vignette|redresse=1.4|Damnatio ad bestias, mosaïque du conservée au musée d'El Djem (Tunisie) qui montre des malfaiteurs et des chrétiens offerts aux animaux sauvages dans l'arène.

La persécution des chrétiens dans la Rome antique est constituée de périodes d'exécutions spectaculaires à l'égard de chrétiens ou d'individus réputés tels, alternant avec des périodes de répressions moins sanglantes.

Ces violences avaient souvent pour visée l'union symbolique du peuple romain face aux difficultés de l'Empire. Tel fut le cas après la mort de l'empereur Trajan II Dèce en , qui coïncide avec l'arrivée de la peste de Cyprien, en pleine crise du , avec pour boucs émissaires des ennemis de l'intérieur.

Ces persécutions durèrent de jure jusqu'en , date de l'édit de tolérance de Milan, déjà préfiguré par l'édit de Sardique de . Elles furent souvent exagérées et dramatisées par l'historiographie médiévale afin de donner aux martyrs un caractère hagiographique et fondateur.

Ainsi que le rappelle Marie-Françoise Baslez, .

Les deux premiers siècles vignette|redresse=1.2|Érasme de Formia flagellé en présence de l’empereur Dioclétien. Fresque byzantine, milieu du , Musée national de Rome.

Sur le plan historique, il est d'autant plus hasardeux de parler de persécution religieuse à propos des chrétiens durant les deux premiers siècles, à l'époque où la séparation du judaïsme et du christianisme reste mal définieLes chercheurs européens contemporains la fixent en 135, autrement dit à la révolte de Bar Kokhba (cf. Étienne Trocmé, L'Enfance du christianisme, éd. Noesis, 1997), tandis que l'école anglo-saxonne la situe à l'époque des conciles christologiques du (cf. AA. VV., , éd. Fortress Press, 2007). Simon Claude Mimouni évoque une plutôt qu'une dans un conflit essentiellement jusqu'au , voire quelquefois jusqu'au (cf. ). Voir aussi .. En outre, les historiens actuels estiment le nombre de chrétiens en Occident insuffisant pour donner matière à des persécutions de masse, écrit Roland Tournaire dans Genèse de l'Occident chrétien, Paris, L'Harmattan, 2001.. L'historiographie des persécutions a longtemps reposé sur l'apologétique d'Eusèbe de Césarée, considérant jusqu'à la fin du que les persécutions contre le christianisme datent du , alors qu'elles ne commencent véritablement qu'à partir du milieu du , Jean-Daniel Dubois, « Roland Tournaire, Genèse de l'Occident chrétien », Archives de sciences sociales des religions article en ligne..

La religion chrétienne est interdite chez les Romains à la fin du mais elle est tolérée, comme le confirme un rescrit de Trajan adressé en 112 à Pline le JeuneCité dans Pline, Lettres, 10,97, gouverneur impérial de la province de Pont-Bythinie, texte qui ne mentionne pas l'origine de cette interdiction : les chrétiens ne sont pas poursuivis de manière systématiqueAinsi, c'est parce que Pline ne sait que faire qu'il s'adresse à l'empereur ; cf. Daniel Boyarin, Dying for God : Martyrdom and the Making of. Christianity and Judaism, éd. Stanford University Press, 1999, , 155. et lorsqu'ils le sont, c'est généralement pour des crimes de droit communAdalberto Giovannini, « L'interdit contre les chrétiens : raison d'État ou mesure de police ? », Cahiers du Centre Gustave Glotz, 7, 1996, , cité par ..

Le polythéisme des Romains est relativement tolérant, même si les autorités romaines exportent leurs dieux dans les pays conquis et se méfient des cultes orientaux à mystères importés par les soldats, car ils favorisent la constitution de groupes identitaires. Les Romains ont souvent été confrontés à des sectes estimées dangereuses pour l'État, comme les adeptes d'Attis, persécutés car ils s'émasculaient, ou les adeptes des mystères dionysiaques, persécutés à la suite du scandale des Bacchanales en -186 avant que le culte ne soit à nouveau autorisé par Jules César. On peut encore noter le culte d'Isis, également interdit à la suite d'un scandaleFrançoise Dunand, Le Culte d'Isis dans le bassin oriental de la Méditerranée, Brill, 1973, , ouvrage en ligne. et rétabli quelques décennies plus tard par Caligula.

