La concupiscence est, dans la théologie chrétienne, le penchant à jouir des biens terrestres, soit, de manière plus générale, le désir des plaisirs sensuels, assimilant ce qu'est la concupiscence au « foyer du péché » (concupiscentiam vel fomitemConcile de Trente, Decretum de Peccato Originali.). La concupiscence est parfois confondue avec la seule libido freudienne, c'est-à-dire la forme primitive du désir sexuel.
Étymologie
Le terme de concupiscence est la traduction française du terme latin concupiscentia.
C'est un dérivé du verbe cupere qui signifie littéralement « désirer ardemment »Dictionnaire Latin-Français Gaffiot.. D'autres dérivés de ce verbe sont par exemple le nom Cupidon, dieu latin de l’amour fou et du désir, ou encore le mot « cupidité ».
Le terme de concupiscentia n’a pas été « inventé » avec le christianisme. Avant d’être une notion importante du christianisme, par les réflexions de saint Augustin, le terme appartient au vocabulaire des païens qui en font l'équivalent de ce que notre langue appelle la convoitise. La concupiscentia est, dans ce contexte, définie comme l’élan qui amène l'homme à désirer avec ardeur. La concupiscence ne fait cependant pas encore l’objet d'une attention particulière avant l'ère chrétienne et désigne originellement toute forme véhémente de désir humain.
Concupiscence et christianisme
Dans le Nouveau Testament
vignette|droite|L'apôtre Paul, peinture de Rembrandt (1635). Si le terme de concupiscentia est important pour le christianisme c'est qu'il s'agit d'un des termes centraux pour l'étude des écrits de saint Paul.
Dès ses premiers écrits, les problématiques du désir, de la convoitise et de la tentation sont traitées par saint Paul. En effet, ayant vécu à la confluence du monde juif et du monde païen, l'apôtre eut très jeune la connaissance des textes qui y référaient chez les Anciens. Ainsi, l'œuvre de Platon où sont exposées les notions de θυμός Platon, La République IV, 435c et suiv. Platon, Phèdre 246a et suiv. Le θυμός (le bon cheval dans le mythe) exercerait un pouvoir de médiation entre l'ε̉πιθυμητικόν et le λογιστικόν, entre la faculté de désirer et la faculté de raisonner. επιθυμία est littéralement : ce qui est au-dessous du θυμός . Il s'agit de la faculté de désirer, c'est-à-dire de toutes les forces qui visent le plaisir. (Thumos) et d’επιθυμία (Epithumia) traitant de cet idéal du désir ardent spécifique aux religions polythéistes du monde romain ne lui est pas étrangère.
Si, à proprement parler, Paul n’utilisa pas le terme de concupiscence, puisque ce terme est d’origine latine et que l’apôtre écrivait en grec il reste pour la postérité celui qui fut à l’origine de sa thématique. Paul, dans ses écrits qui se voulaient des guides pour les nouvelles communautés chrétiennes, s’adressait d’abord à une société chrétienne surtout préoccupée par l’attente d’une proche consommation des biens et c’est dans un tel cadre que prit naissance la pensée de la concupiscenceComme le note Émile Bréhier dans son Histoire de la philosophie, la fin des missions de saint Paul n’était pas de découvrir la nature de Dieu mais de travailler au salut de l’homme, fondant la légitimité de la conversion des Païens ou des Juifs de la Diaspora au christianisme sur ()..
C’est par deux de ses épîtres que Paul introduisit la thématique de la concupiscence : l’épître aux Galates et l’épître aux Romains. Considérant que le salut est accessible à tout homme uni au Christ, par la seule force de l’Esprit, c'est-à-dire de la foi, ces deux écrits ont en commun de montrer la voie chrétienne d’accession au salut.
Dans l'épître aux Galates, rédigée vers 50-51, Paul exhorte à se laisser mener par l’Esprit pour ne pas se laisser guider par la convoitise charnelle. Elle apparaît ici comme ce qui réside dans la chair de l’homme et contre laquelle il faut agir en suivant cet impératif moral : . Paul affirme que la convoitise n’agit qu’en l’homme car s’opposant à la loi d’amour émanant de Dieu et accessible au seul Esprit. Dans la suite du passage où il discute la convoitise de la chair, celle-ci est déclinée à la faveur d’une énumération de ce qu'elle produit : , passions qui selon l’apôtre interdisent à ceux qui les commettent d’hériter du « royaume de Dieu », ajoutant .
Cette idée est reprise dans l’épître aux Romains, puisque l’apôtre oppose à nouveau l’Esprit et la chair, affirmant : prouvant que . Ainsi s’assied le thème de la force qui pousse à commettre le mal malgré l’amour de Dieu et qui se trouve dans la chair. C’est à la lecture de ce passage des écrits de Paul que l’Église catholique romaine a toujours considéré la concupiscence comme un effet du péché originel subsistant après le baptême. En soi, elle n'est pas considérée comme un péché mais comme ce qui y induit et comme la résultante du péché originel.
