L'ensemble de l'œuvre de René Guénon cherche à présenter une vision globale de ce qu'il appelle « la Tradition » c'est-à-dire la connaissance "transmise", d'origine métaphysique ou non humaine.
L'œuvre de René Guénon est généralement divisée en quatre grands axes : les exposés de principes métaphysiques, les études sur le symbolisme, les études relatives à l'initiation et la critique du monde moderne.
Définition de la Tradition et structure de l'œuvre
Définition de la « Tradition » au sens de Guénon
La Tradition, toujours avec une majuscule, a un sens très précis chez Guénon. Antoine Compagnon dans sa préface à la thèse de Xavier Accart sur la réception de Guénon en France le présente d'ailleurs comme « le penseur de la Tradition »» et il apparaît rétrospectivement comme le fondateur de l'école de la Tradition appelé parfois « pérennialisme ». Comme l'explique Jean Tourniac, « au sens étymologique du latin tradere, [la tradition est] « ce qui est transmis » ». Mais, alors que de nos jours ce mot a pris une tournure légèrement péjorative d'habitude, de routine, la Tradition avec un T majuscule ne s'applique uniquement qu'« à tout ce qui relève des vérités principielles ou de principes immuables découlant de la Vérité première et unique », c'est-à-dire à ce qui est transcendant, spirituel. Jean-Marc Vivenza explique que, pour Guénon, « la Tradition est par essence d'origine « supra-humaine » ». Guénon ne veut pas entendre parler d'autre utilisation du terme tradition : il va s'opposer aux courant réactionnaires « traditionalistes » qu'il considère comme des parodies car se référant au passé mais pas aux principes transcendants déconseillant à ses lecteurs de s'engager dans les courants politiques de types réactionnaires dans les années 1930.
La Tradition peut prendre évidemment de nombreuses formes: ce que l'auteur appelle les « traditions spirituelles » (ce qui a un sens beaucoup plus large que religions chez Guénon: les religions sont, pour lui, les formes extérieures de certaines traditions spirituelles particulières). Mais « ces formes sont toujours et invariablement porteuses [...] de ce rattachement à une source « non humaine » qui témoigne de leur authenticité ». Ce critère est « central » : c'est la présence de cette source non humaine et sa préservation qui est la seule garantie de la validité des maîtres, des rites, des enseignements de cette tradition. Sinon il ne s'agit que d'une contrefaçon, d'une « pseudo-tradition ». La présence de cet élément non humain dès l'origine de la forme traditionnelle, la transmission à ceux qui se rattachent à cette tradition, des « influences spirituelles » (bénédictions dans un vocabulaire plus religieux) correspondantes, des enseignements et des rites qui permettent de retrouver cette dimension non humaine à l'intérieur de soi constitue la Tradition.
Pour Guénon, donc, l'ensemble des « formes traditionnelles », c'est-à-dire des diverses traditions spirituelles du monde, ne s'opposent et ne diffèrent qu'extérieurement, exotériquement. En réalité, elles dépendent toutes d'un « Principe » unique, qu'il nomme pour ce cycle particulier de l'humanité, la Tradition primordiale, qui est « la source première et [le] fonds commun de toutes les formes traditionnelles particulières ». Ce « Principe » commun constitue l'unité d'une même doctrine, d'une même sagesse à laquelle elles donnent accès comme tout autant de rayons menant à un unique centre divin. En vertus des lois cycliques, la Tradition Primordiale est allée en s'occultant au fil de l'histoire humaine, et s'est rappelée à l'ensemble des hommes par ses différentes révélations s'adaptant depuis l'origine à la mentalité et aux exigences de chaque « race » (selon le vocabulaire de son époque) suivant les conditions de temps et de lieu. Guénon identifie la Tradition primordiale à la notion de sanatana dharma dans l'hindouisme. La Tradition primordiale correspond donc à la Tradition mais en relation avec la présente humanité. La première tradition du cycle de l'humanité (à l'époque préhistorique) n'est pas la Tradition primordiale, qui est un archétype hors du temps, mais était la tradition qui en était la plus proche en raison des lois cycliques.
Guénon distingue deux domaines dans les traditions: l'exotérisme et l'ésotérisme, les deux aspects supposant la transmission de la dimension non humaine de la Tradition mais à des niveaux de profondeur différents : l'exotérisme constitue, d'après une métaphore utilisée par Ibn Arabi, l'« écorce » de la doctrine, il s'adresse à tous et a pour objectif le salut (c'est-à-dire de ne pas tomber dans des mondes inférieurs après la mort). L'ésotérisme correspond au « noyau » de la doctrine et à sa partie initiatique: c'est le lien direct de la forme traditionnelle avec la Tradition primordiale. L'ésotérisme est réservé à une « élite », seule apte à en tirer véritablement profit et a pour objectif ultime la « Délivrance »: le processus initiatique implique une action consciente pour retrouver en soi le « Principe » ultime. La transmission de la Tradition se fait par des rites soit exotériques (comme les sacrements chrétiens) soit ésotériques: dans le dernier cas il parle d'« initiation ». Le langage adapté aux transmissions spirituelles, par delà le mental, est le symbolisme.
Pour Guénon, toute civilisation digne de ce nom repose sur les principes traditionnels. Il critique la décadence du monde moderne qui éloigne l'humanité de sa dimension transcendante et dénonce avec véhémence toutes les formes qu'il considère comme des déviations : néo-spiritualisme, société théosophique, occultisme, néo-védanta, traditionalisme ainsi que, bien pire encore, ceux qu'ils considèrent comme des « mages noirs », comme Aleister Crowley, porteurs de la « contre-tradition », la parodie de la Tradition qui doit triompher temporairement à la fin du cycle de l'humanité avant la venue d'un nouveau cycle.
