(De la nature des choses), plus souvent appelé De natura rerum, est un grand poème en langue latine du poète philosophe latin Lucrèce, qui vécut au avant notre ère. Composé de six livres totalisant , mètre classique utilisé traditionnellement pour le genre épique, il constitue une traduction de la doctrine d’Épicure.

Le poème se présente comme une tentative de « briser les forts verrous des portes de la nature », c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels. Selon Lucrèce, qui s'inscrit dans la tradition épicurienne, cette connaissance du monde doit permettre à l'homme de se libérer du fardeau des superstitions, notamment religieuses, constituant autant d'entraves qui empêchent chacun d'atteindre l'ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l'âme.

L’épicurisme en Italie Bien que l'on connaisse peu de choses sur la vie de Lucrèce et même si des incertitudes demeurent quant à l'époque à laquelle il vivait, on est en mesure de comprendre qu'il s'agit d'une période de troubles politiques, marquée par des massacres (massacres de Marius), des dictatures (Sylla, de -82 à -79), des révoltes d’esclaves durement réprimées (révolte de Spartacus, de -73 à -71), ou encore des guerres nombreuses et violentes.

L'histoire de Rome est marquée à cette époque par une crise des valeurs traditionnelles, telle celle de l'idéal de virtus prônant le courage, la loyauté et la modération, qui se trouve souvent bafoué et désavoué. Pourtant cet idéal, soutenu par les stoïciens, avait jusque-là cimenté la société.

Par ailleurs, l'influence de la culture grecque sur la culture romaine est parfois vécue comme une revanche des vaincus (Grecs) sur les vainqueurs (Romains), ce qui explique la résistance rencontrée par ceux qui tentèrent de diffuser la doctrine épicurienne à Rome. Mais ces résistances n'ont pas empêché la doctrine épicurienne de se répandre, notamment dans les milieux de la noblesse, et plus particulièrement dans la région de la Campanie. La nouveauté de Lucrèce, comme le met en valeur Cicéron, est de diffuser cette doctrine sous la forme d'une poésie grandiose, et non, selon les termes de Cicéron, « sans aucun art », « sans netteté, sans ordre et sans ornement », comme l'avaient fait jusque-là les prédécesseurs de Lucrèce.

D'Épicure à Lucrèce : la notion de traduction Lucrèce n'a pas la prétention de créer de nouveaux concepts, mais de traduire Épicure, c'est-à-dire, selon l'acception ancienne du mot traducere, de transmettre le système épicurien, alors vieux d'environ deux siècles. Il est notable qu'au moment des troubles politiques, c'est la doctrine de l'épicurisme, prônant un repli sur soi pour échapper aux perturbations de la politique, qui commence à prévaloir sur celle du stoïcisme, laquelle en appelait au contraire à la participation (mesurée et à bon escient) du sage aux affaires de la cité.

L'originalité subversive d’Épicure, à son époque, était de glorifier l'individualisme au moment où les autres doctrines érigeaient la « vertu » en qualité morale indispensable. Épicure refuse cet idéalisme moral, en affirmant que le bonheur consiste uniquement dans l'absence de douleur et de troubles. Le principal critère de vérité de sa doctrine est donc la sensation, et la morale a pour but de définir les moyens d'accéder durablement au plaisir. Quant à la physique, elle doit dissiper les « terreurs et ténèbres de l'esprit ».

Le style d'Épicure était d'une technicité qui en rendait la lecture difficile. Dans sa traduction de ce qu'il appelle lui-même un « sujet obscur », Lucrèce restitue sous une forme poétique ce qu'il a pu extraire des textes de son maître : c'est un imitateur original, sans lequel la doctrine épicurienne n'aurait peut-être pas été promise à l'avenir qu'elle a connu.

Le rôle de Lucrèce dans la diffusion de la doctrine épicurienne est d'autant plus grand que certains points de la doctrine d'Épicure ne figuraient pas dans les textes de ce dernier qui ont pu être conservés : ainsi le concept de clinamen ou « déclinaison », déviation minimale des atomes qui explique la formation du monde et de la matière, ne se trouve que dans le De natura rerum. Or, ce concept est particulièrement important puisque, non content d'expliciter la constitution d'un monde fini dans l'univers infini, il garantit la liberté de l'homme, son élan vital, puisque la déviation minimale et spontanée que subissent les atomes est régie par le hasard, et non par quelque déterminisme.

Le choix de la forme poétique Une visée pédagogique Si le thème de la nature des choses est « un sujet obscur », il convient alors de développer des stratégies pour le rendre intelligible. C'est l'une des raisons pour lesquelles Lucrèce fait le choix de la forme poétique, afin d'imprégner sa doctrine salvatrice « du doux miel de la poésie », comme le ferait un médecin avec un médicament.

Lucrèce dédie son poème à Caius Memmius, riche orateur romain. Il développe son texte en s'adressant constamment à cet interlocuteur, qu'il nomme à onze occasions au cours du poème. Cela lui permet de prévoir les objections éventuelles et d'y répondre avec bienveillance, en accord avec la visée pédagogique du texte. Son texte est également rendu très vivant par « la passion que Lucrèce apporte à suivre son raisonnement, par la vivacité de ses interrogations, de ses exclamations, de ses triomphes logiques ».

Le plan commence par exposer les principes généraux pour ensuite développer les conséquences en matière de conception philosophique du monde et d'éthique personnelle.

Livre I : principes fondamentaux de l'atomisme Livre II : physique atomique et constitution des corps Livre III : l'âme humaine et la crainte de la mort Livre IV : la vie psychique et le sentiment amoureux Livre V : histoire du monde et des hommes Livre VI : phénomènes physiques et fléaux

L'absence de conclusion et la fin abrupte du sixième livre font penser que le poème est inachevé ou incomplet (mais un récapitulatif général n'est pas obligatoire, tel l'exemple des Géorgiques).

