thumb|upright=1.5|Punch « Oh, Edwin chéri ! Voici Tom Jones. Papa m'a dit que je ne devais pas le lire avant d'être mariée ! C'est fait… enfin ! Achetez-le moi, Edwin chéri ».|alt=Jeune mariée et son époux devant un étal de livres dans le hall d'une gare, tous les deux en tenues de voyage avec pelisse, manteau et chapeau ; la dame pointe du doigt le livre qu'elle convoite ; plusieurs voyageurs s'affairent derrière eux avec leurs bagages, le tout en noir et blanc|link=
Le roman de Henry Fielding Histoire de Tom Jones, enfant trouvé, ( en anglais), abrégé en Tom Jones, publié par l'éditeur londonien Andrew Millar en 1749, est un livre ambitieux et novateur, mais dont les fondements s'appuient, soit , soit directement, sur plusieurs traditions littéraires faisant florès depuis la fin du et le début du .
En réaction contre le désordre des mœurs ayant accompagné la Restauration anglaise, la première moitié du est à la fois moralisante et sentimentale, mais non sans résistance. Si la vertu déployée dans Pamela fait le succès de Richardon, elle provoque le sourire de quelques cyniques et la moquerie de certains écrivains. La critique a montré que dans ce vertuisme acharné se cache un refoulement bien puritain et qu'une fois le vernis dépouillé, . D'où, après la parodie à peine déguisée Shamela, Joseph Andrews et Tom Jones, le premier gardant des ambitions parodiques, l'autre issu de .
Dans le chapitre introductif du livre II de Tom Jones, Fielding souligne l'originalité de sa démarche, affirmant s'affranchir des lois traditionnelles de l'esthétique narrative et se poser en ...
Dans sa préface à Joseph Andrews, il se présentait déjà comme un pionnier dans le domaine de la fiction en prose, déclarant : ... Cette façon d'écrire se définit par une formule, reprise à quelques mots près dans Tom Jones : (« Épopée comique en prose »), où deux genres, comédie et épopée, se mêlent pour ne former qu'un, le roman (prose). Prosaïque en effet, par son sujet, ses personnages et son style, Tom Jones se différencie hardiment de ses prédécesseurs, qu'ils soient romances comme, entre autres, celles de Eliza Haywood ou pseudo-autobiographiques tels les romans de Defoe.
Tom Jones, cependant, dépasse toutes les classifications : par son ampleur, sa diversité, ses styles, il condense à lui seul l'ensemble du passé littéraire du genre et en annonce les développements futurs. Il n'est en effet guère d'auteurs de la fin du et des siècles suivants qui ne se soient réclamés de lui, en Grande-Bretagne comme dans le reste de l'Europe, particulièrement en France et en Russie.
Le contexte général
Si, en effet, l'originalité de Fielding en ce domaine reste indéniable et s'est prolongée par une influence quasi universelle, en 1749, lors de la publication de Tom Jones, le roman anglais n'en était plus à ses balbutiements. Depuis la parution de Robinson Crusoé de Daniel Defoe en 1719, plusieurs ouvrages se détachent comme autant de jalons dans l'histoire littéraire, ne seraient-ce que Moll Flanders (1722) du même auteur, des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726)Jonathan Swift fait partie de l'élite littéraire appartenant au cercle de Alexander Pope, Joseph Addison et Richard Steele., de Pamela (1740) et Clarissa (1748) de Samuel Richardson, de Joseph Andrews (1742) de Henry Fielding et de Roderick Random (1748) de Tobias Smollett..
