Lennie Tristano est un pianiste et compositeur de jazz américain né le à Chicago et mort le à New York.
Biographie
Les débuts Leonard Joseph Tristano nait en 1919 à Chicago, en pleine épidémie de grippe espagnole, second enfant d'une fratrie de quatre, de parents issus de l'immigration italienne. Il fréquente l'école paroissiale dès l'âge de , puis reste un an et demi en CP, avant d'être changé régulièrement d'école. À , il contracte la rougeole, sa vue, déjà faible à la naissance, s'affaiblit : il est pratiquement aveugle à . À , il est placé dans un établissement pour enfants porteurs de handicaps, avant d'être placé à dans un établissement pour aveugles assez strict, où il restera jusqu'à ses . Toute difficulté scolaire disparaît, et il devient même un élève plutôt brillant, notamment en mathématiques.
Sa mère, pianiste et chanteuse d'opéra amatrice, lui enseigne les bases du piano., et dès ses , il est capable de jouer des morceaux simples. Dans son établissement, il apprend le piano, le saxophone, la clarinette, le violoncelle, la guitare et la trompette. Il dirige l'orchestre de l'école, dans lequel il joue du saxophone en utPhilippe Carles, André Clergeat, Jean-Louis Comolli, Dictionnaire du Jazz, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1994, ..
À , il continue ses études à lAmerican Conservatory de Chicago où il obtient un bachelor of music en piano et composition en trois ans au lieu de quatre en 1943. De formation classique, il est fasciné par la musique de Jean-Sébastien Bach. Il s’intéresse alors au jazz. Ses modèles sont à l’époque Louis Armstrong, Earl Hines, Art Tatum et Lester Young. En 1942, il fait ses débuts professionnels comme pianiste et saxophoniste ténor (alors sous l'influence de Chu Berry), notamment dans un orchestre de rumba. Tristano forme en 1943 son premier groupe, une formation de dixieland.
En 1943, il commence à enseigner à la Christensen School of Music. Parmi ses élèves, se trouve Lee Konitz qui n’a alors que . Konitz est son premier « disciple » mais sera aussi le plus indépendant.
Premiers succès Tristano joue avec la chanteuse Judy Moore en 1945, qu'il épouse en juillet. La même année, il pousse pour la première fois la porte des studios d’enregistrement comme pianiste du sextet d’.
Au printemps 1946, le groupe de Woody Herman passe à Chicago, qui lui propose de le rejoindre à New York. Il y joue dans différents clubs, avec notamment son élève Lee Konitz qui l'a suivi à New York, Warne Marsh, John LaPorta, Bud Freeman ou encore Billy Bauer.
En 1946, il enregistre quatre titres en solo. Ce sont des compositions basées sur les grilles de standards de jazz sur lesquels Tristano fait la première, et encore un peu timide, démonstration de ses théories. Il se produit et enregistre en trio avec le guitariste Billy Bauer et les contrebassistes Chubby Jackson puis . À propos d’un des titres enregistrés, Out on a Limb, le critique parle de et écrit
En 1947, une émission radiophonique oppose des représentants du « vieux jazz » (Jimmy Archey, Danny Barker, , Pops Foster…) à des représentants du « nouveau jazz » (Tristano, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, John LaPorta, Billy Bauer, Ray Brown et Max Roach). Les seconds en sortent grands vainqueurs. Cette même année, Tristano enregistre assez abondamment sous son nom (en solo, en trio ou en combo avec le clarinettiste John LaPorta), mais aussi comme sideman du tromboniste . Il se produit à plusieurs reprises avec Parker et Gillespie et d’autres beboppers. Tristano est élu par les lecteurs de la revue Metronome. Le pianiste écrit d’ailleurs pour cette revue deux articles théoriques : et . En 1948, se consacrant surtout à l’enseignement, notamment avec Warne Marsh, il est totalement absent des studios.
1949 est une année phare dans la vie de Tristano. Il est alors un musicien totalement reconnu par ses pairs et va enregistrer des plages qui sont des incontournables de l’histoire du jazz (séances Prestige Records et Capitol Records).