Lucrèce s'écarte de son maître en ce qui a trait au statut de la poésie. Épicure, qui méprisait toute élaboration littéraire, recommandait à Pythoclès, son disciple, de « se boucher les oreilles avec de la cire comme l'Ulysse d'Homère » , de fuir à pleines voiles, pour ne pas céder aux « incantations des sirènes de la poésie ». La poésie, pour lui, devait rester un pur divertissement, faute de quoi elle possédait « la séduction pernicieuse des mythes » à laquelle il est indispensable de résister, comme à toute superstition qui trouble l'âme.

Un poète philosophe Le poème de Lucrèce se situe dans la continuité des grands modèles de philosophes-poètes des temps anciens, tels Empédocle et Ennius, qui prétendent révéler la nature du monde, c'est-à-dire faire apparaître une cosmogonie par le puissant intermédiaire que constitue le verbe. Lucrèce souligne fréquemment le caractère efficace de son verbe, comme le montre le grand nombre d'occurrences des verbes « dire » et « révéler » dans le poème.

La nature, selon Lucrèce, possède une forme éternellement changeante : les spectacles qu'elle offre nous sont livrés sous la forme d'« espèces » toujours renouvelées, que seule l'habitude nous empêche d'appréhender dans leur éternelle nouveauté. La nature se dévoile au poète, qui a pour fonction presque divine de la révéler à son tour aux hommes.

Lucrèce explore une nouvelle dimension du rapport entre la nature et l'homme, celui-ci acquérant face à la nature la qualité d'un sujet moral. La notion de pacte (foedera), élaborée déjà par la religion romaine et reprise par Lucrèce, pour désigner les lois et limites de la nature, signifie que l'homme doit connaître et accepter ces lois. Mais Lucrèce suggère pour la première fois qu'il est possible à l'homme de rompre ce pacte : une fois le rapport homme/nature libéré de l'idée transcendante de religion, la responsabilité morale de l'homme n'en devient que plus forte. L'homme doit braver « la religion traditionnelle et son regard hideux » afin de se consacrer à l'étude des phénomènes naturels.

Théorie physique Atomes et vide Selon la théorie physique d'Épicure, qui trouvait sa base chez Démocrite et Leucippe, tout, y compris l'âme humaine et les dieux eux-mêmes, est entièrement constitué d'atomes et de vide. Au plan terminologique, Lucrèce, bien qu'il reprenne une théorie élaborée en grec, a choisi de ne pas utiliser le terme grec « atome », mais se sert plutôt de périphrases : « corps invisibles », « corps premiers » (I, 510), « corps générateurs » (I, 60) ou encore « semences des choses ».

Toutes ces particules sont immuables, dénuées de sensation et incolores (II, 737). Elles sont constamment en mouvement, grâce aux espaces de vide qui existent entre elles (I, 383), le vide étant plus important dans un flocon de laine que dans un morceau de plomb (I, 360). Les atomes ne sont pas tous semblables, mais diffèrent les uns des autres en fonction de « leurs distances, leurs directions, leurs unions, leurs poids, leurs chocs, leurs rencontres et leurs mouvements » (II, 725-727).

Le clinamen Le clinamen désigne la « déclinaison » des atomes, c’est-à-dire le mouvement minimum qu'ils subissent obligatoirement, faute de quoi ils tomberaient verticalement dans le vide et aucun monde ne pourrait naître. Ce mouvement, qui se produit d'une manière totalement aléatoire (II, 218-220), entraîne une incessante série de réactions en chaîne. Le clinamen est aussi à la source du libre-arbitre, sans quoi les mouvements des particules devraient avoir été prédéterminés de toute éternité.

Évolution du vivant Ce constant mouvement des particules est aussi responsable de l'évolution des êtres vivants. Tous les atomes ne peuvent certes pas se combiner de n'importe quelle façon, car « tous les corps proviennent de semences définies, ont une mère déterminée et croissent avec la faculté de conserver chacun son espèce » (II, 707-710). Mais avant d'en arriver là, la nature a expérimenté en de multiples façons, engendrant des monstres et des organismes non viables, avant d'en arriver à produire des corps qui se sont transformés au cours d'un long et complexe processus d'essais et d'erreurs.

L'organe a précédé la fonction. Les divers organes n'ont pas été créés pour une fin déterminée, mais ont permis à la créature qui en était dotée de s'en servir pour survivre :

(IV, 834-839)

Loin d'avoir commencé dans un mythique âge d'or, les espèces ont dû lutter pour leur survie: « Beaucoup d'espèces durent périr sans avoir pu se reproduire et laisser une descendance. Toutes celles que tu vois respirer l'air vivifiant, c'est la ruse ou la force, ou enfin la vitesse qui dès l'origine les a défendues et conservées. » (V, 855-859).

Épicure contre Aristote En attribuant à l'atome lui-même le mouvement de la génération et le changement qui permet le passage d'un état à un autre, Épicure s'oppose radicalement à la conception finaliste d'Aristote. Pour Épicure, il n'existe pas de finalité, mais deux choses : les « mouvements appropriés » des atomes d'une part, et d'autre part, les « pactes » mystérieux par lesquels la nature se fixe des limites. Cela implique donc la causalité des phénomènes naturels et de la matière, affranchie de toute finalité : la nature n'est qu'une force aveugle ; ce qui faisait dire à Victor Hugo de Lucrèce qu'il était « le plus risqué ».