L'État-providence, ou État social., est une forme de politique adoptée par certains États qui se dotent de larges compétences réglementaires, économiques et sociales en vue de financer un ensemble plus ou moins étendu de dépenses sociales au bénéfice de leurs citoyens. L'élément central de l'État-providence est constitué par les assurances sociales qui résultent d'une socialisation des risques au travers de l'assurance chômage, de l'assurance maladie, de l'assurance contre les risques au travail et de l'assurance retraite. Plus spécifiquement, l’État-providence passe aussi par des politiques ciblées de soutien aux familles, aux personnes handicapées ou aux nécessiteux.
Cette forme d'État s'oppose à la conception libérale d'un État limité à des fonctions d'ordre public et de sécurité et qui favorise l'individualisation des risques au nom de la responsabilité individuelle.
Origine de l'expression vignette|Émile Ollivier exprime l'ironie libérale vis-à-vis d'un . Historiquement, différentes formes d'État-providence se mettent en place en Europe à des périodes différentes et selon des modalités distinctes. Pour rendre compte de cette pluralité, trois trajectoires historiques principales sont retenues pour décrire et caractériser les racines, les évolutions à partir des principes initiaux, et finalement la diversité des modèles d'État-providence contemporains.
En France, l'expression est forgée sous le Second Empire par des républicains français qui critiquent le cadre individualiste de lois comme la loi Le Chapelier (interdisant les groupements professionnels ou ouvriers) et veulent promouvoir un se préoccupant davantage de l'intérêt de chaque citoyen et de l'intérêt général. Selon d'autres, l'expression aurait été employée pour la première fois par le député Émile OllivierÉmile Ollivier, Rapport fait au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif aux coalitions, cité par . en 1864, pour ironiser et dévaloriser la capacité de l'État à mettre en place un système de solidarité national plus efficace que les structures de solidarité traditionnelles. D'après le juriste Alain Supiot, la formule « État-providence » est d'origine catholique : elle serait issue de la nouvelle doctrine sociale de l'Église, formalisée plus tard par le pape dans son encyclique publiée en 1891, Rerum novarum, qui légitime explicitement l'exercice d'une tutelle publique sur la sphère économiqueAlain Supiot, « À propos d'un centenaire : la dimension juridique de la doctrine sociale de l'Église », Droit social, 1991, .. Mais, comme le relève à sa suite Pierre Legendre, , ce que cet auteur considère comme un Pierre Legendre, Leçons I, La conclusion. Étude sur le théâtre de la raison, 1998, , note 1.. L'État-providence selon le modèle bismarckien, fondé en Allemagne par les lois de 1880, repose sur le mécanisme des assurances sociales, dans lequel les prestations sont la contrepartie de cotisations (il y a prévention du risque maladie, vieillesse et accident du travail pour les actifs uniquement) ; le terme « Wohlfahrtsstaat » est utilisé par les « socialistes de la chaire » (universitaires) pour décrire un système qui annonce les politiques « bismarckiennes » en matière sociale. L'État-providence selon le modèle beveridgien, qui naît au Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale, est financé par l'impôt et fournit des prestations uniformes à tous les membres de la société, les prestations ne fournissant en général que des minima assez bas ; l'expression (littéralement : ), forgée dans les années 1940, coïncide avec l'émergence des politiques keynésiennes d'après-guerre. L'expression , qui voulait frapper les esprits en s'opposant au de l'Allemagne nazie, aurait été créée par William Temple, archevêque de Cantorbéry.
L'État-providence selon le modèle français d'après-guerre combine les deux modèles précédents et occupe une position originale et intermédiaire entre ces deux modèles. Dans ce modèle intermédiaire, l'État-providence poursuit un double objectif : la protection sociale, sorte d'assurance contre les risques et aléas de la vie ; une aide sociale et une justice sociale, via certains mécanismes complexes de redistribution des richesses.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux courants humanistes font valoir Communication d'A. Piettre : « Fondements, Moyens et organes de la répartition du revenu national » aux sociales de Dijon 1952, Édition de la Chronique Sociale.. Ces objectifs sont poursuivis par un double dispositif : un système d'assurance offert par la sécurité sociale et un système d'assistance offert par l'aide sociale. Sécurité sociale et aide sociale sont établies en vue d'une indemnisation, par les administrations publiques, des citoyens victimes des aléas de la vie (comme le chômage, la maladie, les accidents, la vieillesse, le décès d'un parent pour un mineur, etc.). L'objectif est d'apporter un minimum de ressources ainsi que l'accès aux besoins essentiels (éducation, eau, nourriture, hygiène) à tous les citoyens hors situations de catastrophe, guerre ou calamité (qui relèvent, elles, de la sécurité civile).
Selon Pierre Rosanvallon, l'État-Providence repose sur la notion de contrat social, telle qu'elle a été mise en place à la Révolution en France.
En revanche, selon l'historien Robert Paxton, l'État-providence est fondamentalement antirévolutionnaire. Les dispositions de l'État-providence ont en effet été initialement adoptées par les monarchistes à la fin du , puis par les fascistes au , afin de détourner les travailleurs des syndicats et du socialisme. La gauche radicale, elle, y était opposée. Il rappelle ainsi que l'État-providence allemand a été mis en place dans les années 1880 par le chancelier Bismarck, qui venait de fermer 45 journaux et d'adopter des lois interdisant le Parti socialiste allemand et les réunions syndicales. Une version similaire de l'État-providence a été mise en place par le comte Eduard von Taaffe dans l'Empire austro-hongrois quelques années plus tard. , écrit-il. History of welfare states..