La religio romaine est fondée sur de grands cultes publics, et l'agrandissement du panthéon à chaque victoire signifie l'entrée dans l'empire de la culture des populations vaincues. L'idée de dieu unique défendue par les juifs s'inscrit dans un courant qui gagne progressivement la religion romaine, du moins dans les classes supérieures, à l'instar des cultes hénothéistes comme celui de Sol Invictus. D'après Tertullien, apologète chrétien du , le judaïsme aurait obtenu le statut de religion licita(par opposition à la superstitio) dans l'Empire romain, qui n'autorise pourtant pas de tels statuts particuliers : le document que Tertullien attribue à César n'a jamais été retrouvé et on ne connaît aucune charte de ce typeTessa Rajak, Was there a Roman Charter for the Jews?, in: The Jewish Dialogue with Greece and Rome: Studies in Cultural and Social Interaction, 2001, article en ligne.L'Empire romain et le christianisme, Claude Lepelley, 1969. Les cultes non autorisés sont considérés comme des superstitiones dont le judaïsme ne semble pas faire partie. C'est Tertullien qui applique le terme de religio – désignant la religion romaine – au christianisme, taxant de superstitio le culte des dieux de l'empireFrançois Blanchetière, Les premiers chrétiens étaient-ils missionnaires ?, Cerf, 2004..

Dans la société romaine, les chrétiens ne sont tout d'abord pas distingués des juifs ; le christianisme, considéré comme une « secte juive » (le Talmud en compte 70), n'était donc pas incompatible avec la culture romaine. Les chrétiens disposent en outre d'un espace intermédiaire entre vivre leur foi clandestinement et l'exposer publiquement : la pratique familiale et domestique du culte dans la Domus ecclesiae est largement tolérée. Les chrétiens persécutés se réunissant en secret pour prier et célébrer l'Eucharistie dans les catacombes est un mythe développé par les romantiques comme François-René de Chateaubriand dans Les MartyrsMarie-Françoise Baslez, « Vivre en clandestinité », La Fabrique de l'histoire sur France Culture, émission du 27 septembre 2012.. De plus, le droit d'association mis en place par César et conservé par Auguste était très restrictif, d'où la difficulté de trouver des lieux de culte communautaire.

Néanmoins, il existe des persécutions locales dès le début du . Ainsi, la lettre de Pline le Jeune de 112, qui parle de Correspondance de Pline le Jeune et de Trajan sur les chrétiens de Bithynie - Cité dans L'Empire romain et le christianisme, Claude Lepelley, Questions d'histoire/Flammarion page 29 et 90 Pline le Jeune, Lettres, tome X, 97-98., montre le mécanisme de condamnation pour cause d’obstinatio, l’entêtement dans le refus d'obtempérer à l'ordre de sacrifier à d'autres dieux, mais sans qu'on puisse identifier d'éléments qui relèvent d'une persécution religieuse en soiSylvie Honigman, Les Conditions de diffusion du christianisme dans l'Empire romain, université de Caen, conférence pour l'APHG Basse-Normandie, juillet 1996, résumé en ligne. À cette époque, l'attitude de l'autorité romaine relève plutôt du « politique » et non du « doctrinal » : on réprime le refus public d'adhérer à la cité et à son culte car ce « scandale » entraîne des troubles locauxFrançois Jacques et John Scheid Rome et l'intégration de l'empire, I, .. La question du fondement juridique de la cognitio ou de l'informatio contre les chrétiens est insoluble en l'état actuel des sourcesXavier Levieils, Contra Christianos: la critique sociale et religieuse du christianisme des origines au concile de Nicée (45-325), éd. Walter de Gruyter, 2007, ..

