L'anthropologie féministe est une approche qui cherche à transformer la production des connaissances, les pratiques de recrutement et les résultats de la recherche en anthropologie en faisant appel à la théorie féministe. Elle réagit contre des pratiques scientifiques qui, dans une anthropologie traditionnellement dominée par les hommes, tendent à invisibiliser les femmes . Cette nouvelle approche de l'anthropologie a favorisé la publication d'un plus grand nombre d'études sur les femmes, et une meilleure prise en considération de la parole des femmes rencontrées lors du travail de terrain. De plus, l'anthropologie féministe a contribué à mettre en évidence les formes de pouvoir que les hommes exercent sur les femmes .
Historiquement, des féministes comme Margaret Mead (1901-1978) et Hortense Powdermaker (1900-1970) font figure de pionnières dans le domaine de l'anthropologie. Cependant l'anthropologie féministe n'a été reconnue comme une sous-discipline de l'anthropologie qu'à partir des années 1970. Elle a traversé deux grandes phases historiques, « l'anthropologie des femmes » dans les années 1970, et « l'anthropologie du genre » dès les années 1980.
L'anthropologie féministe comporte quatre champs de recherche principaux, l'anthropologie culturelle, l'anthropologie linguistique, l'anthropologie physique, et l'archéologie.
Théorisée par des féministes occidentales, elle a pu être critiquée en raison de son ethnocentrisme, avant de diversifier ses approches et d'associer à l'étude du genre celle des problèmes liés au racisme et aux inégalités sociales.
Histoire Avant la professionnalisation de l'anthropologie Les anthropologues féministes retracent leur généalogie à la fin du , époque où des femmes anthropologues participent, quoique de façon marginale, à des travaux dirigés par des hommes anthropologues ; il en va ainsi d'Erminnie Smith, Alice Cunningham Fletcher, Matilda Coxe Stevenson, Frances Densmore, autodidactes pour la plupart. L'héritage de ces premières anthropologues s'est effacé du fait de la professionnalisation de la discipline au tournant du . Elles étaient souvent les épouses d'anthropologues hommes ayant une formation académique supérieure ; certaines facilitaient les recherches de leur mari en tant que traductrices et ou faisant un travail de transcription. Margery Wolf (1933-2017), par exemple, a écrit son étude ethnographique, The House of Lim. A Study of a Chinese Farm Family, à partir des expériences qu'elle a vécues en suivant son mari sinologue Arthur Wolf dans le nord de Taiwan lors du travail de terrain qu'il devait effectuer.
Anthropologie des femmes L'anthropologie des femmes, théorisée dans les années 1970, a tenté de réhabiliter les femmes en tant qu'actrices culturelles distinctes, autrefois effacées du fait de l'attention quasi exclusive que les anthropologues masculins portaient aux hommes ; elle a critiqué le primat accordé aux vies masculines, considérées traditionnellement comme représentatives de la vie sociale dans son ensemble, et comme la mesure de l'universel. Des ouvrages comme Women in the Field de Peggy Golde (1970) et le volume édité par et , Woman, Culture, and Society (1974), comptent parmi les textes importants de cette première phase historique de l'anthropologie féministe. Les anthropologues masculins, a fait valoir Peggy Golde, ont rarement accès aux femmes des tribus et des sociétés qu'ils étudient, en raison de la menace sexuelle qu'ils représentent pour elles. En tant qu'hommes, ils reçoivent les récits d'autres hommes qui leur parlent des femmes, dans des situations où les femmes elles-mêmes ne sont pas du tout présentes.
Un exemple connu des déformations de perspective induites par «l'anthropologie pratiquée par les hommes, se plaçant d'un point de vue universel, mais en fait masculin», est celui du regard porté sur les Mélanésiens des Îles Trobriand. Reconsidérant la description que Bronisław Malinowski avait donnée en 1914 de la société trobriandaise, Annette Weiner a montré que cet anthropologue avait minoré le rôle des femmes. Les données plus complètes collectées par Annette Weiner lui ont permis d'affirmer que les femmes des Îles Trobriand exercent un grand pouvoir dans plusieurs types d'activités (comme dans le domaine du rite).
L'anthropologie des femmes s'est posé la question de savoir si la subordination des femmes était ou non un fait universel. Ce débat a opposé notamment Sherry Ortner qui a soutenu l'idée d'une asymétrie universelle (interculturelle) entre hommes et femmes (en 1974), à Eleanor Leacock ; cette dernière a affirmé (en 1981) que la subordination des femmes était un phénomène lié à la division sexuelle du travail dans les sociétés industrialisées, et qu'elle était le produit des relations capitalistes qui ont dominé le mode de production mondial par le moyen de la colonisation.
L'anthropologie féministe a connu un processus d'institutionnalisation pendant les années 1970 qui s'est traduit aux États-Unis par la création d'une sous-section spécifique dans l'American Anthropological Association - «» - et sa propre publication, Feminist Anthropology.
