En linguistique, l’inversion est un procédé par lequel on change l’ordre canonique (attendu, consacré, habituel, normal) de deux entités grammaticales en intervertissant leurs places. Ces entités peuvent être les éléments d’une forme grammaticale composée, les composants d’un syntagme, des termes à fonction syntaxique d’une phrase simple ou des propositions d’une phrase complexeDubois 2002, .Bidu-Vrănceanu 1997, .Dragomirescu 2008, article inversiune.Iartseva 1990, article Инве́рсия « inversion ».Bussmann 1998, .Crystal 2008, ..
L’ordre canonique caractérise la phrase simple isolée (non intégrée à une phrase complexe ni à un contexte plus large, complète quant à sa structure (contenant au moins un prédicat), énonciative quant au but de la communication (non interrogative, non impérative) et positive (non négative)Cf. la typologie de la phrase simple selon Avram 1997, ., ainsi que le syntagme, la phrase simple ou complexe dont aucun composant n’est mis en relief, qui n’exprime pas d’affectivité (par exemple, ce n’est pas une phrase exclamative) et ne vise aucun but stylistiqueWyler 2019, .. L’inversion est l’un des procédés par lesquels le locuteur change une ou plus d’une de ces caractéristiques pour intégrer sa phrase dans un contexte en thématisant ou rhématisant une de ses parties, pour demander une information, pour donner un ordre, pour nier un fait, pour mettre en relief ce qui est important pour lui, pour exprimer un sentiment, pour obtenir un effet stylistique, etc. Par une même inversion, on peut réaliser plusieurs de ces buts.
La mise en relief, l’expression de l’affectivité et l’obtention d’un effet stylistique font de l’inversion un procédé rhétorique appelé anastrophe, utilisé surtout dans la littérature. Outre ces raisons, les poètes peuvent également pratiquer l’inversion pour les seules nécessités de la versificationBDL, page Inversion.Szathmári 2008, article Inverzió..
Inversion grammaticale
Il y a inversion surtout au niveau syntaxique, mais il existe aussi des inversions morphologiques, parfois liées au changement du type de phrase.
Inversion morphologique
Dans certaines langues, l’inversion peut affecter certaines formes verbales composées. En roumain, par exemple, il peut y avoir inversion entre le verbe auxiliaire et le verbe à sens lexical, ex. ; am cântat → cântat-am « j’ai chanté »Bidu-Vrănceanu 1997, ., vom porni → porni-vom „nous partirons”Bidu-Vrănceanu 1997, .. Cette inversion a pour but stylistique de créer une atmosphère archaïque.
En BCMS (bosnien, croate, monténégrin et serbe), l’ordre canonique des formes verbales composées est : « verbe à sens lexical + verbe auxiliaire », quand le sujet n’est pas exprimé par un mot à part. Dans ce cas, le premier composant est accentué et le second, atone. Mais si, devant le prédicat, il y a un mot accentué, par exemple le sujet exprimé par un mot à part, l’auxiliaire reste atone et la place des composants s’inverse, ex. : Vid(j)eli smo Mariju → Mi smo vid(j)eli Mariju « Nous avons vu Marija »Browne et Alt 2004, . La variante sans j [j] est conforme au standard serbe, et celle avec j, au croate, au bosnien et au monténégrin..
En BCMS, la phrase négative se caractérise aussi par cette inversion, le mot négatif étant l’un des mots accentués que l’on place devant le verbe : Čitao bih « Je lirais » → Ne bih čitao « Je ne lirais pas »Čirgić 2010, ..
Cette inversion est propre à la phrase interrogative aussi. Entre l’auxiliaire et le verbe à sens lexical peut être inséré un autre terme de la phrase : interrogation totale : Da li sam dobro uradio? « Est-ce que j’ai bien fait ? »Klajn 2005, ., Je li što kupio? « A-t-il acheté quelque chose ? »Barić 1997, . interrogation partielle : Kada ćeš se vratiti? « Quand est-ce que tu reviendras ? »Barić 1997, .
En hongrois, il y a inversion à la forme de futur. S’il n’y a aucun mot accentué devant le verbe, le composant à sens lexical porte l’accent le plus fort et l’ordre est : composant à sens lexical + auxiliaire (ex. : Keresni foglak « Je vais te chercher »)Szende et Kassai 2007, ., mais dans le cas contraire, l’ordre est inverse : Gyula Pécsen fog lakni « Gyula va habiter à Pécs »Rounds 2001, ..