Ces ouvrages se démarquent nettement de la tradition de la précédente, irréelle, extraordinaire, souvent pastorale, conformément à la distinction déjà établie par CongreveWilliam Congreve (1670-1729), « Préface », Incognita; Or, Love and Duty Reconcil'd, A novel. By Mr. Congreve, . :
De fait, Tom Jones s'enracine dans une réalité géographique et historique identifiable, le Somerset, le Dorset, Upton, Londres, les années 1745, la ruralité, la route. De plus, il baigne dans un contexte socio-économique reproduit avec précision. De plus, ses personnages ne sont en aucun cas idéalisés, sauf peut-être Sophia, parfaite mais au cœur bien trempé. Leur réalité quotidienne se déroule au milieu d'objets concrets décrits, lorsque nécessaire, selon les critères définis par Locke, les « qualités premières » reconnues par tous, le poids, la taille, les dimensions, et les « qualités secondes », plus subjectives, l'odeur, la couleur, la beautéJohn Locke, Essai sur l'entendement humain, Londres, Bassett, livre II, chapitre viii, .Christopher Fox, Locke and the Scriblerians: Identity and Consciousness in Early Eighteenth-Century Britain, Berkeley, University of California Press, 1988, 172 pages, / , ..
De plus, de nombreux ouvrages traduits de l'espagnol et du français exerçaient déjà une influence prépondérante sur le développement de l'art du roman en Grande-Bretagne, sans compter qu'au-delà des quelques phares mentionnés, cette littérature romancière bénéficiait de l'apport, aujourd'hui oublié du grand public, d'une multitude de publications féminines, de Mrs Haywood, Mrs Aubin, Mrs Manley, considérées à l'époque comme de sérieuses rivales des chefs-d'œuvre des plus grands maîtres, par exemple, de Defoe.
Toutefois, la supériorité de Fielding sur ses contemporains s'affirme par une véritable révolution dont se font l'écho sa préface à Joseph Andrews, ses textes critiques à l'orée des dix-huit livres de Tom Jones et divers écrits publiés dans des revues littéraires, en particulier la sienne, , dévolue à son journal, et plus tard le , sa dernière aventure journalistique. Là, proclame-t-il haut et fort, et non sans un air de défi, le roman, alors considéré comme un art de divertissement (), loin des grandeurs de l'épopée ou de la tragédie qui, elles, se réclament des canons aristotéliciens, a désormais acquis, à leur égal, la noblesse d'un genre majeur, promis à de véritables épopées qui n'auront rien à envier aux Iliade, Odyssée ou encore TélémaqueLe Télémaque de Fénelon fut un véritable best-seller en Angleterre dès sa traduction publiée en 1699., mais en prose et avec une composante comique. Pour accentuer ce dernier ajout, il évoque même une œuvre perdue attribuée à Homère, épopée satirique dont le héros, Margitès, est un simplet fort savant, mais dont la science va à tort et à travers, qu'Aristote considérait comme le germe même du genre comiqueAristote, Poétique, 4, 1448b.Howatson (dir.), 1993, article Margitès...
Désormais, il s'agira de .., ou encore .., autant de variantes de la même définition. La matière du roman devient l'époque tout entière et au-delà, la nature humaine en sa grandeur mais surtout avec ses faiblesses, et . Nul besoin d'introduire dans le récit des agents surnaturels., car est désormais visé le probable plutôt que le simple possibleD'après Jean-Philippe Pastor, ce qui est possible est ce qui est tel que sa probabilité d'exister est non nulle ; ce qui est probable est un phénomène tel que sa probabilité d'exister est significative...
L'originalité suprême réside cependant dans les commentaires méta-narratifsLa notion de méta-récit (ou méta-narration) désigne les récits induits (proposés symptomatiquement ou par indices) par le récit dénoté (celui qui se déroule effectivement). et le caractère intertextuelL'intertextualité est le caractère et l'étude de l'intertexte, qui est l'ensemble des textes mis en relation (par le biais par exemple de la citation, de l'allusion, du plagiat, de la référence et du lien hypertexte) dans un texte donné. du roman, ce qu'a relevé George Eliot lorsque dans Middlemarch elle évoque Fielding : George Eliot, Middlemarch, édition W. J. Harvey, Harmondsworth, Penguin, 1965, ., ce que Claude Rawson qualifie de Claude Rawson, Order from Confusion Sprung: Studies in Eighteenth-Century Literature from Swift to Cowper, Londres, Allen & Unwin, 1985, ...
