vignette|Marché aux esclaves au Caire, Maurycy Gottlieb, 1877.

Lesclavage dans le monde musulman décrit la condition servile à partir du moment et dans l'espace géographique où la religion musulmane est apparue. Sur une période allant du , cette condition fut définie par les sociétés musulmanes conformément aux préceptes du Coran et des commentaires juridiques qui en ont interprété les sourates., et de divers hadiths« Nafe'e a raconté que lorsque Ibn Umar voulait acheter une esclave, il l'inspectait en analysant ses jambes et en plaçant ses mains entre ses seins et sur ses fesses » Sunnan Al-Kubra, Volume 5 page 329 ; Abu Dawud, vol. 2, chapitre 597 - « Sur un homme qui bat son esclave alors qu'il est dans l'état sacré (portant l'Ihram) ». #1814- " (Abu Bakr) a commencé à le battre (l'esclave de Bakr) alors que l'apôtre d'Allah souriait et disait : « Regardez cet homme qui est dans l'état sacré, qu'est-ce qu'il fait ? » [La note de ce hadith dit « Abou Bakr a battu son esclave pour lui apprendre le sens des responsabilités »].. La condition servile existait depuis des millénaires avant l'émergence de l'islam, mais, avant comme après, les esclaves provenaient principalement de la traite orientale pratiquée à partir de l'Afrique, de l'Europe, du Caucase et du sous-continent indien...

vignette|Esclave anciennement chrétien devenu janissaire ottoman, Yeni Çeri par Taner Alakuş. vignette|Jeune captive grecque, J. F. Lewis, 1838.

Entre le , et au début de l'histoire islamique, les esclaves du monde musulman furent employés dans l'irrigation, les plantations de canne à sucre (similaires à celles des Amériques modernes), l'exploitation minière et l'élevage, mais cette pratique diminua après les révoltes de cette période (comme celle des Zanj de 869–883Clarence-Smith (2006), pp. 2–5.) et par la suite les esclaves furent surtout utilisés en tant que travailleurs domestiques, soldats, gardiens et concubines.

Affranchis ou non, les esclaves du monde musulman y ont occupé divers rôles sociaux et économiques, allant du travailleur manuel durement traité à l'émir investi de hautes responsabilités. De nombreux dirigeants utilisaient des esclaves militaires (servant dans les armées permanentes) et administratifs, à tel point que certains esclaves pouvaient parfois accéder à des postes socialement élevés, voire prendre le pouvoir.

Principes de l'islam et esclavage Dans l'Islam, c'est une E.C., art. « Esclave, esclavage », in : Dictionnaire du Coran, Paris 2007, p. 270 et suiv.. En référence à la malédiction de Canaan, les noirs sont censés descendre de Cham selon la « Table des peuples », et étaient réputés voués à être asservis par les descendants de Sem et de Japhet. Cette dévalorisation servit objectivement à légitimer la traite négrière dont les sociétés islamiques avaient besoin : selon le philosophe et historien musulman Ibn Khaldoun, Pierre Vermeeren : « Traites des Noirs et esclavage, la mémoire hémiplégique », in : Le Figaro - . Il insiste : Cité par Tidiane N'Diaye, L'éclipse des Dieux. Grandeur et désespérance des peuples noirs, éd. du Rocher, Paris, 2006, tirage de 2010, Le Serpent à Plumes, . ..

vignette|L’échelle dans l’obtention des marchés du Soudan : Ahmad Baba répond aux questions d’un Marocain sur l’esclavage, Tombouctou (Mali), 1615.

