Édouard Pignon est un peintre français de la nouvelle École de Paris, né le à Bully-les-Mines (Pas-de-Calais) et mort le à La Couture-Boussey (Eure).
Son œuvre abondante, difficilement classable, se développe par séries autour de thèmes divers qui se succèdent ou se déploient simultanément, parfois s'enchevêtrent : drames de la condition ouvrière, voiles des bateaux et troncs d'olivier, travaux des paysans, combats de coqs, horreur des guerres, plongeurs nus et plages solaires. Avec Picasso, dont il est l'intime pendant trois décennies, il lutte dans les années 1950 contre le systématisme du réalisme socialiste, sans pour autant rejoindre ses amis peintres non figuratifs avec lesquels il a très fréquemment exposé à partir des années 1940 en France et à l'étranger.
Biographie Dans des entretiens enregistrés et publiés entre 1962 et 1987, Pignon a souvent évoqué lui-même son aventure personnelle et sa démarche picturale, notamment dans La Quête de la réalité, en 1966, et dans Contre-courantÉdouard Pignon, Contre-courant, Stock, Paris, 1974., en 1974. La romancière et essayiste Hélène Parmelin (1915-1998), qu'il a épousée en , a fait de son itinéraire, en 1976 puis en 1985, un récit détaillé.
Marles-les-Mines (1905-1927) Édouard Pignon est né dans le Pas-de-Calais, que son père, mineur de fond, a brièvement quitté à la suite d'une querelle à Marles-les-Mines, mais où il retourne seulement quelques semaines plus tard, à Calonne-Ricouart.
Le jeune Édouard assiste aux drames provoqués par un coup de grisou qui cause 79 morts le 3 septembre 1912, dans la mine de la Clarence :
L'enfant est également témoin des grandes grèves des mineurs : Ces images resurgiront plus tard dans ses peintures.
En 1912, Pignon entre à l'école communale où ses dessins sont appréciés, mais où la couleur rousse de ses cheveux est cause de nombreuses bagarres. Durant la guerre de 1914, l'école fermée ; il demeure dans le café que tient sa mère : .
L'un d'entre eux fait son portrait aux crayons de couleur, ce qui contribue à accentuer son désir de dessiner :
thumb|left|Goya, Les Jeunes. thumb|Goya, Les Vieilles. En 1919, Pignon, malgré la volonté de son père, s'engage à la mine comme « galibot », l'année suivante se fait manœuvre dans le bâtiment puis cimentier-plafonneur. Il lit, s'inscrit en 1922 à un cours de dessin par correspondance, grave et peint : .
Pignon effectue en 1923 un premier voyage à Paris puis visite le musée de Lille :
Incorporé en 1925 dans l'aviation, Pignon fait son service militaire en Syrie dans un atelier de photographie, continuant de dessiner. Il y décide de renoncer à l'usage du patois pour ne plus s'exprimer qu'en français. Rentré à Marles, il retourne à la mine puis travaille à la construction des chevalements. Il commence à peindre à l'huile des portraits de ses proches.
L'avant-guerre et l'Occupation (1927-1944) Pignon s'installe à Paris en 1927, se fait embaucher chez Citroën comme ouvrier spécialisé, mais est rapidement licencié. Il est ensuite pointeur à la Société des téléphones. Il peint après son travail des autoportraits puis des natures mortes et des paysages des bords de Seine, visite les musées et les expositions, s'intéresse à l'art moderne :
Pignon s'inscrit à l'école du soir du 80, boulevard du Montparnasse, chez André Auclair, puis suit des cours de sculpture chez Robert Wlérick et Arnold. Il s'y lie avec le peintre Georges Dayez et avec le peintre Antoine Irisse. Au Louvre il copie Delacroix (les Femmes d'Alger), Le Tintoret, Le Greco, Véronèse, Rubens, Rembrandt. En 1929, il a l'occasion de peindre des environnements pour des portraits photographiques. Avec Dayez il s'inscrit au journal de Henri Barbusse, où ils rencontrent le peintre Árpád Szenes, suit les cours de littérature, de philosophie et d'économie politique de l'Université ouvrière, notamment ceux de Paul Nizan et de Georges Politzer.
