Irak. Selon un état dressé en 2016, « seulement » d'entre elles auraient fait l'objet d'une publication scientifique avec copie/photographie et translittération et/ou traduction. Voir aussi M. Molina, « The Corpus of Neo-Sumerian Tablets: An Overview », dans S. J. Garfinkle et J. C. Johnson (dir.), The growth of an Early State in Mesopotamia:studies in Ur III administration: proceedings of the First and Second Ur III Workshops at the 49th and 51st Rencontre assyriologique internationale, Madrid, 2008, p. 19-54.. Elles proviennent avant tout d'une poignée de sites. Le plus ancien lot connu a été exhumé en 1894 sur le site de Tello, l'antique Girsu. Les fouilleurs du site sont tombés sur un « gisement » d'une trentaine de milliers de tablettes, manifestement une archive de gouverneur. Mais ils n'ont pas clairement identifié le lieu de provenance, et une partie des tablettes a été prise par des fouilleurs clandestins. Durant ces mêmes années, les fouilles régulières et clandestines de Nippur dégagent d'autres tablettes de la période R. Zettler, The Ur III Temple of Inanna at Nippur, The Operation and Organization of Urban Religious Institutions in Mesopotamia in the Late Third Millennium B.C., Berlin, 1992., en moindre quantité (tout de même environ ). Puis en 1909 et 1911, des fouilleurs clandestins repèrent d'autres gisements de tablettes de la période, d'abord sur le site de Tell Jokha, l'antique Umma, d'où sortent environ tablettes issues de l'archive du gouverneur local., puis de Drehem, l'antique Puzrish-Dagan (environ tablettes)M. Sigrist, Drehem, Bethesda, 1992.. Puis les fouilles régulières d'Ur mettent au jour plus de tablettes de la période M. Widell, The Administrative and Economic Ur III Texts from the City of Ur, Copenhague, 2004.. Dans les années 1990-2000, deux autres archives importantes sont découvertes par des fouilleurs clandestins, sur des sites dont la localisation est incertaine, mais dont le nom antique est connu : Garshana près d'Umma (plus de tablettes) D. I. Owen et R. H. Mayr, The Garshana Archive, Bethesda, 2007 ; W. Heimpel, Workers and Construction Work at Garshana, Bethesda, 2007., et Irisagrig près de Nippur (environ un millier de textes) D. I. Owen, Cuneiform Texts Primarily from Iri-Saĝrig/Āl-Šarrākī and the History of the Ur III Period, 2 vol., Bethesda, 2013..
Il s'agit pour l'immense majorité de documents administratifs provenant des archives de gouverneurs ou de temples, et datés des règnes de Shulgi, Amar-Sîn et Shu-Sîn. Elles se présentent généralement sous la forme de petites tablettes enregistrant des mouvements de biens, par exemple des « billets » ou des reçus en forme de coussinets carrés. Mais il y a aussi des documents de gestion plus élaborés et plus grands, souvent de forme rectangulaire, comme des inventaires, bilans récapitulatifs, documents de gestion du personnel ou de gestion prévisionnelleB. Lafont, « Questions autour des premiers empires : Akkad et Ur III », dans P. Charvát, B. Lafont, J. Mynářová et L. Pecha (dir.), L'État, le pouvoir, les prestations et leurs formes en Mésopotamie ancienne, Prague, 2006, p. 70.. Des documents d'archives de type juridique de la période ont également été mis au jour, dont environ 250 comptes rendus de procès.
Le contexte archéologique de découverte de ces tablettes est souvent inconnu, une bonne partie d'entre elles provenant de fouilles anciennes qui ne pratiquaient pas l'enregistrement précis des découvertes (Tello, Nippur), et la plus grande partie étant issue de fouilles clandestines. Comme elles ont été vendues séparément, les tablettes d'un même site ont été éparpillées entre plusieurs collections, même si elles proviennent d'un même lieu, ce qui a complexifié leur publication et leur analyse, puisqu'il faut reconstituer une archive à partir de plusieurs collections. À cela s'ajoutent de nos jours les problèmes éthiques et légaux soulevés par l'acquisition et la publication de tablettes issues du trafic d'antiquités. ..
thumb|Tablette donnant des noms d'année de Shulgi. Copie d'époque paléo-babylonienne (v. 1900-1600 av. J.-C.) provenant de Nippur. Musée de l'Institut oriental de Chicago. thumb|left|Inscription de Shu-Sîn commémorant la construction du sanctuaire de Shara à Umma. Musée national d'histoire et d'art de Luxembourg.