L’influence des épîtres de saint Paul sur le texte que la tradition retient sous le nom de première épître de Jean n’a pas été démontrée formellement. Cependant, la première épître de Jean a été écrite postérieurement aux épîtres de saint Paul, et il existe une communauté d’esprit entre les deux œuvres. À l’idée de la convoitise de la chair, ce « péché qui habite en moi » et qui détourne l’homme du royaume de Dieu et du Seigneur, fait écho dans la première épître de Jean l’assertion que Première épître de Jean, II,16.. Là où précisément l’épître de Jean se démarque des épîtres pauliniennes, c’est que sont distingués trois types de convoitises : la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie. Il est loisible d’observer que l’apport de l’épître de Jean à la question de la concupiscence ne s’arrête pas là. Bien que cela tienne d’une contingence annexe à ses propres lignes, c’est dans cette épître que siège l’origine de l’utilisation chrétienne du terme latin de concupiscentia. L’épître fut écrite en grec, comme tous les livres du Nouveau Testament, mais voilà ce que donne la traduction latine : C’est la traduction de l’épître de Jean en latin, effectuée au début du qui sortit véritablement le terme concupiscentia de son usage païen, faisant de cette notion un terme central de la pensée chrétienne.
Postérité de la concupiscence dans la pensée chrétienne Diffusion de la notion dans les premiers temps chrétiens C'est d'abord aux premiers auteurs chrétiens que l'on doit la diffusion du concept de concupiscence. La thématique de la concupiscence est d'abord usée à des fins pratiques, par souci de prolongation de l'entreprise paulinienne. À cet égard, l'œuvre de Tertullien est significative. Dans ses écrits, principalement les traités De Paenitentia (« Sur la pénitence »), De cultu feminarum (« Sur la toilette des femmes ») et Ad uxorem (« Lettre à sa femme »), il s’agit d’exposer pédagogiquement, à l’usage des nouveaux chrétiens, les préceptes et les recommandations morales du christianisme où le terme de concupiscence est souvent utilisé pour exhorter les chrétiens à suivre la bonne voie. Ainsi, dans Ad uxorem, Tertullien explique-t-il qu’ Robert Louis Wilken note qu’en tant que premier écrivain chrétien d’expression latine, Tertullien est un acteur important de la mise en place du vocabulaire et de la pensée chrétienne où s'affirme le caractère primordial de la concupiscence. À la suite de Tertullien, la notion de concupiscence est utilisée chez Ambroise, évêque de Milan, à des fins pédagogiques ou pour formuler les impératifs moraux afin Ambroise, Traité des devoirs, Livre III, passage « les propriétaires terriens et la spéculation sur le blé. ».
Concupiscence et libido chez saint Augustin vignette|upright|Statue de saint Augustin à l'église Saint-Augustin de Paris. C'est avec un des Pères de l'Église, à savoir saint Augustin, que toute la force de la concupiscence en théologie et philosophie se développa. On peut distinguer deux temps dans la façon dont la concupiscence est traitée par saint Augustin. S'il consacra à la concupiscence plusieurs traités dont Du mariage et de la concupiscence, c'est surtout au sein des Confessions et de La Cité de Dieu que le thème est développé.
Concupiscence au sein des Confessions Avant même que lui soient connues les épîtres de Paul, avant même qu’il soit guidé par Ambroise dans sa vie de chrétien, Augustin fut tiraillé par la question du mal et par la façon dont les passions s’imposent à l’homme. C'est dans les Livres I à IX des Confessions qu'Augustin énumère des états où selon lui il fut victime de concupiscence. Aucun âge n’apparaît alors être épargné puisque l’énumération commence par l’analyse du comportement des enfants nouveau-nés. Pour Augustin, le péché se manifeste dès les premières années d’un homme lorsque bébé celui-ci convoite le sein maternel car (il s'adresse à Dieu) : Apparaît alors pour saint Augustin le caractère inné de la concupiscence allant en progressant, au fil des âges, changeant d’objet puisque par la suite du texte, commentant les fautes de son adolescence, qui le poussèrent à forniquer et à commettre des larcins, il témoigne : L’adolescence, avec l’apprentissage de la raison, va de pair pour saint Augustin avec la prise en compte du caractère mauvais de ce qu’il commettait alors. Dans ces lignes, se voit donc l’importance, pour saint Augustin, de l’angoisse physique qui pousse l’homme à ressentir, au-delà des souffrances du corps, la voie du péché qui se fixe sur tous les objets, même l’amour, puisque, raconte-t-il : . Même lorsqu’avec ses amis, il souhaita embrasser la foi chrétienne, Augustin ne pouvait concevoir de ne pas se marier car Ainsi, le second trait de la concupiscence augustinienne, au-delà du caractère inné, est l'abstinence : la voie du salut et de la connaissance de Dieu doit passer par l’abandon total de la concupiscence, surtout pour l’homme qui est attiré par les femmes et la satisfaction des appétits sexuels.