vignette|Buffet de coin polychrome d'Obermodern (1813).

Les caractéristiques du mobilier alsacien sont celles de l'histoire de l'Alsace, région de tradition germanique, bousculée puis influencée par les modes françaises, tout en restant très attachée à de fortes particularités locales. Peu abondant au Moyen Âge, le mobilier va dès le se multiplier et se diversifier au sein d'une classe sociale aisée, habitant les villes où circulent les modes et les techniques nouvelles. Faute de sources, les intérieurs paysans sont en revanche très mal connus, avant le . Le mobilier va néanmoins finir par s'y développer en même temps que l'accès à l'aisance matérielle des villageois. Les meubles urbains étant les plus anciennement connus, ils sont devenus, avec parfois des décennies, voire des siècles de retard, des modèles relayés par les villes moyennes et repris de façon plus ou moins fidèle par le mobilier de la campagne. Après la Révolution française, le mobilier alsacien perd ses spécificités. Durant l'annexion allemande (1871-1918), il jouera néanmoins un rôle important dans la « renaissance culturelle alsacienne ».

Les sources vignette|Hussrath didactisches Gedicht (1511). Les gravures d’illustration sont, à la fin du , les sources d'information les plus riches de notre connaissance en matière d’ameublement des habitations. Les plus intéressantes sont celles qui illustrent le Hussrath, un ouvrage paru en 1511 à Strasbourg et qui est généralement référencé sous le nom de Matthias Hupfuff, même si les publications les plus récentes l'attribuent à Jean Grüninger, un imprimeur strasbourgeois contemporain. Neuf gravures sur bois y illustrent un texte décrivant en allemand rimé les éléments nécessaires à l'aménagement d'un intérieur. Elles parcourent différentes pièces garnies de meubles variés, constituant quasiment un catalogue des différents types de meubles existant à l'époque.

En outre, de nombreux tableaux appartenant aux collections de différents musées du Rhin supérieur montrent, eux aussi, des pièces de mobilier Collectif, Spätmittelalter am Oberrhein, 2001, I, Maler und Werkstätten, 1450-1525, Badisches Landesmuseum Karlsruhe, 2001 (catalogue d'exposition) mises en situation. Les inventaires après décès ou après mutation sont eux aussi des sources bien utiles, en particulier lorsqu'elles sont utilisées statistiquement, ce qui a été fait pour le mobilier rural.

Il va de soi que les meubles encore conservés, visibles dans plusieurs musées d'Alsace (voir liste ci-dessous), offrent des témoignages essentiels de l'évolution du savoir-faire des artisans qui participent à leur confection – et des influences culturelles successives qui ont fait la spécificité du mobilier alsacien .

Fabricants et fabrication vignette|upright=0.6|Gond dit « en queue de cochonMusée alsacien de Strasbourg ».

Réalisés au Moyen Âge par les huchiers (Kistner), les meubles sont ensuite fabriqués par les menuisiers. À Strasbourg, ceux-ci sont regroupés au sein de la Tribu des charpentiers (corporation) avec les charrons, les tourneurs sur bois, les vanniers et aussi les fabricants d’orgue.

Plusieurs métiers sont associés pour la réalisation d'un meuble : les tourneurs sur bois, qui confectionnent les pieds, les balustres et les colonnes, les serruriers, qui s’occupent de tout ce qui est métallique : serrures, charnières et gonds, ainsi que les sculpteurs qui réalisent tous les éléments décoratifs en relief. En 1706 se rajoutent à cette liste les tapissiers, qui assurent le capitonnage des fauteuils et des têtes et pieds de lit.