Le , il enregistre deux titres au sein d’un orchestre occasionnel réunissant des musiciens élus par les lecteurs de la revue . Ce Metronome All Stars réunit la plupart des musiciens considérés comme les figures représentatives du nouveau jazz : Tristano, Parker, Gillespie, Fats Navarro, Miles Davis, Jay Jay Johnson, Kai Winding, Buddy DeFranco, , Shelly Manne, Pete Rugolo et . Un des deux titres, Victoria Ball, est une composition du pianiste.
C’est aussi en que le trompettiste Tony Fruscella se désiste pour une séance organisée par la marque Prestige et conseille aux directeurs du label d’enregistrer Tristano. C’est donc un combo réunissant Tristano, Lee Konitz, Billy Bauer, et Shelly Manne qui se retrouve en studio. Si la majorité des titres viennent de la plume de Konitz (Subconscious Lee, Tautology…), la musique est surtout représentative de l’esthétique de Tristano.
Toujours en 1949, entre mars et mai, d’autres enregistrements capitaux sont réalisés, cette fois-ci pour le label Capitol Records. Ces plages, la plupart en sextet (Konitz et Warne Marsh étant aux saxophones et Bauer à la guitare) sont une parfaite démonstration du côté novateur mais aussi de la richesse de la musique de Tristano. Lors d’une de ces séances, le , les musiciens enregistrent les pièces Intuition et Digression, qui sont les deux premières tentatives d’improvisation totalement libres (atonales et sans matériel thématique initial) de l’histoire du jazz. Parlant de ses titres, Lenny Popkin, saxophoniste et élève de Tristano, a écrit
Un retrait progressif En 1950, Tristano est encore plébiscité par les lecteurs de Metronome. Une séance d’un nouveau Metronome All Star est organisée mais le résultat est plutôt décevant. 1950 marque le début d’une période de retrait pour Tristano durant laquelle il abandonne le devant de la scène musicale, ne donnant plus que quelques rares concerts, pour se consacrer à son enseignement. De 1950 à 1955, les traces discographiques de Tristano sont donc rares.
En 1951, il enregistre deux morceaux avec Charlie Parker (All of Me et I Can’t Believe That You’re in Love with Me).. La même année, le pianiste a ouvert son propre petit studio chez lui à Manhattan (317 East 32nd Street). En 1953, c’est dans ce studio que Tristano va enregistrer en piano solo Descent Into the Maelstrom, un véritable déferlement de clusters et de longues lignes atonales, véritable par rapport au jazz de l’époque. Ce titre ne sera d’ailleurs publié qu’en 1978 (sur l’album éponyme du label Atlantic).
En 1955, c’est encore dans son studio qu’il enregistre quatre titres particulièrement intéressants, qui constitue une partie du 33 tours publié par le label Atlantic appelé Tristano. Line up et East Thirty Second sont deux titres où Tristano improvise sur des accompagnements préalablement enregistrés par un contrebassiste et un batteur. La bande magnétique est enregistrée en re-recording à moitié tempo pour la partie de piano, puis accélérée pour le pressage final donnant au lignes mélodiques improvisées par le pianiste une densité stupéfiante. Turkish Mambo est une curieuse pièce polyrythmique enregistré en re-recording où Tristano fait s’entrecroiser des mesures en 7/8, 7/4, 5/8, 5/4 et 3/4. Enfin, Requiem est une pièce en hommage à Charlie Parker constitué d’un prélude « à la Robert Schumann » suivi d’un blues épuré particulièrement poignant. L’album Atlantic est complété par des pièces enregistrées en quartet, avec Konitz au saxophone alto, lors d’un concert au restaurant Confucius de New-York, le . En 1955-1956, Tristano enregistre aussi dans son studio de Manhattan des pièces en trio ; neuf d’entre elles seront publiées en 1983 sous le titre New York Improvisations par le label Elektra-Musician.