Toujours d'après Paxton, les marxistes européens étaient opposés aux mesures de protection sociale ponctuelles, car elles sont susceptibles de diluer le militantisme ouvrier sans rien changer de fondamental à la répartition des richesses et du pouvoir (comme Rosa Luxemburg.). Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, quand ils ont abandonné le marxisme (en 1959 en Allemagne de l'Ouest, par exemple), que les partis socialistes d'Europe continentale et les syndicats ont finalement adopté l'État-providence comme leur but.
Résultat d'une transition de longue durée Daniel Cohen. pointe l'évolution généralement observée du rôle de l'État depuis la révolution industrielle, soit un lent passage d'un statut d'« État-gendarme » à celui d'« État-providence ». Selon Matériaux pour une comparaison internationale des dépenses publiques en longue périodeAndré et Delorme, dans SEEI, 1983., on constate les données suivantes de répartition des dépenses publiques en pourcentage selon les quatre grandes catégories (Politique/Économie/Social/Dette) définies par cette étude :
+ France Domaine 1872 1912 1920 1930 1938 1950 1960 1970 1980Politique46,555,356,855,156,73749,738,838,8Économique7,311,112,37,68,230,314,820,115,2Social4,714,27,813,915,928,631,237,245,2Dette41,519,423,123,418,24,14,33,94,2Total (% du PIB)1112,832,821,926,541,138,6changement de base.40,148,3
+ Allemagne Domaine 1881 1910 1925 1930 1938 1950 1960 1970 1980Politique70,649,624,319,923,231,518,917,5Économique16,621,88,17,79,615,613,410,1Social7,722,667,170,565,65065,568,9Dette5,260,41,91,62,02,33,5Total (% du PIB)6,712,1en 1907.30,343,148,241,832nouvelle base.37,646,9
+ États-Unis Domaine 1872 1912 1920 1930 1938 1950 1960 1970 1980Politique46,23636,330,370,6Dette incluse.54,83425,8Économique20,12019,327,89,913,212,09,2Social27,427,532,23219,43247,257,4Dette6,216,612,19,96,8Total (% du PIB)Dépenses fédérales seulement.4,5811,118,517,826,827,832,233,2
L'historien Lucien Febvre, interrogé dans les années cinquante sur l'évènement le plus important de ce siècle, répondait : .
C'est à cette évolution que fait référence le commentaire de Daniel Cohen :
Formes de l'État-providence Typologie duale thumb|Lord William Beveridge en 1947. thumb|left|Otto von Bismarck, fin . Il est fréquent de définir classiquement l'État-providence en opposant deux grands modèles : l'État-providence bismarckien, fondé en Allemagne par les lois de 1880, et l'État-providence beveridgien, qui, fondé sur le rapport de 1942 (dit Rapport Beveridge), naît au Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale. Le premier est fondé sur le mécanisme des assurances sociales, dans lequel les prestations sont la contrepartie de cotisations, tandis que le second, financé par l'impôt, fournit des prestations uniformes à tous les membres de la société.
+Distinctions entre les États-providence beveridgiens et bismarckiens Beveridgien BismarckienObjectifs de l'État-providenceRépondre gratuitement aux risques de la vieCompenser la perte de revenuConditions d'accès aux prestationsÊtre dans le besoinAvoir cotiséFinancementImpôt pour tousCotisations en fonction du revenuType de redistribution (cf. plus loin)VerticaleHorizontale
Cependant, cette distinction reste simplificatrice : elle décrit les modèles d'État-providence dans leur forme initiale et rend mal compte de leur évolution. Ainsi, si le modèle beveridgien met en place une protection universelle, fondée sur la citoyenneté, les prestations initialement fournies sont ultra-minimales. C'est pourquoi, selon Pierre Rosanvallon, .
Typologie ternaire La définition proposée par Gøsta Esping-Andersen offre une approche plus nuancée, permettant de mieux saisir la complexité de la question. Pour lui, l'État-providence ne peut pas se définir seulement par les droits sociaux qu'il accorde aux citoyens, il faut également tenir compte de .. À partir de ce constat et de trois indicateurs, trois grands régimes d'État-providence se distinguent selon trois critères : le degré de « dé-marchandisation » des sociétés ; le degré de stratification sociale (c'est-à-dire l'impact des États-providence sur les hiérarchies sociales et sur les inégalités issues du marché) ; la place relative accordée à la sphère publique et à la sphère privée.
Ceci débouche sur une typologie des États-providence . Un « Welfare State libéral », où l'État n'intervient qu'en dernier recours et cherche à contraindre les individus vers un retour rapide sur le marché du travail : le rôle principal revient aux mécanismes de marché, l'État devant limiter pour l'essentiel sa protection aux plus faibles. Les pays archétypes de ce modèle sont le Canada, les États-Unis et l'Australie. Merrien hésite à classer le Royaume-Uni dans ce modèle.