Le bois Le bois employé pour la fabrication des meubles alsaciens est essentiellement du résineux, principalement du sapin, originaire des forêts vosgiennes. Il est facile à travailler et sa principale qualité est d'être d'un coût très modique. Ce bois qui constitue le bâti des meubles est caché de façon diverse selon les époques et les milieux. Dans les villes, il est doublé par un placage qui joue avec les essences de bois, à la campagne il est recouvert de teinture imitant ces bois nobles et de peinture polychrome. Le sapin va progressivement être détrôné par des essences plus résistantes, à l'aspect plus attrayant, n'ayant donc pas besoin d'être cachées. Ce sont essentiellement le noyer et le chêne ou encore le merisier.

Le montage vignette|Assemblage de chaise. Au Moyen Âge, les planches des coffres sont munies de tenons qui s'insèrent dans les mortaises préalablement pratiquées dans l’épaisseur des pieds. À la fin du , les menuisiers utilisent ce qui va devenir la norme, les assemblages dits « à queue d'aronde », qui permettent de raccorder les planches à angle droit et de former ainsi une caisse qui ne se déformera pas. Pour raccorder les angles des moulures sont plus tard inventées les coupes obliques d'onglet.

Le décor vignette|gauche|Coffre à décor de marqueterie, Strasbourg, 1603. Au est introduit d'Italie un procédé nouveau, la marqueterie. Il consiste à recouvrir entièrement les parties à décorer par des éléments de placage. De fines feuilles de bois de différentes espèces sont sélectionnées, découpées, puis assemblées en fonction du motif souhaité avant d'être fixées sur le bâti en sapin avec de la colle d’os chaude. Le procédé est devenu bientôt si attrayant que la marqueterie a fini par recouvrir l’essentiel de la surface visible des meubles. Outre les éléments sculptés, généralement rapportés, de même que les colonnes tournées ou les pilastres, la marqueterie est devenue la principale technique décorative de la Renaissance alsacienne.

L’évolution du mobilier urbain En Alsace, l’évolution du mobilier est particulièrement complexe, car elle est chronologique, géographique, mais surtout historique et sociale. La grande majorité des meubles connus a été réalisée en milieu urbain, à Colmar, Mulhouse et surtout Strasbourg. Il ne faudrait cependant pas négliger le rôle des villes moyennes (Sélestat, Obernai, Wissembourg et plusieurs autres), car elles ont souvent abrité des corporations actives et créatives et ont par ailleurs constitué un relais pour la diffusion des modèles urbains en milieu rural. S’ajoutent à cette complexité des différences géographiques entre haute et basse Alsace et d'autres d'ordre confessionnelles. Les influences allemandes et suisses (Bâle surtout) ont indubitablement marqué nombre de créations, ce sont cependant surtout les changements dus au rattachement de l’Alsace à la France qui ont conféré son originalité au mobilier alsacien.

Du au En 1544, le règlement des menuisiers strasbourgeois édicte que les compagnons doivent produire trois pièces différentes pour accéder à la maîtrise : un châssis de fenêtre, une table pliante et un coffre à queues d'aronde. Le décor de ces chefs-d'œuvre de maîtrise peut se référer au style gothique (teutscher Art) ou au style Renaissance (welscher Art).

Dans les intérieurs des bourgeois alsaciens, plusieurs types de meubles sont alors présents :

Coffres Au , les coffres, assez élevés, sont composés sur quatre côtés d’épaisses planches de résineux assemblées à tenons et mortaises. Les pieds, la caisse éloignée du sol et le couvercle rabattable sont bardés de pentures en fer parfois si nombreuses qu’elles font de certains de ces meubles de vrais coffres-forts, ce qui était au demeurant leur fonction Corinne Charles, Spätmittelalter am Oberrhein, catalogue d'exposition, 2001, II, Alltag, Handwerk und Handel 1350-1525, t.1, . Plus tard, les caisses de ces contenants sont assemblées avec des queues d’aronde et reposent plus près du sol sur des pieds séparés du bâti.