Anthropologie du genre Dans le sillage de Gayle Rubin, et de ses travaux sur le concept du «système de sexe / genre», l'anthropologie des femmes est devenue une anthropologie du genre. Le sexe est un ensemble de significations et de relations liées au sexe biologique ; le genre est une construction sociale et psychologique, sa définition varie selon les cultures. Les recherches se sont orientées vers l'étude du genre en relation avec l'appartenance ethnique, ou avec la classe sociale. Alors que l'anthropologie des femmes s'intéressait surtout aux différences entre hommes et femmes, l'anthropologie du genre explore les différences séparant les femmes entre elles, par le recours notamment aux catégories de l'ethnicité et de la classe, mais aussi à celles de l'âge, de la profession, du pouvoir, etc.. La fragmentation des domaines d'étude est bien plus accentuée qu'auparavant.
Il est ainsi apparu, dans cette deuxième phase historique de l'anthropologie féministe, que les débats antérieurs au sein de la discipline sur le caractère «égalitaire» ou non des sociétés, sur la domination masculine, et même sur «l'homme» et la «femme», n'étaient guère pertinents dans une perspective transculturelle. Les femmes ne sont plus considérées comme une communauté ou une catégorie universelle qui va de soi.
Les questions de colonialisme et de postcolonialisme ont pris une place plus importante dans l'anthropologie du genre. Les anthropologues noires, qui étaient autrefois marginalisées, reçoivent plus d'attention . À la suite de l'essor du féminisme des femmes de couleur (Black feminism), l'anthropologie du genre a remis en question les préoccupations jugées trop bourgeoises des féministes et anthropologues de la première vague.
L'anthropologie du genre a réagi contre la théorie du «féminisme culturel», défendue notamment par Mary Daly et Adrienne Rich, théorie essentialiste qui affirme que les femmes seraient par nature sentimentales, passives, émotives etc. à la différence des hommes. Le féminisme culturel justifie ainsi les rôles traditionnels des hommes et des femmes, tout en ignorant les «pouvoirs oppressifs» qui ont modelé ces prétendues essences féminine et masculine.
La critique des biais androcentriques de l'anthropologie s'est poursuivie au cours de cette deuxième phase ; ainsi, selon l'anthropologie, même lorsqu'elle était pratiquée par des femmes, avait tendance à «[ordonner] le monde dans un idiome masculin [...] parce que les chercheurs sont soit des hommes, soit des femmes formées dans une discipline à vocation masculine». L'architecture théorique et les méthodes pratiques de l'anthropologie, a fait valoir Henrietta Moore, ont été si largement influencées par l'idéologie sexiste (l'anthropologie a été communément appelée «étude de l'homme» pendant une grande partie du ) que sans un examen sérieux de sa propre démarche et un effort conscient pour contrer ce biais, l'anthropologie ne pouvait pas représenter de manière significative l'expérience féminine.
Champs d'études Anthropologie culturelle féministe L'anthropologie culturelle féministe prête attention à «la dimension sexuée des rapports sociaux», et à la façon dont sexe et genre varient culturellement. Avant les années 1980, l'anthropologie des femmes se centrait principalement sur des aspects tels que la famille, le mariage et la parenté. L'anthropologie du genre a réagi contre ces représentations stéréotypées et entrepris d'étudier des aspects plus larges de la culture. Depuis les années 2000, l'anthropologie culturelle du genre tend à abandonner la catégorisation fixe du masculin et du féminin pour analyser plutôt la fluidité des manifestations du genre et des sexualités.
Anthropologie linguistique féministe L’anthropologie linguistique féministe étudie la dimension langagière de la question du genre. La première génération de linguistes féministes dans les années 1970 a voulu mettre en évidence l'oppression des femmes dans l'usage ordinaire du langage, et les différences entre les pratiques masculines et féminines de la langue, . Par exemple selon le langage des femmes présenterait un grand nombre d'expressions atténuant les affirmations (« une sorte de », « j'ai l'impression que » etc.) et traduirait la position subordonnée des femmes. Dale Spender affirme dans Man-Made Language (1980) que « le langage est sexiste » et que les hommes, par leur pratique de l'interruption de parole, leur contrôle du volume etc. l'utiliseraient pour dominer les femmes. Dans les années 1990 la recherche féministe a considéré la différence entre hommes et femmes non plus comme une donnée préexistante mais comme le produit d'une culture ; ainsi le langage contribue à construire cette différence. Des approches plus récentes s'intéressent à l'entrecroisement, dans le langage, du genre et de l'identification à des groupes particuliers multiples qui diversifient le genre.
Anthropologie médicale, biologie féministe Aujourd'hui, l'anthropologie féministe porte une attention particulière à l'étude du corps féminin lorsqu'il rencontre l'action de la médecine. Les techniques de procréation médicalement assistée ont provoqué des débats sur «l’ambivalence de la technologie» ; les anthropologues se demandent notamment si ces nouvelles technologies favorisent l’autonomie des femmes en matière de reproduction ou si au contraire elles font du corps féminin une marchandise. Aux thèmes de la santé reproductive et de la fertilité, s'ajoute la question du don d'organes. Certains travaux d'anthropologie féministe étudient la manière dont les corps, en particulier ceux des populations dites indigènes, sont classés et rendus vulnérables par les technologies, et la manière dont les catégories de races sont réifiées.
Archéologie féministe