En hongrois, beaucoup de verbes peuvent avoir un préfixe qui change seulement leur aspect, d’ordinaire d’imperfectif à perfectif, ou à la fois leur aspect et leur sens lexical. Le préfixe reste un préfixe si la phrase est canonique, mais si on met en relief le sujet, qui est devant le verbe, ou qu’on mette à sa place un autre terme pour le mettre en relief, le préfixe passe après le verbe, ex. Péter kimegy a strandra « Péter va à la plage » (phrase canonique) → Péter megy ki a strandra « C’est Péter qui va à la plage » → A strandra megy ki Péter « C’est à la plage que va Péter »Szende et Kassai 2007, ..
La phrase impérative positive implique, elle aussi, le passage du préfixe après le verbe : Menj ki a strandra! « Va à la plage ! »Szende et Kassai 2007, .
La phrase négative également se caractérise par ces inversions, le mot négatif étant l’un des mots accentués qu’on place devant le verbe : Dolgozni fogok « Je vais travailler » → Nem fogok dolgozni « Je ne vais pas travailler »Szita et Görbe 2010, . ; Péter kimegy a strandra « Péter va à la plage » → Péter nem megy ki a strandra « Péter ne va pas à la plage ».
Ces inversions ont lieu dans la phrase interrogative partielle aussi, celle du préfixe seulement aux formes temporelles simples : Mikor fog felhívni? « Quand va-t-il m’appeler ? »Rounds 2001, .; Mikor hívsz meg minket vacsorára? « Quand est-ce que tu nous invites à dîner ? »Rounds 2001, ..
Inversion syntaxique
Dans certaines langues, l’inversion de l’ordre « pronom conjoint en fonction de complément + verbe » contribue au changement du type de phrase selon le but de la communication, d’énonciative à impérative positive. Exemples : Vous l’appelez → Appelez-la !Delatour 2004, . ; Îl aștepți « Tu l’attends » → Așteaptă-l! « Attends-le ! »Cojocaru 2003, . ; Ti mi doneseš čašu vode « Tu m’apportes un verre d’eau » → Donesi mi čašu vode! « Apporte-moi un verre d’eau ! »Čirgić 2010, .
En roumain, une telle inversion, le verbe étant à l’indicatif, peut avoir un but stylistique (ex. te rog → rogu-te « je te prie »), ainsi que l’inversion de l’ordre spécifique à l’impératif, pour revenir à l’ordre de ces termes en phrase énonciative : Uită-te! → Te uită! (verbe pronominal) « Regarde ! »
Une autre inversion afin de changer le type de la phrase selon le but de la communication, cette fois d’énonciative à interrogative, est celle de la place du sujet et du prédicat, dans certaines langues où l’ordre canonique est sujet + prédicat.
En anglais, l’ordre général de l’interrogation se fait avec l’inversion entre la copule be « être », les verbes modaux et les verbes auxiliaires avec le sujet, même quand celui-ci est exprimé par un mot accentué : That is true « C’est vrai » → Is that true? « Est-ce vrai ? », Caroline has eaten « Caroline a mangé » → Has Caroline eaten? « Caroline a-t-elle mangé ? »Bussmann 1998, ., Where did John say that he was going? « Où John disait-il qu’il allait ? »Crystal 2008, .
Dans certaines langues, l’inversion prédicat + sujet se fait seulement dans l’interrogation partielle avec l’accent le plus fort sur le mot interrogatif, indépendamment du registre de langue : Când începe conferința? « Quand est-ce que la conférence commence ? »Moldovan 2001, . ; Đe je olovka? « Où est le crayon ? »Čirgić 2010, . ; Hol játszanak a gyerekek? « Où jouent les enfants ? »Rounds 2001, ..
En français aussi, il y a cet ordre des mots, mais seulement dans l’une des deux variantes dans le registre courant, lorsque le sujet est exprimé par un mot accentué, ex. : Quand arrivera Frédéric ?Delatour 2004, .