Les coffres les plus anciens sont souvent associés à un lit, comme on peut le voir dans certaines œuvres peintes, qui les montrent disposés en travers du pied de la couche ; d’autres encore peuvent servir de marchepied pour monter dans le lit. Dès le est attestée dans le coffre la présence d’une « layette », petit compartiment intérieur rajouté latéralement en hauteur, qui contient parfois des documents précieux. Cet aménagement permet aussi de bloquer le couvercle du coffre en position relevée, ce qui laisse les mains libres à la personne qui se penche au fond du meuble où s'empile le linge de maison constituant le trousseau et représentant l'essentiel du contenu des coffres. Il s'agit du linge de lit, draps et taies, mais aussi du linge de table, nappes recouvrant les « tables à manger ». Ce sont parfois aussi des vêtements qui sont entreposés dans ces meubles, dont l'utilisation peut néanmoins être variée. Vers 1675, le coffre disparaît des inventaires du mobilier bourgeois au profit de l'armoire, meuble de prestige qui triomphera au siècle suivant. Il va en revanche prendre une grande place dans les intérieurs paysans.

Armoires et fontaines vignette|Petite armoire à corniche crénelée (Hussrath). Au , les armoires sont généralement étroites (Cästlin ou Kensterlin) et munies de deux petites portes superposées. Des armoires plus massives, à quatre portes, sont encore conservées et les deux types figurent parmi les meubles du château du Haut-Koenigsbourg. Elles sont surmontées d'un couronnement crénelé orné de motifs en méplat, de même que le socle. La fontaine est une installation murale qui peut parfois être placée dans sorte de placard sans porte au fond duquel est fixé un contenant en étain muni d'un robinet. Plus bas est encastré un bassin, lui aussi en étain, qui recueille l'eau sortant du réservoir lorsque quelqu'un se lave les mains. De nombreuses représentations montrent qu'un essuie-mains se trouvait quasiment toujours suspendu sur une barre fixée à côté de la fontaineMalou Schneider, « L'essuie-mains d'apparat, un usage à travers les siècles », in Broder sans compter. L'art de la broderie en Alsace du au , Les Musées de Strasbourg, 2004, .

Lits et berceaux Bien que la caisse du lit (Bettlad) soutenue par des pieds droits et munie de chevets de hauteur variée soit la structure de base, la diversité des types est de mise. Les plus élaborés sont les lits dont la partie supérieure du chevet est recourbée au-dessus de l'occupant et les lits à ciel, qui sont parfois garnis d’un lambrequin ou de rideaux, et dont les planches du ciel protègent toute la longueur du lit des chutes de poussière venues du plafond, ainsi que du froid. vignette|Berceau et chaise percée (Hussrath). Les inventaires citent plusieurs types de lits : Spannbett (lit à sangles), Lotterbett (lit de camp ?), brabändisches Bett, Federbett, Wollbett, Bettlin, qu’il est bien difficile de décrire avec précision aujourd'hui. Il est à noter que les éléments de la garniture du lit (Bettstückenzeug) sont toujours mentionnés dans ces inventaires. La liste débute par le Strohsack, la paillasse, se poursuit par les divers oreillers et traversins avec leur taies en kelsch ou en lin blanc, par les draps (weisse Linlachen) et se clôt avec la couverture ou couvre-lit, faite de tissus de qualité, parfois même de fourrure. Gravures et peintures montrent des oreillers larges et épais et quasiment toujours redressés, car les dormeurs évitaient d’adopter la position couchée qui évoque celle de la mort.

Comme le montre une gravure du Hussrath, les berceaux sont dépourvus de patins et sont constitués de lattes espacées fixées dans les deux extrémités à base arrondie. Ce dispositif permet de maintenir l'enfant dans le creux de son lit, de le bercer puisque le fond est arrondi et aussi d'aérer la literie grâce aux lattes ajourées. Ce type de berceau était aussi utilisé pour le transport du nouveau-né à l'église pour son baptême, usage qui a perduré dans le monde ruralJosie Lichti et Malou Schneider, Le puits et la cigogne, Les Musées de la Ville de Strasbourg, 2002, .

Tables vignette|Table ronde à pieds divergents et coffre (Hussrath).