L'histoire politique de la troisième dynastie d'Ur est reconstituée en premier lieu grâce aux noms d'années des rois qui sont connus de façon complète à partir du règne de Shulgi. Ils figurent isolément sur les documents administratifs, et sur des listes récapitulatives datées de périodes postérieures. Ils fournissent la durée des règnes, mais aussi leurs événements les plus remarquables (souvent militaires ou cultuels). Par exemple, la sixième année de règne de Shu-Sîn s'intitule « Shu-Sîn, roi d'Ur, a érigé une magnifique stèle pour Enlil et Ninlil » et la septième « Shu-Sîn, roi d'Ur, roi des quatre rives, a détruit le pays de Zabshali ». C'est l'événement considéré comme majeur ayant eu lieu l'année précédente qui est retenu : donc la prise de Zabshali a eu lieu la sixième année du règne de Shu-Sîn.
Ces informations peuvent être complétées par plusieurs inscriptions royalesTraductions d'inscriptions royales des rois d'Ur en français dans E. Sollberger et J.-R. Kupper, Inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, 135-161 ; traductions de plus d'inscriptions en anglais dans ., qui sont pour la plupart de courtes inscriptions commémorant la fondation ou la reconstruction de temples, les plus développées sur des événements historiques datant du règne d'Ur-Namma. Des hymnes dédiés à des rois d'Ur fournissent des informations complémentaires sur la vie politique et religieuse de la période, et surtout sur l'idéologie royale. Il s'agit d'une sorte de « littérature de cour » patronnée par les rois d'Ur et connue par des copies datées des premiers siècles du
Il faut également mentionner des textes à caractère historiographique rédigés après la chute du royaume, comme des lettres se présentant comme la correspondance de rois d'Ur et de leurs administrateurs. On débat pour savoir dans quelle mesure elles rapportent des informations fiablesF. Huber, « La correspondance royale d'Ur, un corpus apocryphe », dans Zeitschrift für Assyriologie 91, 2001, p. 169-206 en livre une approche sceptique les considérant comme apocryphes, ce que conteste W. W. Hallo, « A Sumerian Apocryphon? The Royal Correspondance of Ur Reconsidered », dans P. Michalovski et N. Veldhuis (dir.), Approaches to Sumerian Literature, Studies in Honour of Stip (H. L. J. Vantisphout), Leyde et Boston, 2006, p. 85-104. . Voir désormais P. Michalowski, The Correspondence of the Kings of Ur: An Epistolary History of an Ancient Mesopotamian Kingdom, Winona Lake, 2011..
Les sources non écrites sont généralement moins représentées. Les vestiges matériels connus de la période sont limités, même si plusieurs grands monuments dégagés trouvent leur origine durant la période d'Ur III, en particulier les imposantes ziggurats d'Ur, Nippur, Uruk et Eridu, même si les niveaux dégagés sont plus tardifs. Le répertoire d'images est également moins étudié, la période ayant livré peu de statues et bas-reliefs en comparaison aux époques de l'empire d'Akkad et de la seconde dynastie de Lagash qui la précèdent. La glyptique apporte néanmoins des informations appréciables.
Histoire
Au milieu du , l'empire d'Akkad est détruit dans des circonstances mal connues. Les Gutis semblent être les acteurs principaux de cet événement, mais on remarque également que la Basse-Mésopotamie éclate en plusieurs royaumes qui se constituent autour de certaines cités (Uruk et Lagash notamment). Vers 2120 ou 2055, le roi Utu-hegal d'Uruk défait Tiriqan, le roi des Gutis. Il exerce alors sa souveraineté sur le Sud mésopotamien, mais son règne est de courte durée. Après environ huit ans de règne, il est détrôné par des notables de la cour, à la tête desquels se trouve Ur-Namma, le gouverneur d'Ur qui est sans doute son propre frère. La tradition mésopotamienne l'a reconnu comme le fondateur de la troisième dynastie d'UrP. Michalowski dans , col. 116-118.
La chronologie relative générale de la dynastie peut être établie, mais il reste beaucoup de lacunes. La chronologie absolue est bien plus incertaine : il n'y a pas d'accord pour la datation absolue des règnes. Les spécialistes hésitent entre une « chronologie moyenne » et une « chronologie basse », sachant que les deux restent très approximatives pour une période aussi reculée dans le tempsSur ces questions de chronologie : ..
Ur-Namma : le fondateur