Le vignette|redresse=1.2|Le martyre de Sylvain (évêque d'Émèse), d'après le Ménologe de Basile II. Cette perception a changé lorsque les Romains ont pris conscience des critiques des chrétiens à l'égard de leurs traditions (jeux du cirque, culte de l'empereur, hiérarchie entre les individus). L'intensité de leur prosélytisme est souvent invoquée mais n'a jamais été démontrée entre 30 et 135François Blanchetière, Les premiers chrétiens étaient-ils missionnaires ?, Cerf, 2002. Ils considéraient comme un devoir de transformer la société romaine par la conversion. Mais l'essentiel de l'hostilité populaire tenait au fait qu'on leur reprochait l’amixia, le refus de se mêler à la vie publique, alors étroitement liée à la dimension religieuseSylvie Honigman, op. cit.. Celse leur reproche quant à lui des dérives telles que de viser à ou de nuire Cité par Nathalie Luca, Les Sectes, Que sais-je ?, p. 14.

La violence des supplices réservés aux chrétiens est le reflet d'une société violente qui avait déjà vu les proscriptions, par exemple, démarche plus politique. Les chrétiens, à l'instar d'autres suppliciés de l'époque, sont livrés aux fauves, crucifiés, torturés en public. Néanmoins, une fois la persécution passée, les chrétiens sont de nouveau tolérés, à défaut d'être admis véritablement. On ne constate donc pas de volonté systématique d'exterminer les chrétiens en tant que tels, sans pour autant pouvoir nier la brutalité des exactions commises à leur encontre.

vignette|redresse|gauche|Le Martyre du diacre Laurent, maître de Budapest (v. 1475), musée archéologique de Burgos, Espagne.

Par exemple, la persécution de Dèce (vers 250) s'inscrit dans un contexte de crise générale de l'Empire romain : le refus des chrétiens de participer au sacrifice général aux dieux de l'empereur, exigé de tous les citoyens, est perçu comme une déloyauté politique. Cette persécution, consécutive à l'assassinat de Philippe l'Arabe, semble s'être cantonnée à un petit nombre d'individus, essentiellement le personnel politique et courtisan du prédécesseur de Dèce. Le nombre de victimes fut probablement assez limité puisque dès 251, quelques mois après la fin de cette persécution, les communautés chrétiennes de Rome et de Carthage sont plus florissantes que jamais. Les persécutions sont en effet très variables selon le zèle des gouverneurs. De plus, certains évêques sont avertis à temps et peuvent se retirer à la campagne tandis que des chrétiens obtiennent des certificats de complaisance de la part de fonctionnaires soudoyés attestant qu'ils ont sacrifié aux dieux romainsLucien J. Heldé, La Persécution de Dèce, sur le site Empereurs romains, article en ligne.

La persécution de Valérien entre 257 et 258 vise essentiellement les couches supérieures et le clergé, bien plus que les simples fidèles. La persécution de Dioclétien, à partir de 303, est le mouvement de répression le plus vaste, perpétré à une époque où les chrétiens sont parfaitement intégrés, jusqu'aux postes d'officiers dans l'arméeR. E. Rubenstein, op. cit., indique qu'après une bataille perdue, l'empereur et son entourage déclarèrent que, lors des prières précédant la bataille, les chrétiens ne s'étaient pas associés.. Elle a probablement un fondement plus politico-religieux, le christianisme contrariant alors la promotion du culte solaire comme religion nationale (par l'empereur Aurélien en 274) et la sacralisation du pouvoir politique. Dioclétien avait en effet pris le nom de jovien, donnant à son collègue Maximien celui d’herculien : les empereurs étaient officiellement les fils de Jupiter et d'HerculeYves Modéran, La Conversion de Constantin et la christianisation de l'Empire romain, conférence pour la Régionale de l’APHG en juin 2001, texte en ligne..