Il entre en 1931 chez Renault comme chef d'équipe et, s'inscrivant à la CGTU au cours d'un meeting, adhère à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), où il rencontre de nombreux peintres, notamment Jean Hélion, Auguste Herbin, Francis Gruber, André Marchand, Maurice Estève, Manessier, Vieira da Silva, mais aussi Louis Aragon et André Malraux. Peignant la mine, les usines et des meetings, inspirés de Fernand Léger, il expose en 1932 pour la première fois, au Salon des indépendants.
Il est un des animateurs, à cette époque, du groupe Les Indélicats.L'ouvrage reproduit l'ensemble des neuf portfolios. La contribution de Pignon a pour titre L'Artiste (). Ces recueils sont exposés en 1936 à Paris à la galerie Billiet. qui publie une revue anarchiste sous forme de livrets tirés à une centaine d’exemplaires composés de dix linogravures, essentiellement en noir et blanc, offrant un regard politique et critique sur la société: , chômage, élites, sportifs, colonisation ou bien encore la guerre sont quelques-uns des thèmes sociaux traités avec une force graphique très efficace, au sein de ce groupe de vingt-et-un artistes, par Maurice Estève, André Fougeron, Roger Falck, Georges Ort, Adrien Cumora, Gisèle Delsine, Louis Féron, Marcel Debarbieux et Gabriel Robin. C'est lui qui amène Fougeron à la peintureRaymond Perrot, « Ils préfèrent l'artiste mort » : portraits, autoportraits, biographies, nécrologies, 1988, EC Editions.. Pignon réalise en 1936 une linogravure pour le dernier portfolio édité par le groupe.
À la suite de son adhésion en 1933 au Parti communiste, Pignon est mis à pied chez Renault et, inscrit sur « liste noire », il traverse dans des conditions difficiles une longue période de chômage. Manœuvre dans une fabrique de démarreurs, il est à bout de force quand Georges Dayez le « sauve » en le faisant embaucher dans l'atelier de lithographie de cartes postales de son père.
En 1935, il peut ainsi se consacrer davantage à la peinture. De 1936 à la guerre, il est metteur en pages de l'hebdomadaire Regards. Avec le sculpteur Adam, il joue comme figurant dans la troupe de Raymond Rouleau, puis avec Dullin. En 1936 il peint encore des paysages d'usines et Les Fusillés, Hommage aux mineurs des Asturies, tués pendant les grèves de 1934 en Espagne, événements qui lui suggèrent le thème de son premier Ouvrier mort :
Pour la grande manifestation du Front populaire à la Bastille, Pignon peint un énorme portrait de Robespierre.
En 1937, il participe à l'exposition « 50 peintres du temps présent », aux côtés de Bazaine, Gromaire, Tal Coat, Tanguy, Jacques Villon et, pour la première du Quatorze Juillet de Romain Rolland, expose avec Picasso, Matisse, Braque, Léger, Jean Lurçat, Laurens. À cette occasion, il rencontre Picasso qui prend son parti et celui des jeunes peintres au cours d'une violente discussion qu'il a avec Léger.
Pignon travaille pour l'Exposition internationale des arts et techniques de Paris à la décoration du pavillon des Anciens Combattants et peint des Joueurs de billard ou de cartes (1938-1939), ainsi que des Maternités (1939-1941) : Soutenu par André Lhote, il présente sa première exposition personnelle en 1939.
Mobilisé dans l'aviation à Villacoublay, Pignon, après une retraite jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port, rentre à Paris en et s'engage dans la Résistance. Sa maison devient lieu de réunion, de passage et d'hébergement, où Aragon et Elsa Triolet logent un moment. Il devra la quitter en 1943, prévenu qu'il figure sur une liste d'otages. Il participe en 1941 à l'exposition « Vingt jeunes peintres de tradition française », organisée par Bazaine et, en 1943, à « Douze peintres d'aujourd'hui » aux côtés de ses amis Bazaine, Léon Gischia, Le Moal, Manessier, Singier. Avec Gaston Diehl et, notamment, Adam, Gischia, Le Moal, Manessier, Marchand et Singier, il participe à la fondation du Salon de mai. Deux de ses dessins (En avant et Maréchal nous voilà) figurent dans l'album lithographique Vaincre édité clandestinement par le Front national des Peintres au profit des Francs-tireurs et partisans français en ..
