est une chanson composée par Turner Layton avec des paroles de Henry Creamer, sortie en 1918. D'un tempo modéré et influencée par le blues et le jazz, la chanson possède la particularité d'avoir pour l'époque un refrain tenant sur 20 mesures et non 32. Les paroles traitent du fait de se retrouver seul et se démarquent de la mélodie plus légère du titre. De plus, peu d'éléments laissent suggérer qu'il s'agisse d'une chanson écrite par deux Afro-Américains. Le premier enregistrement est dû à Henry Burr et Albert Campbell en 1918 et sera suivi d'une version solo par la chanteuse de cabaret Marion Harris quelques mois plus tard. L'enregistrement de Marion Harris reçoit un bon accueil commercial et marque, d'après la bibliothèque du Congrès, la transition du chant populaire américain d'un style retentissant et pompeux à une forme plus subtile, valant son entrée en 2012 à ladite bibliothèque.

Le titre est réellement popularisé neuf ans plus tard, en 1927, par les versions de Bessie Smith et de Sophie Tucker. Parallèlement, le tempo de la chanson est accéléré par les groupes et , démontrant qu' pouvait être un véritable titre de hot jazz. La chanson est par la suite enregistrée par de nombreux artistes comme Louis Armstrong, Art Tatum, Paul Whiteman, Benny Goodman ou Django Reinhardt via le Quintette du Hot Club de France, devenant ainsi un standard de jazz.

Genèse

Turner Layton et Henry Creamer sont tous deux Afro-Américains . Le compositeur du titre, Layton, est né en 1894 à Washington, D.C. d'un père vétéran de la guerre de Sécession ayant déjà travaillé en tant que directeur musical de plusieurs écoles publiques du district et d'une mère enseignante.. Quant à Creamer, l'auteur, ce dernier est né quinze ans plus tôt en 1879 à Richmond en Virginie. Layton étudie à l'école dentaire de l'Université Howard avant de finalement s'orienter dans la musique, puis Creamer rencontre Layton vers 1916, à un moment où le parolier connait une période difficile.

L'histoire de l'écriture d’ est encore aujourd'hui assez mal connue. La chanson semble être composée pour la comédie musicale au début de l'année 1917., mais aucune partition ou enregistrement du numéro n'est édité. Finalement, la partition de la chanson est publiée l'année suivante, sans photographie d'une vedette en couverture ou mention du spectacle, ce dernier n'étant plus en salle. L'illustration en couverture a été imaginée par E. E. Walton. Elle représente une femme dont les larmes coulent sur ses joues avec, sous le titre, des boutons de rose.. Pour , Layton et Creamer désiraient créer une composition blues avec une touche de jazz, différents des , un style de chanson romantisant le rôle maternel et très populaire à cette période.. Le jazz s’étant lentement diffusé hors de La Nouvelle-Orléans et de Chicago, les deux auteurs-compositeurs se trouvent alors influencés par ce style.

Layton et Creamer pensent que Columbia pourrait être intéressé par leur chanson en tant que duo afin de produire leur premier album. Le label apprécie l'idée du duo mais préfère finalement faire interpréter la chanson par Henry Burr et Albert Campbell, interprètes à succès du début du siècle.

Composition

est un foxtrot dont le compositeur et musicologue américain Alec Wilder qualifie la composition de . En cela, possède une qualité tapageuse et emphatique marquée par de courtes phrases ascendantes et répétées qui semblent jaillir à l'oreille de l'auditeur, à laquelle s'ajoute le pas rapide de l'activité harmonique. D'autre part, la chanson possède la particularité de s'accommoder à tout tempo, bien que la partition originale l'indique modéré.

La chanson utilise la forme standard « ABAC » composée de quatre sections de 4 mesures suivies d'une phrase de clôture de 4 mesures. Le refrain ne tient donc pas sur 32 mesures comme il est habituel à l'époque, mais sur 20 seulement. Les accords changent à chaque mesure de ce dernier, ce qui contribue à l’aspect harmoniquement chargé de l’œuvre. En outre, le refrain possède des similitudes avec le titre d'Alfred Bryan et Fred Fisher sorti quelques années plus tôt, partageant les quatre mêmes premières notesA cette époque, les compositeurs étaient persuadés qu'il fallait reprendre les premières notes d'un ancien succès pour créer un nouveau hit.. Les couplets quant à eux sont souvent omis par les interprètes. Pour le journaliste Mark Steyn, ceci s'explique par le fait qu'ils soient avec des paroles comme En français : .

Le texte de Creamer est simple et donne aux syncopes de la mélodie sinueuse de Layton les voyelles naturelles pour les accentuer. Les paroles traitent du fait de se retrouver seul et démuni, et contrastent avec une mélodie donnant le sentiment de vouloir faire la fête plutôt que de broyer du noir. est ainsi qualifié par Philip Furia de , c'est-à-dire de chanson sur un amour perdu ou non réciproque. Les paroles ne contiennent aucun mot argotique ou issu des dialectes du sud des États-Unis, et la syncope étant omniprésente dans les chansons populaires en 1917, peu de choses laissent penser qu'il s'agit d'une chanson afro-américaine. Dans les faits, seuls les termes comme , et , ainsi que la faute grammaticale suggèrent un langage afro-américain du sud est un superlatif erroné du superlatif absolu de qui est et qui peut se traduire en français par ..