La tradition étrangère
Malgré ces revendications d'originalité, Fielding doit beaucoup à une tradition littéraire et à divers influences dont il était plus ou moins conscient. De la première, il était averti puisqu'il donne comme sous-titre à Joseph Andrews . De plus, il fait de fréquentes allusions au Roman comique de Scarron (1651) et surtout au Gil Blas de Santillane de Lesage (1715). Il serait vain de chercher systématiquement si telle scène, tel épisode de Tom Jones est inspiré de Don Quichotte, Guzmán de Alfarache, Le Diable boiteux ou Gil Blas de Santillane, tous de grands succès au .. Don Quichotte a été traduit dès 1700, puis en 1706 et à nouveau en 1710 ; Gil Blas a suivi en 1716, 1732, 1735, 1737 ; Guzmán de Alfarache l'a été dès 1622 sous le titre de (« Le Malotru ») et avec une introduction de Ben Jonson. Tour à tour, Guzman est marmiton, voleur, gentleman, mendiant, soldat, page de cardinal et ambassadeur de France.
Ainsi, Tom Jones porte la marque de la tradition dite réaliste ou plus communément picaresque, qui se manifeste par le choix du décor, la campagne, la route, les auberges. Comme Don Quichotte, c'est un roman du grand air, à la différence de Moll Flanders ou Roxana, presque exclusivement réservés à l'alcôve, ou encore du roman domestique de Richardson, tel Pamela, qui se passe entre la cuisine, le salon et la chambre à coucher ; par la variété des personnages aussi, car aucun groupe n'échappe au vaste panorama social du roman, qui englobe toutes les classes, les divers corps de métier et groupes professionnels, alors que Pamela se limite à la classe moyenne supérieure, Les Aventures de Roderick Random à l'aristocratie et la noblesse de campagne, Moll Flanders au milieu des bas-fonds ; enfin, par la récurrence de scènes plus grossièrement comiques : violentes corrections, bastonnades, bagarres, accidents de voyage, scènes de nuit torrides, ensemble susceptible d'avoir choqué la bienséance pudibonde de certains lecteurs et autres critiques.
D'autres scènes portent le sceau de la tradition étrangère ; elles traitent par l'ironie des aléas de la fortune, généreuse ou pingre, leitmotiv récurrent dans Tom Jones, de la méchanceté fondamentale du monde, que Smollett qualifie dans sa préface à Roderick Random, de .., du conflit entre apparence et réalité, le masque, le déguisement ; et s'y ajoute l'insertion des histoires intercalées, rappelant « l'histoire dans l'histoire » déjà utilisée par Shakespeare, celle de « l'Homme sur la colline », celle de Mrs Fitzpatrick, les chapitres consacrés au marionnettiste et aux Gitans, tous procédés participant de l'unité thématique du roman.
Cependant, l'influence de Cervantès la plus originale est une nouvelle conception du narrateur, non plus reporter des faits, mais auteur omniscient et guide du lecteur dont il ouvre les yeux, commentant les réactions du héros, soulignant ses faiblesses ou ses qualités. Une nouvelle complicité s'établit, d'innombrables clins d'œil sont lancés, et souvent le récit fait une pause pour des apartés, des digressions, de pseudo sermons Ces intrusions, cette connivence créent une distanciation narrative reléguant au loin la tentation de la tragédie ou du mélodrame, à l'encontre des romans héroïques traduits du français, Le grand Cyrus, Cassandre de Mademoiselle de Scudéryles 10 volumes., ou Cléopâtre de La CalprenèdeJean-Chrétien-Ferdinand Hœfer, Nouvelle biographie générale, , Paris, Firmin-Didot, 1859, ., ce dernier en particulier, si prisé au français, puis ardemment lu et imité outre-Manche : Boileau lui consacre un quatrain : Madame de Sévigné le vante à sa fille : de Sévigné, Lettre à de Grignan, 12 juillet 1671, in Madame de Sévigné, Correspondance, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. , 1972, 1459 pages ; , 1974, 1609 pages ; t. III, 1978, 1887 pages ; plusieurs rééditions, dont celle des trois volumes en 2005. ; La HarpeJacques Truchet, Théâtre du , Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 1974, , . y trouve des caractères fortement dessinés, comme celui d’Artaban, qui a donné naissance à l'expression fier comme Artaban...
La tradition nationale