Dans le registre soutenu, il y a inversion prédicat + sujet dans tout type de question, à condition que le sujet soit exprimé par un pronom conjoint : Tu es malade (phrase énonciative) → Es-tu malade ? Si le sujet est exprimé par un nom ou par un pronom accentué, il reste devant le verbe, mais est repris dans le registre soutenu par le pronom personnel conjoint qui lui correspond : Paul est-il malade ?Dubois 2002, .
Un autre type de phrase où le verbe prend la place du sujet est, dans certaines langues, la proposition incise indiquant le locuteur dans les dialogues, que le sujet soit exprimé par un mot accentué ou non, y compris en français. Exemple : Je reviendrai, dit-elle, dès ce soirGrevisse et Goosse 2007, . ; Aici avem o crimă, zise polițistul « Là, nous avons un meurtre, dit le policier » Cojocaru 2003, . ; Jeste li žedni? – upita domaćica « Avez-vous soif ? – demanda la maîtresse de maison »Klajn 2005, . ; Esik az eső – mondta János « Il pleut, dit János »Szende et Kassai 2007, ..
Inversion pragmatique
Du point de vue pragmatique (logique, communicatif), dans certaines langues, dans la phrase simple isolée, son thème (ce dont on dit quelque chose) occupe la première place et coïncide avec le sujet (ou son groupe nominal), et le reste de la phrase est son rhème (ce qu’on dit du thème). Lorsque la phrase est dans un contexte, il peut être nécessaire de l’y intégrer par la rhématisation du sujet, cas dans lequel le prédicat devient le thème et occupe la place du sujet. Cela arrive, par exemple, lorsque la phrase antérieure est une question qui vise à identifier le sujet, si l’on n’évite pas la répétition, cas plus rare en dialogue. Exemple : – Qui a été reçu à l’examen ? – Ont été reçus Pierre, Paul et Marie .
L’inversion peut aussi être un procédé de thématisation de divers termes de la phrase, et non seulement dans des dialogues. Exemples : – Que fait Paul à Paris ? – À Paris, Paul travaille – Le complément circonstanciel de lieu à Paris est une partie du rhème dans la question et thème dans la réponseDubois 2002, .. – What did you say happened yesterday? – Yesterday John gave the money to Peter « – Qu’as-tu dit qu’il est arrivé hier ? – Hier, John a donné l’argent à Peter » – Le complément circonstanciel de temps yesterday est une partie du rhème dans la question et thème dans la réponseEifring et Theil 2005, chap. 2, .. (BCMS) Slavko vidi Olgu. Olgu vidimo i mi « Slavko voit Olga. Olga, nous la voyons, nous aussi » – Le complément d'objet direct Olga est une partie du rhème dans la première phrase et thème dans la secondeBrowne et Alt 2004, .. – Mit csinált János a könyvvel? – A könyvet feltette János a polcra « – Qu’est-ce que János a fait du livre ? – Le livre, János l’a mis sur le rayon » – Le complément d'objet indirect a könyvvel est une partie du rhème dans la question et thème dans la réponseÉ. Kiss 2006, ..
Inversion emphatique et affective
Lorsqu’un élément d’information est important pour le locuteur, celui-ci cherche à le mettre en relief. L’un des procédés pour le faire est l’inversionBidu-Vrănceanu 1997, ., parfois en même temps que la thématisation et la rhématisation. Cette inversion est appelée emphatique. Elle peut être en même temps affective. Dans ces cas, de neutre, objectif, l’ordre des mots devient subjectifBidu-Vrănceanu 1997, ., tant dans le langage du locuteur ordinaire qu’en qualité de procédé stylistique dans les œuvres littéraires.
En syntagme
Dans certaines langues, il y a inversion à but emphatique entre l’adjectif épithète et son régissant. Dans des langues comme le français ou le roumain, l’ordre canonique est « régissant + épithète », l’inversion consiste donc à antéposer l’épithète : un paysage splendide → un splendide paysageDelatour 2004, . ; Doamna Alexandrescu este o actriță remarcabilă « Madame Alexandrescu est une actrice remarquable » → Doamna Alexandrescu este o remarcabilă actriță! « Madame Alexandrescu est une remarquable actrice ! »Cojocaru 2003, .
Dans d’autres langues, l’ordre canonique d’un tel syntagme est épithète + régissant. L’inversion de cet ordre a les mêmes buts que ci-dessus :