Enregistrements et popularité Premiers enregistrements et premiers succès

Le , Henry Burr et Albert Campbell effectuent, sous le label Columbia à New York, le premier enregistrement d'. La chanson arrive en position des ventes hebdomadaires américaines d'après les statistiques rapportées par le magazine Billboard. Burr et Campbell d'après le journaliste Mark Steyn, mais il se peut que le duo ait tout simplement tenté de reproduire la démo enregistrée par Layton et Creamer 11 jours plus tôt dans le même studio. La première version solo est due, quelques mois plus tard, à la chanteuse américaine Marion Harris accompagnée par l'orchestre de Rosario Bourdon. Enregistrée le à Camden pour le label Victor, la version de Harris adopte un tempo minimal de 80 bpm correspondant à la mélancolie du texte, loin des styles actuels. La chanteuse modifie les paroles originales en remplaçant (meilleur ami) par (le seul ami que tu n'aies jamais eu) et s'efforce de prononcer les g des mots comme ou , à l’exception de pour pouvoir rimer avec , contribuant ainsi à éviter tout rapprochement avec des dialectes du sud des États-Unis. De même, des libertés sont prises dans la structure de la chanson : le second couplet n'est pas chanté et le refrain est doublé .

Durant l'année 1919, l'interprétation de Harris réussit à se classer en tête des ventes hebdomadaires américaines pendant trois semaines. Elle est suivie d'une version de Billy Murray et Rachel Grant (Gladys Rice) qui se classe en position des ventes la même année. En 2012, l'enregistrement de Harris rejoint la bibliothèque du Congrès via le programme . Pour la bibliothèque du Congrès, . La bibliothèque explique que la performance vocale de Harris est . n'est cependant pas un véritable hit à l'époque et il faut attendre au moins une dizaine d'années pour qu'elle le devienne.

1927, nouveaux succès et standard de jazz vignette|gauche|alt=Miffe Mole jouant du trombone|Le tromboniste Miff Mole (ici en 1946) participe à la version de Sophie Tucker et fait partie des premiers à accélérer le tempo du titre avec le groupe Charleston Chasers. La chanson est popularisée en 1927 avec les enregistrements de Bessie Smith et de Sophie Tucker.. Bessie Smith adopte un tempo inférieur à 80 bpm pour une performance fidèle au blues désabusé qui constitue l'essentiel de son répertoire. L’enregistrement a lieu le en compagnie de Fletcher Henderson et son orchestre, dont le saxophoniste Coleman Hawkins.. Pour le critique de jazz américain Ted Gioia, l'orchestre produit . La version de Sophie Tucker enregistrée quelques semaines après celle de Smith se veut légèrement plus énergétique. Sur cet enregistrement, Tucker est accompagnée d'un groupe appelé composé des meilleurs jazzmen blancs de l'époque comme Mole, Red Nichols, Jimmy Dorsey et Eddie Lang. Respectivement, les versions de Smith et Tucker réussissent à atteindre en 1927 les et place des ventes hebdomadaires américaines. En parallèle, la même année, les groupes (composé entre autres de Miff Moles, Jimmy Dorsey et Red Nichols) et doublent le tempo de la chanson et démontrent avec leurs enregistrements qu' peut être un véritable titre de hot jazz. Ainsi, à l’exception de Coleman Hawkings qui, dans sa version enregistrée aux Pays-Bas en 1935, reste proche de celle de Bessie Smith, la plupart des enregistrements qui suivent adoptent un tempo rapide comme dans ceux de Louis Armstrong, Art Tatum, Fletcher Henderson ou Paul Whiteman (avec Bing Crosby au chant et un arrangement de William Grant Still). L'enregistrement de Paul Whiteman atteint d'ailleurs la place des ventes hebdomadaires américaines en 1930, et celui de Louis Armstrong la en 1932.

Dépouillées de leur couplet, les 20 mesures constituant le refrain ont été largement rentabilisées dans la musique populaire des deux derniers tiers du siècle au niveau des droits d'auteur. Pendant l'« ère du swing », reste appréciée du côté des improvisateurs. Le clarinettiste Benny Goodman enregistre plus d'une quarantaine de versions du titre si l'on inclut les , les diffusions radios et les clips cinématographiques. Sa version accompagnée du pianiste Teddy Wilson et du batteur Gene Krupa reste l'une des plus notables et atteint la place des ventes hebdomadaires des États-Unis en 1935. Wilson et Krupa accompagnent par la suite Lionel Hampton dans sa version chantée du titre qui se classe en 1937 à la place des ventes. En 1941, Krupa et son enregistrent une version supplémentaire de la chanson avec le trompettiste Roy Eldridge, récemment intégré au groupe, et dans laquelle apparaissent ses capacités à jouer rapidement des notes élevées sans jamais perdre en justesse et qualité.. Cependant, les joueurs de bebop et de cool jazz semblent délaisser et aucun enregistrement n'est produit par Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Miles Davis ou Bud Powell à l’exception de Charlie Parker, lors d'une session , et de Sonny Stitt, avec quelques enregistrements dans les années 1950. D'autre part, en 1948, le magazine Billboard place la chanson dans sa liste ..

vignette|alt=Ella Fitzgerald, les yeux fermés, chantant au micro|Son interprétation d' permet à Ella Fitzgerald (ici en 1963) d'obtenir un Grammy Award en 1981.