Le mouvement protestataire de 2013 en Turquie débute le à Istanbul par un sit-in d'une cinquantaine de riverains du parc Taksim Gezi, auxquels s'associent rapidement des centaines de milliers de manifestants dans 78 des 81 provinces turques. Par leur ampleur, la nature de leurs revendications et les violences policières qui leur ont été opposées, ces manifestations ont été comparées au printemps arabe, au Occupy movement, au mouvement des Indignés , ou encore à Mai 68.

Les mouvements de protestations sont initialement menés par des écologistes et des riverains qui s'opposent à la destruction du parc Taksim Gezi. Ce parc qui est l'un des rares espaces verts du centre d'Istanbul doit disparaître dans le cadre du Projet de piétonnisation de la place Taksim. Ce projet immobilier prévoit la reconstruction de la caserne Taksim, un bâtiment historique démoli en 1940 devant accueillir un centre commercial. Les manifestations s'intensifient à la suite de la violence de la charge de la police pour déloger un groupe occupant le parc. Les protestations se sont généralisées avec des revendications anti-gouvernementales. Les manifestations se sont également étendues à d'autres villes en Turquie, ainsi que dans d'autres pays ayant d'importantes communautés turques..

Les manifestants se sont emparés du parc Gezi et de la place Taksim à Istanbul ainsi que des rues de la capitale, Ankara ainsi que Bursa, Eskişehir, Izmir, Mersin, Adana, Izmit, Konya, Samsun, Trabzon et Bodrum. Certains des manifestants s'identifiaient sous le tag #OccupyGezi.

Les protestataires viennent d'horizons divers. On retrouve des partisans de droite aussi bien que gauche, des nationalistes turcs, mais aussi kurdes. Les revendications des manifestants vont des préoccupations environnementales locales initiales à des questions telles que les limitations de vente d'alcool, l'interdiction des baisers dans les transports publics à Istanbul, et la guerre en Syrie. Ces affrontements sont l'un des événements les plus difficiles que le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan ait eu à traiter en dix ans de mandats.

Le , la police réprime les manifestants avec des gaz lacrymogènes. Soixante personnes au moins sont arrêtées et des centaines sont blessées. L'action de la police a été largement relayée sur Internet. Des milliers de manifestants se sont rassemblés sur l'avenue İstiklal dans la nuit du . Les numéros des casques qui permettent d'identifier les policiers abusant de la force, sont cachés par leurs porteurs, soit avec un marqueur, soit avec un emballage de bouteille en plastique, pour empêcher toute enquête ultérieure.

Le , le vice-Premier ministre Bülent Arınç, agissant pour Erdoğan qui était en voyage à l'étranger, a présenté ses excuses aux protestataires, pour la violence excessive de la police à l'origine des manifestations, tout en précisant qu'il n'avait pas à excuser les violences policières ayant eu lieu ensuite.

Contexte

vignette|gauche|Caserne Taksim, construite en 1806, transformée en stade en 1921 et démolie en 1940.

En 2013, la Turquie est gouvernée par le Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan depuis plus de dix ans. Il a remporté les élections législatives de 2002, celles de 2007 et celles de 2011 avec une confortable avance. Sous son mandat, l'économie de la Turquie s'est relevée de la crise financière et de la récession économique de 2001, notamment grâce à une forte croissance du secteur du bâtiment.

Le Premier ministre a appliqué un programme islamiste, en particulier depuis 2011, et affaibli l'influence laïque de l'armée turque. Une réforme de l'éducation votée en 2012 a ainsi renforcé les enseignements islamiques dans l'école publique primaire ainsi que dans les collèges et lycées. Erdoğan a expliqué qu'il voulait élever une « génération pieuse ». Des personnes ont été emprisonnées pour blasphème. La décision unilatérale de nommer le troisième pont au-dessus du Bosphore pont Yavuz Sultan Selim, d'après Sélim Ier, a été critiquée par les communautés alévies (qui représentent de 15 à 30 % de la population turque), en raison du massacre par ce sultan de dizaines de milliers d'Alevis durant la bataille de Tchaldiran. D'autres démocrates et libéraux auraient souhaité un nom plus neutre sur le plan politique, tel Mario Levi qui a suggéré de nommer le pont Rumi ou Yunus Emre. Enfin, la décision politique de fermer le musée Sainte-Sophie de Trabzon pour le transformer en mosquée, alors même que d'éminents leaders musulmans de cette ville soulignaient l'inutilité de cette décision, a suscité une controverse au sein des communautés progressistes.