L'esclavage est pratiqué en Arabie préislamique comme dans les autres sociétés antiques. Mahomet lui-même a eu des esclaves et le Coran légitime cette pratique, par exemple, dans les versets 5-6 de la sourate 23, ou encore au verset 24 de la sourate 4, qui autorise les relations sexuelles avec ses esclaves, même si elles sont mariées.. Pas plus que l'Ancien testament, le Coran ne condamne l'esclavage, mais . et établit une hiérarchie entre les esclaves musulmans et les autres. Selon l’Encyclopédie de l'Islam, c'est à l'époque du calife Omar ibn al-Khattâb (581-644) qu'apparaissent les principes coraniques régissant l'esclavage, en particulier la distinction entre l'esclave musulman et le non-musulman, ainsi que l'interdiction d'asservir un musulman.. Plusieurs versets entérinent l'infériorité de l'esclave par rapport à son maîtreMalek Chebel, L'Esclavage en terre d'islam : Un tabou bien gardé, Paris, Fayard, 2007 ., infériorité qui transparaît entre autres dans l'application de la loi du talion, le prix du sang n'étant pas le même pour un homme libre musulman (valeur la plus forte), un homme libre non-musulman, un esclave musulman (valeurs équivalentes) et un esclave non-musulman (valeur la plus faible). De droit selon la loi islamique, un enfant né d'un parent musulman est présumé libre, même si de fait ce principe n'a pas toujours été respecté.

En se convertissant à l'islam, l'esclave augmentait ses chances d'affranchissement, car le Coran proscrit qu'un musulman soit esclave et cite en exemple le cas des premiers convertis à l'islam, comme Bilal, qui furent affranchis« Bilal ibn Rabah », in Encyclopédie de l'IslamThe Quran with Annotated Interpretation in Modern English par Ali Ünal, page 1323, archivé le 16 juin 2016 sur Wayback Machine« Slaves and Slavery » in : Encyclopaedia of the QurʾānThe Cambridge History of Islam (1977), p.36. Ainsi le texte coranique favorise la diminution du nombre des esclaves car l'affranchissement d'esclaves musulmans constitue, pour leurs maîtres, une bonne expiation de leurs péchés au moyen de cet acte charitable appelé zakât (Gordon, 1987, p. 40.) qui constitue l'un des « cinq piliers » de la foi : ..

La constante sortie de l'esclavage par les affranchissements nécessita un approvisionnement régulier en nouveaux esclaves : chacun des grands pôles du monde musulman développe ses filières d'approvisionnementBilal b. Rabah, Encyclopédie de l'IslamThe Cambridge History of Islam (1977), p.36.. L'existence d'esclaves musulmans (par exemple, parce qu'ils s'y sont convertis après leur capture, dans l'espoir d'être affranchis) et même l'asservissement de musulmans (par exemple, pour dettes) est néanmoins bien attestéePérouse de Montclos Marc-Antoine, « Les esclaves invisibles de l'Islam : à quand l'heure de vérité ? », Études, vol. 6, , 2002, p. 751-759 (inscription nécessaire) – via Cairn.info.Tidiane N'Diaye, L'Éclipse des Dieux, Grandeur et désespérance des peuples noirs, Éditions du Rocher/Le Serpent à plumes, mars 2006., même si la charia interdisait formellement l'esclavage par dette. Par ailleurs la charia interdit formellement à un non-musulman de posséder des esclaves musulmansAbderraouf Boulaabi, Islam et pouvoir : les finalités de la charia et la légitimité du pouvoir, L’Harmattan, Paris 2006, ..

Statut de l'esclave en milieu musulman

vignette|Des coquilles de cauris étaient utilisées comme monnaie dans la traite des esclaves. Dans le monde musulman, l'esclave reste un être vivant marchandisable mais à la différence des animaux, il est désormais reconnu comme un « fils d'Adam ». Ayant perdu leur liberté (peu importait comment et pourquoi - cela relevait de la volonté de Dieu.) les esclaves avaient un statut intermédiaire entre celui des animaux captifs et celui d'un homme libre : ils n'étaient pas des citoyens et leurs témoignages n'avaient aucune valeur juridique, mais avaient les quelques droits que leur confère la charia, notamment ceux de se marier et de posséder des biens, si le maître a donné son accord..