Structure de l'œuvre
Comme l'explique David Bisson, en plus de ce qui concerne la définition de la « Tradition », l'œuvre de René Guénon est généralement divisée en « quatre grandes thématiques » principalesAlain Dumazet, « Métaphysique et réalisation », in . : Les exposés sur la « métaphysique traditonnelle » (LIntroduction générale à l'étude des doctrines hindoues, L'homme et son devenir selon le Vêdânta, Le Symbolisme de la Croix et Les États multiples de l'être, Les Principes du calcul infinitésimal) ; Les études relatives à « la théorie de l'initiation » (L'Ésotérisme de Dante, Aperçus sur l'Initiation, Initiation et Réalisation spirituelle, etc.) Les « études symboliques » (notamment les nombreux articles qu'il écrivit pour les « Études traditionnelles », plus tard compilés par Michel Vâlsan sous le titre Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée ; ou encore La Grande Triade) ; La « crise du monde moderne » (Orient et Occident, La crise du monde moderne, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, etc.).
La métaphysique L'« objet » de la métaphysique
Pour Guénon, la métaphysique s'intéresse au domaine qui est « au-delà de la physique » : non seulement au-delà du monde matériel, mais plus généralement au-delà de la nature. Métaphysique est, en effet, constitué de méta- qui vient du grec μετά (metá) qui signifie « au-delà, après » et de physica du grec ancien φυσική (phusikế) qui signifie « physique, science de la nature » dérivé de φύσις (phúsis) « la nature ». Guénon considère comme peu importante, et d'ailleurs peu probable, l'interprétation traditionnelle qui fait provenir le nom métaphysique de ce qui aurait servi tout d'abord à désigner ce qui venait « après la physique » dans la collection des œuvres d'Aristote. La métaphysique mène donc au dépassement du monde manifesté et donc de tous phénomènes, même extraordinaires. Elle doit dépasser le domaine de l'être et doit donc dépasser l'ontologie.
La métaphysique ne peut pas, à proprement parler, faire l'objet d'une définition car, justement, la métaphysique a pour objet l'universel, c'est-à-dire l'illimité. L'« objet » ultime de la connaissance métaphysique est l'« Infini » lui-même, notion longuement développée dans Les États multiples de l'être : l'« Infini » est le « Principe » ultime, véritablement sans limites. Il ne faut surtout pas se le représenter comme un ensemble fait de parties. Bien que ce « Principe » ultime soit sans aspects, on peut dire, de notre point de vue, que l'« Infini » représente l'aspect actif de ce « Principe », l'aspect passif correspondant à la « Possibilité universelle » contenant tous les possibilités particulièresEn termes hindous, l'« Infini » est Brahma et la «Possibilité universelle » sa Shakti, dans le taoïsme, c'est la « perfection active » (Khien) et la « perfection passive » (Khouen) . L'essence de la métaphysique est inexprimable par les mots. Les symboles sont plus aptes à exprimer les vérités métaphysiques mais ne permettent pas non plus d'exprimer complètement la dimension essentiellement inexprimable de la métaphysique. L'Infini est à la fois complètement transcendant (ce qui exclut tout panthéisme) et immanent à la manifestation (ce qui exclut tout rejet du monde comme dans le Gnosticisme).
L'Être et le Non-Être
Guénon pose la distinction entre l'« Être », principe de la manifestation, c'est-à-dire de toutes les possibilités de manifestation en tant qu'elles se manifestent (notre propre monde n'est que l'une d'entre elles) et du « Non-Être », contenant toutes les possibilités de manifestation en tant qu'elles ne se manifestent pas et toutes les possibilités de non-manifestation. Le manifesté est le domaine du transitoire et du conditionné, le non-manifesté est, au contraire, absolument permanent et inconditionné. Le terme de « Non-Être » ne doit pas être pris dans un sens privatif, comme l'indice d'un manque ou d'une absence, mais au contraire comme signifiant l'au-delà de l'« Être » : le « Non-Être» n'a rien à voir avec le néant, il est même le plus important en métaphysique car il comprend l'inexprimable, c'est le « Zéro métaphysique » : Guénon donne comme exemple de possibilités de non-manifestation le silence ou le vide.
Le manifesté tire toute sa réalité du non-manifesté. Tout ce qui existe, l'« Existence » (ou la manifestation universelle), c'est-à-dire la « Nature » au sens le plus vaste et le plus universel que l'on puisse donner à ce terme, provient de l'« Être ». L'« Être » est l'« Unité », c'est l'« Un » de la métaphysique : c'est la première détermination du « Principe ultime » mais ne reçoit sa détermination que de lui-mêmeEnvisagé sous une forme personnalisée, l'« Être » est Ishvara dans l'hindouisme et le Dieu créateur dans les trois monothéismes .. Il en découle qu'il y a unicité de l'existence (tout est lié dans le monde de la manifestation), mais l'existence comporte une multiplicité indéfinie de degrés sous une forme hiérarchisée. Le Non-Être bien qu'étant plus que l'Être et incluant ce dernier n'est pas le « Principe ultime » (l’« Infini ») qui est le « Principe » des deux avant toute détermination.
Connaissance et réalisation