Durant la même période, il a mis en place une série de restrictions aux droits de l'homme, malgré les améliorations résultant du processus d'adhésion à l'Union européenne.. Ainsi depuis 2011, la liberté d'expression, la liberté de la presse, y compris télévisuelle et sur Internet., ainsi que la liberté de réunion ont été restreintes. Le droit à l'avortement et le droit à la commercialisation d'alcool ainsi que sa publicité ont également été réduits. Les parlementaires du parti au pouvoir se sont opposés à l'extension des droits LGBT en Turquie au cours des débats parlementaires du . La position du gouvernement sur la guerre civile en Syrie est une autre cause de tension sociale dans le pays.

Le gouvernement est perçu comme de plus en plus islamiste et autoritaire. Un responsable de l'AKP indiquait en qu'il s'attendait à perdre l'appui des libéraux. Dans un discours prononcé lors de la cérémonie d'inauguration du pont Yavuz Sultan Selim le , Erdoğan déclare : « Quoi que vous fassiez, nous avons pris notre décision et nous allons la mettre en œuvre », se référant à la décision du gouvernement d'abattre les arbres du parc Gezi de la place Taksim, afin de reconstruire la caserne militaire de l'époque ottomane, Taksim (qui avait été démolie en 1940). Le gouvernement avait prévu de remplacer le parc Gezi avec la réplique d'une caserne de l'époque ottomane contenant un centre commercial. Selon Koray Çalışkan, politologue à l'Université du Bosphore d'Istanbul, les manifestations sont « un tournant pour l'AKP. Erdogan est un homme politique très confiant et très autoritaire, qui n'écoute plus personne. Mais il doit comprendre que la Turquie n'est pas un royaume, et qu'il ne peut pas s'imposer à lui tout seul, à Istanbul, depuis Ankara ».

Manifestations vignette|centré|upright=3.0|Occupation de la place Taksim par des manifestants le 7 juin 2013

Manifestants vignette|Foule venue dans la nuit de Kadıköy marchant sur le pont du Bosphore, le à six heures du matin

Les protestations initiales à Istanbul rassemblent une cinquantaine de militants écologistes. En réaction à l'expulsion brutale du sit-in opérée par la police, une mobilisation importante se produit « Turkey protests spread after violence in Istanbul over park demolition », The Guardian, juin 2013..

Les manifestants sont principalement des jeunes et des étudiants, fortement diplômés, proches de l'Occident et opposés à l'islamisme politique« Europe et inégalités… ferments d'un "printemps" turc qui ne dit pas son nom », La Tribune, 4 juin 2013.. La moitié sont âgés de moins de 30 ans, la moyenne d'âge étant de 28 ans), et 70 % se déclarent sans affiliation politique. Une étude des messages postés sur Twitter associés au hashtag « Gezi » estime qu'une majorité des utilisateurs n'avaient jusqu'alors jamais publié de messages en rapport avec la politique. Selon Der Spiegel, les manifestations ne rassemblent pas seulement des étudiants et des intellectuels, mais également des personnes de diverses classes sociales qui expriment leur mécontentement envers le gouvernement.