En cas de faute, tandis qu'une peine légale ne peut, pour un homme libre, être appliquée que par un représentant de l'autorité (par exemple un cadi), la punition de l'esclave est décidée par le maître mais puisque sa vie ne vaut que la moitié de celle d'un homme libre, les peines coraniques sont divisées par deux pour un esclave par rapport à un homme libre.

Selon la charia, un musulman ne peut être réduit en esclavage, mais un esclave peut devenir musulman et cela n'implique pas un affranchissement automatique. Musulman ou pas, quiconque est né esclave reste esclave tant qu'il n'a pas été affranchi par son maître. Du respect de l'interdiction d'asservir un musulman découle la nécessité de s'approvisionner en esclaves aux marges du monde musulman : chacun des pôles (Bagdad, Al-Andalus, Maghreb, Empire ottoman, sultans musulmans de l'Inde et de l'archipel malais) met en place ses filières d'approvisionnement et de vente à des tiers.

vignette|Marché aux esclaves du au Yémen. vignette|Chrétiens réduits en esclavage chez les Barbaresques, 1859. vignette|Un officier anglais (à droite) observe un groupe d'esclaves européens à Alger en 1816. vignette|Marché aux esclaves à Khartoum, Soudan, v. 1876.

Les principaux marchés aux esclaves étaient proches des souks, où les esclaves pouvaient être achetés contre de l'argent ou bien troqués contre des animaux (volailles, chèvres, moutons, chevaux, dromadaires…), des objets (longueurs de tissu, tapis, vêtements, chaussures, armes, argenterie, poteries, verre vénitien, bijoux…), des produits (sel, épices, encens, ambre, gemmes, perles, minéraux, poudre d'or, coquillages de cauris, colorants…) ou des denrées (fruits séchés, pastrami, poutargue salée, poissons fumés.…).

Au , l'Afrique était dominée par les Arabes-Berbères au nord et l'islam se déplaçait vers le sud le long du Nil et le long des sentiers du désert. Une source importante d'esclaves était la dynastie salomonide d'Éthiopie qui exportait régulièrement des esclaves nilotiques de leurs provinces frontalières occidentales ou méridionales, vers les provinces musulmanes nouvellement du nord et de l'est. Les sultanats éthiopiens musulmans autochtones exportaient également des esclaves, comme le sultanat d'AdalPankhurst (1997) p. 59.

Le service militaire était également un rôle commun pour les esclaves, soit comme « goujats » (servants des combattants), soit comme soldats s'ils se convertissaient à l'islam et prêtaient serment d'allégeance, ce qui débouchait sur leur affranchissement à l'issue de leur serviceLewis 1990, p. 63..

Bien que des esclaves aient été ouvriers agricoles dans l'économie agricole des plantations et des timars du monde musulman à forte population paysanne, le besoin de main-d’œuvre agricole était loin d’être aussi grand qu'aux Amériques. De plus, le souvenir de la rébellion des Zanj dans les plantations du sud de l'Irak au , et d'autres révoltes dans l'Ifriqiya du (Tunisie) et dans le Bahreïn du (durant le gouvernement Karmatien) incita les maîtres du monde musulman à disperser leurs esclaves dans le secteur des services, civils ou militaires. Si le Coran n'interdit pas l'esclavage sexuel., les femmes esclaves y sont d'abord une force de travail et non un objet de divertissement David Herlihy, Opera muliebria : Women and Work in Medieval Europe, Temple University Press, Philadelphie 1990, .... Parmi les esclaves du monde musulman, il y avait environ deux femmes pour un homme : la plupart de ces femmes effectuaient des services domestiques. Pour certaines, cela incluait des relations sexuelles avec leurs maîtres : c'était un motif légal de leur achatBrunschvig, art. « 'Abd » in: Encyclopédie de l'Islam, p. 13..

vignette| Un marché aux esclaves au Caire. Dessin de David Roberts, vers 1848.