Une nouvelle fois Tristano se met en retrait de l’avant scène musicale, ne se produisant que sporadiquement. Il faut attendre 1962 pour entendre l’album The New Tristano (Atlantic) qui réunit des pièces enregistrées par le pianiste, dans son propre studio, en solo' entre 1958 et 1962. S’y trouvent les passionnants C Minor Complex, G Minor Complex et Scene and Variation. Ce remarquable album, véritable concentré des théories de Tristano, est son dernier disque majeur.
Le pianiste va à partir de cette date déserter les studios d’enregistrement, se consacrant surtout à l’enseignement, mais continuant à se produire en public, même si sa dernière apparition sur scène date de 1968. Tristano explique lucidement, lors d’une interview, son absence des studios : . Assez critique vis-à-vis de l’évolution du jazz dans les années 1960, il redit que sa propre modernité vient de la connaissance et de l’approfondissement de la : .
À partir du milieu des années 1960, Tristano semble de plus en plus amer. S’il ne cache pas son intérêt pour le rock ou la pop (il fait d’ailleurs, en 1969, l’éloge de la chanteuse Diana Ross dans un numéro de la revue Down Beat), ses remarques sont souvent très acerbes quand il parle de ses confrères jazzmen qui à l’époque font l’actualité (à propos de John Coltrane, Sonny Rollins et Miles Davis : ; à propos d’un concert d’Ornette Coleman : ). C’est un homme passablement aigri qui, en 1974, disparaît définitivement de la scène du jazz pour s’enfermer dans la solitude d’une espèce de tour d’ivoire. Il meurt le .
Enseignement C’est surtout parmi ses élèves qu’on trouve la trace la plus concrète de l’originalité de ce qu’on a parfois appelé l’« école Tristano ».
Il commence à enseigner en 1943 à la Christensen School of Music. Dans les années 1950, un retrait progressif de la scène et de l'enregistrement s'accompagne d'une intensification de son enseignement. En 1951, Tristano fonde à New York la première école de jazz. L'école ferme ses portes en 1956, mais le pianiste continue d'enseigner depuis sa maison à Long Island.
Tristano pousse notamment ses élèves à chanter mélodies et solos avant de passer à la pratique instrumentale, afin de se concentrer sur le sens de la musique.. Il encourage l'autonomie de ses étudiants et leur apprend la discipline dans le travail.. Le travail au métronome a également beaucoup d'importance.
Parmi les musiciens ayant étudié avec le pianiste on peut citer les fidèles Lee Konitz, qui étudie avec Tristano dès l'âge de à la Christensen School of Music, Warne Marsh, qui commence à étudier avec lui en 1948, et Billy Bauer. Les jazzmen Herbie Mann, Bill Russo, John LaPorta, Cy Touff, Sal Mosca, Ted Brown, Ronnie Ball, Sheila Jordan, plus ponctuellement Dave Liebman, Phil Woods, Al Levitt, Eddie Gómez et même le vétéran Bud Freeman. Pour l’anecdote le guitariste de rock Joe Satriani a brièvement étudié avec Tristano.
Personnalité Lennie Tristano est décrit comme un intellectuel qui a besoin d'analyser en profondeur ce qui a trait à la musique, à la littérature, à la philosophie : devant la Divine Comédie de Dante ou Guerre et Paix de Tolstoï
Style Description Tristano s’imprègne assez vite du bebop et en particulier de la musique de Charlie Parker. C’est en conjuguant sa connaissance de la musique classique, du jazz traditionnel et du bebop que Tristano élabore les bases de ce qui va être son esthétique. La musique de Tristano repose sur un grand sens de la structure, hérité en particulier de Bach, un travail sur l’harmonie (substitutions harmoniques, voicings…) et le phrasé (de longues phrases sinueuses jouées avec un minimum d’accentuation), l’utilisation du contrepoint, en grande partie abandonné dans le langage du bebop, de la polyrythmie et parfois de la polytonalité. Cette esthétique assez proche de celle du cool jazz mais s’en démarquant par bien des aspects est, pour l’époque, particulièrement innovante.
Son approche harmonique emprunte beaucoup à la musique classique contemporaine, notamment via la polytonalité, on peut ainsi déceler l'influence d'Igor Stravinsky dans Out on a Limb.