Les partis d'opposition au gouvernement sont représentés : des membres du parti kémaliste, du parti pro-kurde, et de nombreux groupes de gauche participent aux manifestations « Turquie: qui sont les manifestants de la place Taksim? », BFMTV, 13 juin 2013.. Cependant, aucun d'entre eux ne revendique la direction du mouvement. The Guardian observe « des pavillons du mouvement écologiste, des drapeaux arc-en-ciel, des drapeaux d'Atatürk, d'Abdullah Öcalan., de Che Guevara, de différents syndicats, qui tous ornent le parc Gezi ». Hürriyet note que même les clubs de supporters de football des quatre grandes équipes, normalement très antagonistes les uns envers les autres, se sont joints aux protestations ; un journaliste sportif turc suggère que l'expérience des clubs de supporters face aux pratiques de la police joue un rôle important. The Economist note qu'il y a autant de femmes que d'hommes, et écrit que « les scènes de jeunes tatoués qui aident des femmes en foulard atteintes par des gaz lacrymogènes portent un coût dur au stéréotype de la laïcité qui s'oppose à l'islam ».

Le , dans un discours prononcé durant un voyage au Maroc, le Premier ministre Erdoğan déclare que les manifestants sont des vandales et des extrémistes, « main dans la main avec les terroristes ». Il laisse entendre que ces manifestations seraient orchestrées par le Parti républicain du peuple. Des analystes de la Turquie avancent en revanche que les manifestations découlent d'un processus « bottom-up » (ascendant), qui manque de dirigeants.

L'Université Bilgi publie une enquête sur les motivations des manifestants. Les plus citées sont « l'attitude autoritaire » du Premier ministre (92 %), « l'usage disproportionné de la force » de la police (91 %), la « violation des droits démocratiques » (91 %), et le « silence des médias » (84 %). Une autre enquête menée par la société privée KONDA estime que 58,1 % des contestataires manifestent à cause d'atteintes aux libertés, 37,1 % par opposition à la politique du parti AKP, 30,3 % à cause des propos tenus par le Premier ministre Erdoğan, 20,4 % pour des raisons écologiques, et 19,5 % par opposition à l'État).

Symboles vignette|gauche|Le 4 juin 2013, un masque de Guy Fawkes, sur la place taksim.

Un cliché du photographe Osman Orsal, de l'agence Reuters, montrant une femme vêtue de rouge se faisant asperger de gaz lacrymogène, est devenu un des symboles de la mobilisation : « Dans sa robe estivale, parée d'un collier blanc, d'un sac rouge en bandoulière sur son épaule, elle aurait pu fouler la pelouse d'une garden-party ; mais elle fait face à un policier masqué qui l'asperge de gaz lacrymogène, ébouriffe ses longs cheveux dans les airs ». Orsal lui-même a été blessé par une grenade lacrymogène.

Les manifestants par ailleurs, traités par le Premier ministre Erdogan de « çapulcu » c'est-à-dire de vandales ou pillards, ont en réaction qualifié par autodérision leurs actions de désobéissance civile de Çapuling, parfois en l'anglicisant avec une terminaison en -ing, ou en le francisant en « Chapulleur/Chapulleuse ». Sur Internet, une émission filmée en direct depuis le parc Gezi est lancée sous le nom de kiralık bahis sitesihttps://www.betlox.com/. D'autre part, les manifestants procèdent au renommage des allées et places du parc Gezi et donnent à l'allée principale le nom d', du nom de Hrant Dink, journaliste turc d'origine arménienne assassiné en 2007 par un nationaliste turc...

Certains manifestants portent des masques de Guy Fawkes, popularisés par le film V pour Vendetta de 2006 comme symbole d'opposition au gouvernement. C'est le cas par exemple de salariés de la compagnie aérienne Turkish Airlines, qui réalisent une parodie d'annonce de consignes de sécurité faisant référence aux manifestations. Certains emploient l'humour comme mode de communication, à la fois dans les graffitis. et sur Internet, dans ce que le BBC a appelé « une explosion d'expression… sous la forme de satire, d'ironie et de dérision pure et simple du leader populaire dans les rues d'Istanbul et les médias sociaux. ». Le nom du site turc d'enchères est détourné en « tayyibinden.com » pour annoncer la mise en vente du parc Gezi.