Collioure et Ostende (1945-1949) thumb|right|Premier Salon de mai Après une série de natures mortes très colorées, d'intérieurs, de « Maternités » et de « Femmes assises et accoudées » (1943-1945), Pignon, après un séjour à Collioure chez le peintre Willy Mucha durant l'été 1945, peint Les Catalanes, les Remmailleuses de filets, les Femmes qui pleurent (1946), figures hiératiques imprégnées, dira-t-il, « de Picasso et des gothiques ». C'est à cette époque que commence à se préciser sa façon de travailler lorsqu'il approche un thème nouveau, multipliant d'abord dessins et aquarelles d'après nature et dans son atelier, et réalisant plus tard la synthèse dans des suites évolutives de peintures, que la Galerie de France ne cessera, à partir de 1946, d'exposer.
Durant l'hiver 1945-1946, Pignon fait de longs séjours solitaires à Ostende. Ils sont bientôt à l'origine d'une nouvelle série (1947-1949) jouant sur le contraste des gris nuancés du ciel ou des larges surfaces des voiles, et des silhouettes allusives des pêcheurs, engoncés dans leurs vêtements de travail colorés.
« Tout contrastait avec Collioure d'une façon violente. C'était l'hiver et la grisaille. (…) Il y avait dans ce port une atmosphère délicate qui me plaisait énormément. J'étais saisi par une sorte de balancement des choses, des voiles, des filets, de la mer (…). Les pêcheurs travaillaient dans l'air glacé, déchargeaient les caisses de poissons aux tons argentés (…). Les mâts me rappelaient certaines batailles d'Uccello (…). Il y avait de la glace sur le port, de la neige dans l'air, les vagues gelées », se souviendra Pignon. « Je ne voulais pas peindre la neige. Je m'en servais en tant que blanc pour que la toile s'imprègne de tout ce climat neigeux qui s'épanchait sur elle. (…) Beaucoup de lignes courbes, quelques droites et des mâts, des personnages d'une forme assez géométrique qui se penchaient vers les filets (…). Des toiles très sobres, une courbe vis-à-vis d'une droite, un rose opposé à un gris, quelques bistres, quelques jaunes pâles, des noirs ».
Il est bientôt rejoint par le peintre suisse Charles Meystre, qu'il initie à la peinture par séries, et qui travaillera plusieurs années à ses côtésFondation Ateliers d’Artiste, Charles Meystre.
Pignon s'inscrit au comité de soutien des mineurs en 1949, après la Grève des mineurs de 1948. Retournant fréquemment chez sa mère à Marles, il commence à peindre ensuite Les Mineurs (1948-1952)Site officiel Edouard Pignon , dont le Jeune mineur à la cigarette, achevé en 1949, peu avant que d'autres peintres du PCF ne consacrent une série de toiles, au Salon d'automne de 1951, à une autre profession célébrée par ce parti, les dockers en grève de 1949-1950 contre la Guerre d'Indochine. En , Pignon avait participé à l’exposition « Art et Résistance » organisée par le PCF au musée d’Art moderne à ParisBiographie Le Maitron et il avait amené à la peinture André Fougeron.
Dès 1947, il se lie avec Jean Vilar qu'il rencontre régulièrement avec Léon Gischia et Mario Prassinos, crée ses premiers décors et costumes pour Schéhérazade de Jules Supervielle que Vilar monte au Festival d'Avignon de 1948. Pignon prend l'habitude de rendre visite, presque quotidiennement durant les années suivantes, à Picasso, chez qui ont lieu des discussions ininterrompues sur le « réalisme socialiste », prôné par la Pravda et L'Humanité, mais auquel ils s'opposent.
Sanary et Vallauris (1949-1958)